‹ Voyage pittoresque en RussieChapitre 4 sur 45 · INVASION DE · texte numérisé non relu

INVASION DE

J'ai été naturellement amené à dire quelques mots du grand incendie patriotique de Moscou ; c'est peut-être le cas d'en ajouter quelques-uns sur l'invasion qui y donna lieu ; non point que je prétende venir juger sans mission cette grande aventure militaire déjà tant de fois jugée; je ne veux que faire ressortir à cette occasion quelques traits peut-être encore ignorés du caractère russe.

« Il y a encore au Kitaï-ilorod la cathédrale de la Vierge de Kazan, dix-huit autres enlises el quatre monastères.

11 est évident qu'envisagée d'une certaine hauteur, la campagne française de 1812 en Russie a laissé autre chose après elle que des mouvements stratégiques ou des plans de bataille à discuter ; il y a ici quelque chose de plus important, un fait social à constater.

Cet événement eut pour premier résultat de réveiller dans le cœur et la conscience moscovites toute la force du sentiment national, élevé à sa plus haute puissance. La nouvelle que l'armée française avait passé le Niémen et s'apprêtait à entrer en Russie fut comme une étincelle électrique, qui fit vibrer toutes les poitrines russes. Les écrivains prirent la plume, quelques-uns môme la quittèrent pour l'épée; les poètes s'armèrent de la lyre, les prêtres de la parole sainte. L'enthousiasme gagna tous les cœurs. Les dons à la patrie affluèrent de tous côtés ; des partis de volontaires et des corps francs furent organisés ; le brave Davidoff en prit le commandement.

Le manifeste de l'empereur à son armée parut ; il fut digne et modéré : « Guerriers, disait le tsar à ses soldats, vous défendrez la religion, la patrie, la liberté. Je serai avec vous; Dieu est contre l'oppresseur. » Pas d'injures, d'oiseuses déclamations, de phrases inutiles. Ces grands mots de religion, de patrie, de liberté suffisaient. Le tsar savait qu'ils seraient compris de la nation, car dans cette grave et solennelle circonstance, la nation tout entière se fit armée.

On sait comment, Scythes modernes, les Russes s'enfoncèrent dans leurs plaines, laissant derrière eux l'incendie et le désert, bien sûrs de l'inévitable désastre dont l'hiver moscovite, qu'avait trop oublié l'aventureux vainqueur, ne tarderait pas à donner le signal. Ce désastre, à jamais déplorable, se consomma au milieu des plus terribles péripéties. Çà et là, un farouche fanatisme se plaisait à torturer des héros vaincus par le froid et la faim ; mais je suis heureux de convenir que ce fanatisme aveugle, excité par des pamphlets que la circonstance pouvait expliquer , fut loin

d'être général. Les Russes, — je parle du peuple, — ont le sens naturel droit et honnête. Ils ne tardèrent pas à voir qu'ils avaient affaire à de braves soldats et non à des brigands. Le nom de Napoléon était parvenu jusqu'à eux avec tout le prestige de la gloire ; et l'armée de ce grand capitaine, qui, en définitive, avait rétabli la religion en France, ne pouvait pas être l'ennemie de la religion, comme quelques fanatiques s'efforçaient de la lui représenter.

Quels étaient, d'un autre côté, ces chefs, ces officiers opposés à nos soldats? Des hommes qui parlaient leur langue, dont plusieurs avaient été élevés par des Français, qui dès longtemps avaient appris à estimer la France. Aussi la terre russe était-elle à peine délivrée de nos armées, que tout ressentiment contre nous s'éteignit, et Ton put même voir plus d'un acte de généreuse humanité exercé par des soldats russes envers nos malheureux compatriotes.

Des enfants avaient été abandonné» dans la rapidité de cette fatale retraite; ils furent recueillis par des Russes, conduits à Moscou, élevés aux frais de leurs protecteurs, et enfin placés, patronnés, poussés dans le monde où ils trouvèrent honneurs et fortune.

On a vu dans la haute société de Saint-Pétersbourg une jeune et charmante Française, qu'une grande dame avait fait élever avec ses filles, et qu'elle dota richement. C'était une enfant recueillie en 1812 par un colonel, qui la trouva dans une tente française pillée par les Casaques, et qu'il eut soin de faire soigner par ses gens. Il la conduisit plus tard à Saint-Pétersbourg, la donnant à sa femme comme un dépôt qu'il tenait de Dieu. Celle-ci aurait pu en faire une servante; elle en fit la compagne de ses filles, et, comme l'enfant n'avait pas de nom connu, on la baptisa de celui de notre capitale \ ce fut mademoiselle Paris.

Plus d'un paysan, flans son isba, pansa, soigna et nourrit de pauvres soldats français abandonnés, blessés, presque morts de

besoin dans ces tristes champs de neige qu'ils avaient rougis de leur sang.

Les prisonnier» étaient également traités avec humanité par les chefs chargés de les conduire dans l'intérieur de l'empire; il y en eut du moins qui firent preuve a leur égard des meilleurs sentiments. Je citerai le colonel M..., qui eut l'ingénieuse idée de mettre en réquisition toutes les touloupes 1 d'Un village , et d'en faire vêtir les malheureux F rançais mourant de froid. Arrivés au village suivant, une nouvelle réquisition lui permit de remplacer par de nouvelles touloupes les premières, qu'il renvoya à leurs propriétaires, et ainsi jusqu'au terme de leur Voyage, les prisonniers furent couverts de vêtements fourrés.

Plus tard, à leur tour, les armées russes vinrent en France, et de nouveau se trouvèrent en présence de notre nation ; mais ici c'était le peuple des campagnes, le laboureur, l'industriel , l'artisan. Rentré chez lui et rendu aux loisirs delà caserne ou même à la vie de l'isba, le soldat moscovite entretenait ses amis de cet excellent peuple français si franc , si gai , si bienveillant , et au milieu duquel l'étranger « trouve de si bons compagnons et de si parfaites choses 2 !» Et puis que de merveilles racontées de Paris, cette ville des merveilles ! Quels longs récits, l'hiver, où la vérité, sous la parole poétique et passionnée du narrateur, se parait du prestige du conte oriental ; où les faits les plus simples prenaient, en passant par l'imagination de ces peuples naïfs et jeunes , des formes et des couleurs fantastiques !

Ces souvenirs, que le soldat russe a gardés de nous, se sont popularisés dans le pays, qui a conçu une grande idée de notre nation.

C'est ainsi que cette guerre d'invasion, que cette campagne durant laquelle la civilisation française alla échouer avec son génie

1 Vêtement en peau de mouton, la laine en dedans.

■ J'ai entendu prononcer cette phrase par un invalide russe qui avait fait la campagne de Paris.

militaire, son aventureux César, sa science et son courage dans les plaines glacées de la vieille Moscovie, eut pour résultat immédiat de réveiller l'idée nationale au sein des populations russes et de les familiariser avec le nom français; elles apprirent à l'estimer, et établirent depuis une grande différence entre ce nom et celui de telle autre nation qu'elles connaissaient depuis plus longtemps 1 .

Qu'on ne l'oublie point : on a souvent reproché à nos soldats la présomption et la vanité; on leur a reproché certains excès qui les rendaient odieux aux Espagnols. Peut-être la jalousie ibérienne a-t-cllc eu quelque raison de leur en vouloir ; mais il faut faire la part des temps , des lieux et des circonstances : en Russie, par exemple, les Français n'eurent que le temps d'être braves et malheureux.

Faut-il ajouter que les Français ont toujours su reconnaître et apprécier la bravoure de leurs adversaires , et que, sous ce rapport, les Russes purent s'assurer, en France, que pleine justice leur était rendue? Et puis, parfaitement étrangers à tous les préjugés de rangs et de castes, nos soldats n'avaient fait peser aucun mépris sur la classe des paysans, dans lesquels ils ne voyaient que d'honorables laboureurs.

11 résulte de ce qui précède que cette guerre de 1812, portée au sein de la Russie, et les suites qui furent les effets naturels de notre désastreuse retraite, eurent pour ce pays une conséquence éminemment sociale. D'abord elles lui révélèrent toute la puissance de sa force et de son unité nationale, et jetèrent ensuite parmi le peuple quelques reflets de cette civilisation française dont le principe vivant a la merveilleuse faculté de s'assimiler à toutes les mœurs et à toutes les nationalités.

1 Us Allemands.

Courage et abnégation. Basile-Mànine.

Ce serait une étude pleine d'intérêt que celle qui aurait pour objet le peuple russe proprement dit, le peuple de la terre, le paysan, et par suite l'ouvrier et l'artisan, lequel ne cesse en quelque sorte pas d'être paysan; ce qui est si vrai qu'une dénomination commune les englobe tous dans la même classe : on les appelle du nom générique de moujiks. Ces hommes d'une sobriété exemplaire, pleins de résignation et de patience, sont aussi doués d une rare énergie, et, quand il le faut, d'un courage à toute épreuve; ils ont aussi le sentiment de la générosité, qu'ils poussent jusqu'à l'héroïsme le plus téméraire. Sans doute, le paysan russe qui se voue à l'industrie ne saurait être cité comme un exemple de probité austère ; mais je ne pense pas qu'il diflere beaucoup en ceci de celui des autres pays. 11 trompe ses chalands le plus qu'il peut ; c'est à eux de se tenir sur leurs gardes. Je parle ici de la classe en général : son dévouement et son abnégation sont souvent merveilleux, surtout si une idée religieuse, un sentiment chrétien en est le mobile. Je me contenterai de citer ici un trait récent; il est relatif à l'incendie du grand théâtre de Moscou.

Basile Gavriloff Mânine était un paysan des domaines de l'empire, d'un village du gouvernement de Vladimir. D'abord il avait fait le métier de couvreur; il retourna ensuite aux travaux agricoles, pour embrasser plus tard la profession de chaudronnier, ce qui l'obligea d'abandonner de nouveau son village. L'an dernier, il y était retourné pour visiter sa famille, et dans les premiers jours du mois ('e mars de cette année (1853), il fit ses dispositions pour regagner Saint-Pétersbourg. Arrivé à Moscou avec une dizaine de ses camarades, il fut forcé d'y passer la nuit, n'ayant pu

se rendre à temps à la station du chemin de fer. 11 se trouvait à Moscou le 1 1 mars.

Les villageois sont curieux, dit Mânine lui-même, et je n'avais jamais vu Moscou. Nous allâmes donc admirer les curiosités de la Ville aux pierres blanches (BjÈlojumennaÏa), nom familier que le peuple donne à l'ancienne capitale de l'empire. Nous entrâmes dans la cathédrale de l'Assomption et baisâmes les saintes reliques; nous montâmes au haut du clocher dlvau-Véliky, et nous nous rendîmes ensuite au marché des oiseaux. Là on nous dit qu'un incendie venait d'être signalé : le grand théâtre brûlait. 11 était près de midi. Nous allâmes voir l'incendie. >»

Mânine arriva sur le lieu du sinistre au moment où le feu était dans sa plus grande intensité. Le théâtre brûlait à l'intérieur, et les flammes, qui s'étaient rapidement propagées dans toutes les parties de l'édifice, s'élançaient des combles et des fenêtres.

Au moment où le feu s'était déclaré, trois ouvriers du théâtre avaient en toute hâte gagné le toit,, qu'ils parcoururent longtemps en désespérés, sans trouver de moyen de salut, entourés qu'ils étaient de tous côtés par les flammes. Deux de ces infortunés, dans un moment de désespoir, se précipitèrent du haut du bâtimeut et furent brisés sur le pavé. Le troisième était demeuré sur le toit, où, étouffé par la fumée, poursuivi par les flammes, il faisait entendre des plaintes déchirantes.

Mais tout secours était impossible. 11 n'y avait pas d'échelle qui pût atteindre à la toiture d'un édifice aussi élevé, et la perte du malheureux paraissait inévitable.

Mânine, son frère et ses camarades considéraient ce terrible spectacle.

« Je me taisais , dit Mânine, mais le cœur me battait dans la poitrine et semblait me demander comment on pourrait aller secourir cette âme chrétienne.

« Camarades, s'écrie tout à coup le brave paysan, attendez-moi ici ; j'irai et je sauverai cet homme ! »

Ses camarades le regardèrent d'abord avec surprise. — Que Dieu t'accompagne, dirent-ils enfin. Tu vas faire une bonne action.

Sans perdre de temps, Mânine s'approche des autorités présentes, et sollicite l'autorisation d'aller sauver l'homme en danger de mort, autorisation qui lui est aussitôt accordée. Alors il ôte sa pelisse 1 et son bonnet, qu'il confie à un sergent de ville, et en simple chemise, accompagné de son frère et muni d'une corde, il s'élance vers une échelle dressée contre la muraille, mais qui était loin d'atteindre jusqu'au sommet de l'édifice.

Après avoir fait religieusement le signe de la croix, il se mit bravement à monter; arrivé à son extrémité, il serre sa corde autour de sa ceinture, fait un nouveau signe de croix, s'accroche à un tuyau de gouttière et continue son ascension, dès ce moment horriblement périlleuse.

En bas, la foule haletante suivait avec angoisse les mouvements de l'intrépide paysan. Au-dessus de lui, la flamme courait de place en place, léchant, mordant, dévorant tout; on entendait le fracas des chevrons qui éclataient, s'abîmaient, et, au milieu de ces sinistres retentissements, les gémissements du malheureux ouvrier en détresse.

MAnine continuait son aventureuse ascension le long de la gouttière.

« Il faisait froid, dit-il ensuite, il y avait du vent, et pourtant je ne sentais rien ; depuis le moment où je formai la résolution de sauver une Ame chrétienne, mon cœur avait pris feu et j'étais comme dans une fournaise. »

Ses mains brûlantes adhèrent au fer glacé de la gouttière, mais il monte toujours.

« Le tuyau craquait, dit-il ; il n'était pas des plus solides, ce cher tuyau ; mais il paraît que la volonté de Dieu était pour moi,

' Satouloupe.

et j'arrivai à la corniche; là, heureusement, la difficulté était moins grande, je pus me tenir de pied ferme. »

Son frère, qui était resté sur l'échelle, lui fait passer, grâce à la corde dont Mânine lui jette un bout, un croc au moyen duquel ce dernier passe à son tour la corde au malheureux que le feu entourait, et lui recommande de l'attacher à n'importe quoi, mais solidement. Celui-ci la fixe à un piton du toit du péristyle. Mânine la double pour plus de sûreté, lui crie de se laisser glisser doucement, en se retenant des mains à la corde et des genoux au tuyau de gouttière, et lui donne l'exemple en descendant lui-même eu avant.

On voit, par ces détails, que le brave moujik, au milieu de la noble émotion qui l'agitait, avait conservé toute sa présence d'esprit.

Au moment où Mânine redescendait 1 échelle et que celui qu'il venait de sauver se laissait glisser le long de la gouttière, la foule, par un mouvement unanime, se découvrit la tôtc comme un seul homme et lit le signe de la croix.

Ce trait me paraît caractéristique.

J'ajoute quelques détails.

t « A peine fus-je descendu de l'échelle, raconte Mânine, qu'un seigneur en manteau et en casque, — je ne sais qui c'était, — s'approcha de moi et me donna vingt-cinq roubles d'argent (cent francs). >•

Un grand nombre de spectateurs entourèrent à l'envi le brave homme, et chacun le força d'accepter son offrande. — Merci, lui criait-on de toutes parts ; tu es un brave et déterminé gaillard ! Que Dieu t'accorde la santé !

— Et qu'est devenu le malheureux qui était sur le toit? demanda-t-on à Mânine.

— Je l'ignore, répondit-il simplement, ce n'est plus mon affaire; grâce à Dieu, il est sauvé. « Un monsieur, un aide de camp, s'approcha de moi, me donna un billet et me fit conduire en traî-

neau dans une chancellerie, où l'on écrivit tout ce qui s'était passé. »

Cependant Mânine ne s'inquiétait que d'une chose,, c'était du départ du train du chemin de fer, qu'il craignait de manquer. A trois heures il était à la gare et montait en wagon, et le lendemain il arrivait à Saint-Pétershourg, où il était venu visiter une parente.

Mais le trait d'admirable dévouement et de courage inouï de ce brave homme était arrivé à l'empereur, qui le fit mander.

11 est inutile de dire avec quel sentiment de crainte respectueuse et de bonheur profond le paysan Mânine se présenta devant son souverain, qui le reçut dans son cabinet, et lui adressa la parole en ces termes :

— Je te remercie de ta bonne action. Embrasse-moi, et me raconte comment Dieu t'a secondé.

Mânine raconte le fait avec simplicité, et l'empereur, après l avoir écouté avec bienveillance, lui dit :

— Va, maintenant, que Dieu soit avec toi; si jamais tu as besoin de quelque chose, viens directement à moi, je te recevrai toujours.

Je ne parle pas de la médaille de sauvetage dont l'empereur décora Mânine ni de la gratification pécuniaire qu'il lui fit remettre.

Fêles du grand monde. — Progrès dans les classes Intermédiaires. — Les deux soirées.

A Paris, une féte se prépare pour ainsi dire à huis clos. Pendant quinze jours , les jardiniers fleuristes et les tapissiers font merveille : vestibule, escaliers, salons, tout se décore, tout se remplit de verdure et de fleurs ; les gens de la maison admirent, mais les passants ne se doutent de rien.

Il n'en est pas de même en Russie, et principalement à Moscou. Pas de fête ici dont les préparatifs ne s'annoncent d'avance aux voisins et aux curieux de la rue. Si, comme à Paris, les décorateurs déploient à l'intérieur tous les miracles de leur art , les travaux ne demeurent point limités à la porte d'entrée , ils la franchissent et vont jusque sur le palier extérieur montrer aux yeux des passants les apprêts delà féte. En effet, prévoyants et hospitaliers dès les abords de leur demeure, les nobles hôtes veulent épargner à leurs belles invitées le contact de l'air glacé du soir ; c'est pourquoi ils font construire devant leurs portes , et sur toute la largeur du trottoir, des sortes de la ml murs ou de tentes, closes et tapissées chaudement, qui reçoivent les élégantes danseuses dès leur descente de voiture.

Quant aux bals en eux-mêmes, un peu plus, un peu moins, ils sont tous riches et brillants : des toilettes luxueuses, des diamants comme si on était à Golconde, de charmantes jeunes femmes, force éperons avec étincellement de plaques, de croix, de cordons, d'aiguillettes, et dans les salons voisins, les tables de whist alignées, autour desquelles les grands personnages, conseillers privés et secrétaires d'État , sénateurs et généraux, sont gravement occupés à compter leurs levées.

Je ne dirai rien de l'abondance, de la profusion des rafraîchissements : le souper répond à la magnificence du reste. Depuis la mayonnaise de Sterlet jusqu'au gibier délicat et truffé, depuis le xérès jusqu'à l'aï et au vin de Chypre, rien n'y manque.

Au risque de répéter ce que j'ai dit plus haut, je parlerai encore de la danse qui précède le souper, si charmante, si gracieusement paresseuse, si capricieuse et mignarde, de la mazourka. C'est la danse des préférences remarquées, des petits secrets murmurés à l'oreille, des naissantes inclinations, des émois mystérieux, des troubles mal cachés, des rêves épanouis; ce sont des battements de cœur étouffés , des rougeurs subites au front, quelquefois des dépits mal déguisés, des gants froissés, des éperons heurtés ; que

suis-je, moi? la mazourka est un diurne en plein salon, aux mille péripéties, aux mille accidents imperceptibles, mais variés et pleins de passion, et qui donne presque toujours naissance, à la fin de l'hiver, à quelque union charmante et romanesque.

Je parle ici des fêtes du grand monde, des fêtes titrées et empanachées, un peu les mêmes partout, sauf les nuances locales; sauf la mazourka dont je viens de parler; sauf l'armée de laquais, l'armée de valets de chambre, d'huissiers, de domestiques de toute sorte qui veillent au service des nombreux invités* ; sauf les fleuves de diamants et de pierres précieuses ; sauf les épaulettes scintillantes, les uniformes rutilants; sauf une foule de ces choses caractéristiques qui tiennent au pays, et que par conséquent on ne trouve pas ailleurs.

Mais ces réunions du grand monde sont loin de constituer toutes les fêtes de Moscou, et ne sont peut-être ni les plus gaies ni les plus animées. Il y en a d'autres, et celles-ci appartiennent à un monde éloigné du premier, mais dont il tend chaque jour à se rapprocher par les progrès du bon goût, de l'élégance et du luxe. Il sera peut-être curieux de donner ici une idée de ces progrès accomplis dans l'espace de quelques années.

J'étais à Moscou en 1836. J'y avais fait, entre autres, la connaissance d'un jeune officier doux et bon de caractère, pas trop spirituel, mais point sot, parlant la langue de Noël et Chapsal avec plaisir, quoique sans purisme, et, comme la plupart des jeunes Russes de sa classe, prenant tous les Français pour des Parisiens, fussent-ils directement arrivés de Carcassonne ou de Pézenas.

Mon jeune homme vint un matin m'inviter à une soirée que ses parents donnaient à quelques jours de là.

Ce ne fut pas sans peine que je parvins à trouver sa demeure. Figurez-vous une maison perdue au fond de laTverskaïa2, derrière

1 11 est rare qu'il y ait à ces fûtes moins de quatre à cinq cents invités. * Arrondissement de la Tverskaïa, dans le Biéloï-Gorod.

je ne sais quelle caserne muette et triste comme une église. J'y employai une heure et la découvris enfin dans un enfoncement entouré d'une ombre épaisse. Singulière physionomie pour une maison où l'on danse, pensai-je. J'entrai. Dans l'escalier, deux pauvres chandelles pleuraient sous leurs chapeaux carbonisés. L'étroite antichambre était littéralement encombrée de valets de toutes tournures et de toutes livrées. Ils étaient étendus pèleméle sur les bancs, sur les chaises, sur le plancher, et se servaient des pelisses de leurs maîtres en guise de matelas. La porte du salon était doublée d'une sorte de paravent en calicot bleu, derrière lequel dix musiciens militaires formaient un assez bon orchestre. Une porte de dégagement, non loin de celle-ci , servait à pénétrer dans le salon.

J'en eus à peine franchi le seuil que mon jeune ami vint à moi et me présenta à son père. C'était un homme jeune encore, de physionomie vulgaire, mais excellente; il portait le vieil uniforme de je ne sais quel ministère ', et avait le cou enrubané de deux croix. Il ne parlait que le russe. Sa femme, encore fort belle, couverte de valenciennes et de diamants, me fit l'accueil le plus souriant. Je fus ensuite présenté à la fille de la maison, jeune enfant de quatorze à quinze ans, brune, vive, jolie au possible, et qui parut fort étonnée de voir un étranger. Elle était rayonnante. C'était pour elle que se donnait la soirée.

Quant au salon, l'aspect en était austère et sordide. Les murs nus et crus laissaient voir une maigre couche de badigeon fané, qui avait pu être jaune. Seulement, à l'endroit le plus apparent de la pièce , était suspendu un portrait de vieillard à barbe blanche, aux cheveux ronds, et vétu d'un kaftan bleu. Cette barbe, ces cheveux ronds, ce kaftan désignaient un marchand. C'était l'aïeul de la famille. J'estimai celle-ci pour l'exhibition de ce vénérable portrait.

» Tous les employés de l'administration publique portent le vieil uniforme, qui consiste en un habit de forme ordinaire de la couleur du grand uniforme, avec collot de velours et boutons d'ordonnance.

Tout autour de la salle se déroulait une plantureuse guirlande de jeunes filles à la figure calme, fraîche, rose et blanche. C'était T uniforme commun, — les joues roses et blanches, les robes blanches ou roses, — rien de plus, rien de moins; dans les cheveux, des fleurs mi-partie roses et blanches. Le luxe des camélias n'était pas encore sorti des hautes sphères. Au milieu de la pièce se tenait le groupe des danseurs, officiers et tchinovniks, tchinovniks1 et officiers. D'ailleurs , nul autre bruit que la \oix retentissante de l'orchestre; et quand celui-ci se taisait, on n'entendai» que la susurration timide et mystérieuse qui s'échappait de toutes ces jeunes bouches féminines.

Un grand plateau parut ; il était porté par une femme ayant la tète étroitement serrée dans un mouchoir de soie unie, et la taille fixée sous le cou. Au milieu du plateau s'épanouissait un vaste compotier, où dormait un océan de confitures de ménage , avec une seule cuiller; tout autour, une infinité de petites pommes. J'observais. La servante s'approcha du cercle blanc et rose. Une jeune fille saisit la cuiller, la plongea dans le cristal, et, après l'avoir portée à ses lèvres vermeilles, la replaça sur le bord du vase et prit une pomme. Une seconde en fit autant, puis une troisième et les autres. Je vis bien que dans cette maison on mangeait la confiture en communistes. Or, en véritable gourmet, je m'arrangeai de manière à prendre ma part après l'une des plus jolies espiègles.

Celle-ci, que j'avais priée pour une contredanse, parlait français. Je lui demandai si elle lisait quelque nouveauté parisienne. — Je lis Molière , me répondit-elle.

La jeune fille avait seize ans. Elle lisait Molière comme elle aurait pu lire Berquin. Son maître de langue française avait en-

s Employés du gouvernement. Ce mot vient de tch'm, rang, grade. En effet, l'administration civile est, comme l'armée, soumise à la hiérarchie des rangs, grades ou classes. Il y a quatorze classes, et chacune d'elles donne un rang qui correspond aux

tendu parler de l'auteur de Tartufe et le lui avait recommandé.

Vint le souper. Quelque chose de pantagruélique. Quelles pièces ! quels plats î quelle abondance ! Et le vin, le Champagne surtout ! Si je ne me fusse bravement arrêté, au risque de choquer l'hospitalité de mes dignes hôtes, je ne serais sorti de là que grisé. J'en sortis avec une forte migraine.

Je quittai Moscou. Dix ans se passèrent sans que je revinsse dans cette ville, lorsqu'on 1845 je voulus la revoir avant de quitter la Russie. C'était encore pendant l'hiver. Le hasard me fit rencontrer le même jeune homme; il était actuellement lieutenantcolonel. Le hasard voulut aussi que ce fût la veille d une autre soirée donnée par ses parents, et il m'y invita d'une manière si cordiale, qu'il y aurait eu mauvaise grâce à refuser.

C'était toujours dans le labyrinthe du quartier perdu dont j'ai parlé; mais cette fois, la porte de la maison était illuminée, et Itou nombre de voilures et de traîneaux, stationnés sur les deux côtés, annonçaient qu'il y avait réception ce soir-là. Tout avait pris un nouvel aspect. Un large tapis recouvrait les dalles de l'escalier, généreusement éclairé. 11 n'y manquait que des fleurs. L'appartement avait subi une distribution plus commode. Dans l'antichambre, les domestiques avaient une tenue décente. L'orchestre n'obstruait plus la |>orte du salon ; cette pièce, ruisselante de lumières, était meublée et décorée dans le meilleur goût.

Toutefois il n'y avait d'autres tableaux que le portrait barbu que nous avons remarqué. Les maîtres de la maison étaient toujours les mêmes, simples et bons, mais ils avaient un peu vieilli. Les toilettes des dames avaient subi comme le reste une transformation complète ; elles étaient riches , élégantes et variées, l^i bonne et le vase de confitures avaient disparu pour faire place à des valets de chambre en habit noir et gantés de blanc, qui portaient des plateaux chargés de glaces et de fruits confits de première qualité. L'orchestre, convenablement placé, ne gênait personne. Les jeunes gens étaient plus alertes. Dans leurs con-

versations avec les dames, le français, se mêlait au russe d'une façon piquante. \œ souper fut abondant, mais plus délicat et servi avec plus d'ordre; le Champagne également. Quant aux jeunes filles, j'en trouvai plusieurs qui me parlèrent avec enthousiasme des romans de Balzac et des poésies de Victor Hugo.

Voilà mon récit. Il n'est peut-être pas très-piquant, mais il m'a paru curieux de le faire ; dans tous les cas, il est significatif. On pourrait, je pense, l'intituler : Dix ans aprh.

xxxu

TSIGANES Or BOHÉMIENS.

Il se trouve à Moscou un grand nombre, presque tout une population de Tatars et de Bohémiens. Les premiers, dont il sera parlé ailleurs, font le commerce; les seconds disent la bonne aventure, chantent dans les lieux publics, vivent en vagabonds, lis forment cependant une sorte d'association générale, soumise à un chef ou roi, qui répond jusqu'à un certain point des faits et gestes de sa colonie. Mais eu dehors de cette association, il n'est pas rare de rencontrer des troupes de Bohémiens errant dans le pays, suivant les bords des grands chemins, s'arrôtant au pied des collines boisées, où elles campent dans ce désordre pittoresque, tant de fois décrit par les poètes, et qui se colore, dans ces climats éloignés, de je ne sais quel rellet d'originalité locale et particulière.

Il y aurait un volume à écrire sur les Tsiganes moscovites, sur leurs femmes surtout, qui deviennent si souvent les héroïnes de passions et d'aventures romanesques, où des fils de famille dissipent follement, avec leur santé, les fortunes les plus considérables; car ces femmes sont insatiables de toutes les manières.

J'aime mieux citer quelques fragments d'un poëme écrit en

Russie même sur ce peuple étrange. On pourra y voir quelquesuns de ses traits les plus caractéristiques reproduits avec une certaine vérité de couleur et de mouvement.

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