‹ Voyage pittoresque en RussieChapitre 3 sur 45 · SAINT-PÉTERSBOURG. — ASPECT D'HIVER · texte numérisé non relu

SAINT-PÉTERSBOURG. — ASPECT D'HIVER

Transformation. — Le cachet mo-covitc. — Lu perspective de Nevsk\. — La foule. — . L'empereur Nicolaa et l'acteur Vernet. — Le grand Uaiar (Goslinoi-dvor). — Les marchands. — Le prix d'une robe de chambre. — Le restaurateur umbulant. — La lettre S.

A celui qui n'aurait visité la moderne capitale des tsars que pendant la belle saison , cette gracieuse cité eût dérobé peut-être, sinon son aspect le plus pittoresque, du moins sa physionomie la plus originale. En effet, cet ensemble merveilleux d'une magnifique capitale, créée pour ainsi dire d'un coup de baguette, peut bien surprendre l'imagination et captiver le regard, mais tout en l'admirant, on est longtemps à y découvrir cette originalité de physionomie moscovite qu'on aimerait à saisir, dès la première vue, dans une métropole russe. Patience! l'hiver va venir qui effacera bientôt ce qu'il y a peut-être de trop européen dans la cité de Pierre le Grand, pour lui imprimer ce cachet éminemment

national qu elle pourrait alors disputer à l'antique Moscou ellemême.

La transformation est complète. La ville riante et coquette, si fraîchement épanouie sur les bords de son beau fleuve, avec ses îles vertes et parfumées, a disparu pour faire place à une cité septentrionale, froide, pâle et silencieuse. Un manteau de neige l'enveloppe; son fleuve est devenu solide, et n'offre plus à l'œil qu'une lande glacée, sillonnée çà et là par de rapides traîneaux; quelques-uns, arrivés de Laponie, sont emportés par les rennes aux pieds légers.

Souvent un ciel terne et plombé pèse sur la ville muette ; quelquefois le soleil resplendit comme aux beaux jours; mais ses rayons, décomposés par la condensation de l'air, se brisent sur les campanilles et les coupoles dorées des églises, qu'on voit briller dans l'espace d'une lueur rougeàtre et sinistre, semblable à ces globes allumés au front des tours, et qui, la nuit , annoncent les incendies aux habitants effrayés

La neige durcie résiste sous les roues des voitures, qui rendent un son métallique et vibrant. D'ailleurs, son épaisseur amortit dans les rues le bruit des véhicules, qui glissent et passent comme par enchantement. Les piétons, enveloppés dans d'épaisses fourrures de yenottes, passent aussi sans bruit et comme pressés d'arriver. Pas de marchands ambulants, comme dans la belle saison, portant leur marchandise sur la tête et la criant à plein gosier; pas même de chiens; rien en un mot qui vienne rompre le silence de la grande cité, qu'on pourrait croire endormie comme certaine ville du conteur arabe, n'était le mouvement qui s'y est concentré et qui, pendant la courte durée du jour4, y est d'une

1 Dans tous les quartiers de Saint-Pétersbourg, au siège de la police, s'élève une tour au haut de laquelle des globes de feu annoncent les incendies pendant la nuit; lorsque c'est dans la journée, des boules noires remplissent cet office.

» Pendant le mois de décembre et de janvier, il n'y a rigoureusement , à Saint- Pétersbourg, que quatre ou cinq heures de jour.

activité extrême. Dans certaines rues, la Perspective de Nevsky, par exemple, c'est le mouvement aristocratique; dans d'autres, telles que la place de la Sennoï et les rues qui y aboutissent, c'est le mouvement populaire.

La Perspective de Nevsky ', dont on peut comparer jusqu à un certain point la partie inférieure à notre boulevard des Italiens, est une large rue aux spacieux trottoirs, et dont la chaussée, pavée de petits rondins hexagones posés verticalement , offre l'aspect d'un parquet toujours parfaitement uni. Mais à cette heure, le parquet a disparu sous une profonde couche de neige, où passent sans fin les plus élégants équipages. Cette rue, qui s'ouvre sur la place de l'Amirauté , est coupée par les trois canaux concentriques dont j'ai précédemment parlé : la Moïka, le canal de Catherine, la Fontanka3. Lit promenade d'hiver s'étend entre le premier et le deuxième de ces canaux, qu'on passe sur de larges ponts de granit et de fer d'un travail habile et hardi. Le dernier, celui de la Fontanka, qu'on appelle pont d'Ànitschkoff, du voisinage du palais de ce nom, se distingue par quatre chevaux de bronze, œuvre admirable du baron Clot. Ces chevaux bondissent sur leur base élevée; leurs jarrets fins et nerveux plient comme s'ils étaient d'acier; leurs pieds de devant frappent l'air, et leurs naseaux ouverts laissent fuir la fumée.

Ce pont sert de limite aux promeneurs aristocratiques , qui l'atteignent même rarement. La rue continue sans doute à être large et bordée de magnifiques hôtels , mais elle ne tarde pas à perdre son caractère primitif pour prendre celui des quartiers populeux qui y aboutissent. Une remarque à faire, c'est que la Perspective de Nevsky pourrait, à bon droit, s'appeler aussi la rue delà Tolérance, car, à l'exception de la chapelle anglaise, elle réunit les églises de toutes les communions chrétiennes. En

1 Du nom d** Saint-Alexamlre-Nevskv, au couvent duquel elle aboutit. IVimiliveinent ce fut une large allée que Pierre le tiraml lit perrer à travers un bois 'le sapin. * Celui-ci, comme le premier, était une ri\ière qu'on a eanalis/c.

la remontant au delà du pont Anitschkoff, on trouve même une mosquée.

11 faut voir la Perspective deNevsky par une belle journée d'hiver, alors que le ciel est pur, l'air sec et la neige scintillante. Sur le trottoir du nord, nettoyé, balayé, sablé minutieusement, se presse une foule compacte d'élégants promeneurs. Ce sont de belles dames en riches toilettes aux couleurs vives et variées. Les fourrures de zibeline ou de renard bleu se cachent sous des étoffes précieuses; le velours, le satin, le cachemire des Indes flottent et balayent le sable du granit. La plupart des hommes sont militaires. Ils donnent le bras aux dames ou marchent ensemble d'un pas mesuré et martial. Les laquais aux brillantes livrées suivent leurs maîtres, dont ils portent quelquefois les pelisses, tandis que les voitures et les traîneaux s'avancent doucement le long du trottoir, ou bien attendent stationnés à un point indiqué.

Le milieu delà rue n'est pas moins animé. De somptueux équipages, quelques-uns attelés de quatre chevaux 1 font crier la neige broyée sous leurs roues et se croisent avec rapidité. Les cochers avec leurs longues barbes, leurs robes de drap serrées à la taille par une ceinture de soie ou d'or, et leurs bonnets tartans bordés de zibeline, conduisent ces voitures avec une gravité et une adresse extrêmes. Un jeune postillon, vêtu comme eux, enfant de dix à douze ans, monte à la Daumont l'un des deux première chevaux, son caftan replié autour de ses jambes, semblable à un pantalon turc.

La Perspective de Nevsky est un observatoire parfait pour examiner les types et les costumes les plus saillants du pays; c'est une variété pittoresque et charmante : officiers de la garde impériale au casque héroïque, Circassiens à la cotte de maille chevale-

1 Ces sortes d'attelages, autrefois généraux, commencent à devenir rares, mais le nombre des coupés élégants a augmenté.

resque, Tatars, kalmouks, Kosaques, popes, marchands, moujiks, nourrices au rouge saraphane 1 , tout s'y trouve.

A travers tout cela, les traîneaux étroits, pimpants et coquets, passent emportés par des troiieurs d'une merveilleuse vitesse. On en voit qui ont de grands filets de soie tendus sur l'avant : ce sont des remparts à jour contre les flots de neige soulevés par les pieds des chevaux, et quelquefois rudement lancés à la figure.

Souvent on aperçoit entre ces équipages une voiture aux panneaux d'azur, emportée par quatre chevaux gris-pommelé, et que désignent de loin deux grands valets de pied plantés à l'arrière en costume de Kosaques. Cette voiture , aux armes de Russie , est celle de l'impératrice. C'est ensuite un traîneau d'une, remarquable simplicité , et que fait voler sur la neige un vigoureux cheval noir à la crinière ondoyante. Un militaire de haute sta-

ture est assis dans l'étroit véhicule. A son modeste manteau de drap gris, dont un vieux castor double le collet, à son altitude, au port de sa téte, à je ne sais quel indice qui ne se décrit pas, on a reconnu de loin l'empereur. Comme l'impératrice, il sort du palais Auilschkoff pour se rendre au palais d'Hiver. Quelquefois il fait arrêter son traîneau et se mêle parmi les promeneurs du bas-côté de la rue. A sa vue, les officiers de tous les grades s'arrêtent pour le saluer militairement en se découvrant l'épaule gauche : tout ce qui porte l'habit de ville le salue aussi avec empressement, et lui de répondre à chacun avec une politesse grave et bienveillante.

L'empereur Nicolas aime à se promener ainsi, seul, à pied, dans les rues de sa capitale. La Perspective de Nevsky et le quai Anglais sont celles qu'il affectionne. Mais il est défendu aux passants de l'aborder, de lui présenter des placets, de lui adresser la parole d'aucune sorte; la mesure est générale; j'ajoute qu'elle est nécessaire. S'il en était autrement , l'empereur ne pourrait

1 Sorte de camisole d'une grande richesse, avec des broderies d'or ou d'argent.

faire un pas sans être accablé de requêtes. Or voici ce qui arriva il y a plusieurs années, au sujet de cette mesure.

L'empereur fréquentait alors le théâtre français, car l'opéra italien n'existait pas et il affectionnait particulièrement l'acteur Vernet, dont le jeu plein de verve comique et spirituelle le divertissait beaucoup.

lin jour le tsar se promenait sur la Perspective de Nevsky. La foule se rangeait sur son passage et le saluait comme de coutume. Sa Majesté avise Vernet, qui se rangeait comme les autres, et marche droit à lui. C'était un honneur dont beaucoup furent jaloux et qui embarrassa le modeste acteur.

— Vous reverrai-je, ce soir, Vernet? lui demanda 1 empereur.

— Oui , sire , j'aurai l'honneur de jouer devant Votre Majesté le Pere de la Débutante.

— J'en suis bien aise ; vous êtes parfait dans ce rôle , et je vous applaudirai avec plaisir.

— Votre Majesté a trop d'indulgence.

L'empereur lui adressa encore quelques mots bienveillants et continua son chemin.

Mais un nadziratel (officier de police) avait tout vu, et, dès que l'empereur se fut éloigné , il s'approcha de l'artiste :

— Vous avez abordé l'empereur et lui avez parlé ; vous alloz me suivre...

— Mais, répondit celui-ci en assez mauvais russe, que l'officier civil ne comprit probablement qu'à demi, c'est, au contraire, Sa Majesté qui a bien voulu me faire l'honneur de s'approcher dr moi...

— Que dit-il? fit l'homme de police en s'adressant à un curieux qu'il jugea devoir comprendre le français.

— Il dit que c'est l'empereur qui s'est approché de lui.

1 l/opcra italien a réellement fait du tort , depuis quelques années, au théâtre français, dont le public a cessé d'être aussi aristocratique qu'autrefois.

— De lui ?... allons donc ! Suivez-moi , monsieur, et que je ne vous le répète.

— Mais je vous répète, moi, que s'il y a un coupable dans tout ceci, c'est l'empereur. Je suis Vernet, du théâtre français : comprenez-vous actuellement que l'empereur me connaisse ?

Ce que l'homme de la police comprenait le mieux , c'est qu'on lui résistait. Le monde s'amassait. Le nadziratel commençait à s'irriter, et, saisissant tout à coup Vernet par le bras, il lui déclara que s'il ne voulait pas le suivre de bonne grâce, il allait appeler à son aide.

Force fut à l'artiste de prendre son parti. L officier de police le conduisit au poste le plus voisin, où il le consigna , remettant a la fin de la journée de faire son rapport.

Le soir arriva, et bientôt après l'heure du spectacle. Vernet ne se présentait pas. On envoya chez lui ; il n'y avait pas reparu depuis le matin. U régisseur en chef fut obligé de changer le spectacle.

Cependant l'empereur vint occuper sa loge, comme il l'avait promis à l'acteur, et fut fort désappointé en ne voyant pas représenter le Père de la Débutante; il le fut davantage encore en ne voyant figurer Vernet dans aucune des pièces inscrites sur une affiche rapidement tracée à la main.

11 voulut en savoir la raison et s'adressa au directeur, qui lui annonça la disparition de l'artiste. Comme il vit le mécontentement se peindre sur le front du souverain :

— Sire, s'empressa-t-il de dire, je n'ai été instruit de tout ceci qu'au lever du rideau ; mais j'ai aussitôt donné des ordres pour que Vernet soit retrouvé sans retard.

L'empereur demeurait pensif. Tout à coup il porta la main à son front :

' M. F. Peyssard, homme aussi intelligent qu'actif et plein de goût, auquel notre littérature dramatique doit une partie de la considération dont elle jouit en Russie.

— C'est moi qui suis la cause de tout le mal, dit-il. Ce malin, j'ai rencontré Vernet et lai entretenu un instant : le pauvre garçon aura été arrêté. Vite, qu'on aille le délivrer.

A ce moment, le rapport du maître de police touchant le comédien était remis au directeur.

Un quart d'heure plus tard, Vernet était libre et entrait dans la loge du tsar, qui l'avait fait demander.

— Je suis désolé, mon cher Vernet, lui dit en souriant le souverain, de la mésaventure qui vous est arrivée à mon sujet. Oubliez-la, je vous prie, et me mettez à môme de vous être agréable en quelque chose. Voyons, qu'avez-vous à me demander?

— Puisque Votre Majesté veut bien m'accorder une grâce , répondit l'artiste, je la supplie de ne plus me faire l'honneur de s'approcher de moi lorsque je la rencontrerai dans la rue.

L'empereur sourit et renvoya affectueusement Vernet, qui n'eut jkis à se plaindre de l'aventure.

C'est sur la Perspective que se trouve le grand Bazar, ou Costiuoï-dvor russe, vaste marché asiatique, qui vous ferait volontiers rêver de Bagdad ou de Bassora , n'était , dans cette saison , la rudesse du temps. C'est un immense bâtiment de forme carrée, renfermant une cour et des magasins intérieurs non moins vastes. Les quatre faces sont bordées par une galerie voûtée basse et lourde. Ce bazar est divisé par lignes ou compartiments consacrés aux diverses spécialités de marchandises : ici se vendent les draps, ici les porcelaines, ici les nouveautés, les tapis, les toiles, le papier, etc. Tous ces objets sortent généralement des manufactures nationales; aussi se vendent-ils à des prix bien inférieurs à ceux des mêmes objets arrivés de l'étranger : ce qiii n'empêche pas le marchand russe de vous jurer que sa marchandise est allemande, anglaise ou française, et de vous demander le double de sa valeur.

Chaque marchand est debout devant la porte de sa boutique. ; un commis lui fait pendant, et ces deux hommes, enveloppés de

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fourrures et les pieds chaussés de bottes de feutre, adressent aux passants les plus séduisantes provocations :

— Daignez m'acheler du drap anglais, monsieur, des soieries de Lyon, madame, des rubans de Paris, des gants de Suède, des foulards de l'Inde, etc.

J'ai dit que tous les objets vendus au Gostinol-dvor sont des produits indigènes, et, par conséquent, il faut bien le dire, d'une excessive infériorité; et, à cet égard, les marchands savent à quoi s'en tenir, et ne sauraient abuser personne. — A quoi tient cet état de choses?... à une grande incurie, au laisser-aller, au nonchaloir commun aux classes industrielles. — Le Russe est routinier et n'aime pas la peine. 11 a encore besoin de l'initiative du gouvernement ; partout où celte initiative manque, l'infériorité se montre.

Et cependant, malgré tout, la force des choses l'emporte : — il y a des progrès.

Puisque je viens de dire que le marchand russe a l'habitude de demander le double de la valeur de sa marchandise, que je m'empresse d'ajouter qu'à cet égard il est encore à cent lieues du Tatar.

Je parcourais un jour avec un ami le quartier des Tatars ou Gostinoï-dvor de Moscou; c'est la ligne des robes de chambre, article dont les anciens vaincus de Kazan semblent s'être réservé le monopole. Mon compagnon, étourdi par les provocations d'un vieux marchand kalmouk , entra dans sa boutique. On expose devant lui une montagne de robes de chambre. 11 en choisit ui e en petite soie de Perse écrue, parfaitement imitée à Moscou. Elle était assez bien ouatée et doublée d'un tissu de coton à dessins bizarres.

— Combien cette robe de chambre ? demanda-t-il au Tatar. Alors celui-ci, comme le berger de Panurge, se mit à chanter les

qualités de sa marchandise.

— Vous êtes un fin connaisseur, sur ma parole, monsieur; de toutes ces robes de chambre, vous avez choisi la plus riche et la

plus confortable : trois princes m'ont acheté' la pareille, et hier encore un aide de camp général a voulu avoir celle-ci.

— C'est possible; mais je vous demande ce que vous en demandez? répéta mon compagnon.

— Monsieur, je vous jure, foi d'honnête Tatar, qu'elle sera d'un usage sans fin ; elle est faite d'une étoffe à toute épreuve, et avec cela moelleuse comme le duvet...

— Encore une fois, combien en voulez-vous?

— Vous me croirez quand je vous dirai que Son Excellence le gouverneur de Voronèjc m'en a commandé une demi-douzaine de semblables.

— Cela m'importe peu : voulez-vous m'en dire le prix?

— A l'instant, monsieur, à l'instant : seulement, je dois vous faire observer que chez aucun de mes confrères vous ne trouverez de robe de chambre dont l'étoffe vienne comme celle-ci directement d'Erzeroum... véritable fabrication d'Erzeroum, monsieur; prenez la peine de regarder; voyez ce tissu, ce grain, cette souplesse, et puis ces nuances, ce reflet, ce velouté... cela esta l'épreuve du soleil, monsieur.

— Que ce soit à l'épreuve du froid, c'est tout ce que je veux... mais vous plaira-t-il enfin de me dire ce que vous en voulez.

— J'y suis, monsieur, j'y suis... mon devoir cependant m'oblige de vous dire encore qu'un aide de camp de l'empereur...

Mon compagnon, impatienté, fit mine de sortir.

— Voici, monsieur ; si cette étoffe était une imitation sortie des fabriques de Moscou...

— Encore?

— Je pourrais vous laisser la robe de chambre pour quatrevingts roubles 1 ; mais en étoffe d'Erzeroum, elle ne serait pas trop payée deux cents roubles : cependant, je ferai un sacrifice, monsieur, et je vous la laisserai à cent cinquante roubles.

i 11 s'agit ici du rouble assignation, d'environ H5 centimes.

SAlNT-PÉTERSBOriUi.

— Vous êtes fou, fit brusquement l'acheteur; dites plutôt que vous ne vous souciez pas de vendre.

Et il prit résolument le chemin de la porte.

— Allons, ne vous fâchez pas, haute noblesse ; je ne vous demande que ce qu'elle vaut et ce qu'a payé le gouverneur de Tainboir.

— Je croyais que c'était celui de Vorouèje.

— Ai-je dit de Voronèje ? Oui, en vérité, c'est le gouverneur de Vorouèje qui a pris la pareille et l'a payée cent quarante roubles; eh bien, pour vous, ce sera cent vingt roubles.

— Voyons, laissez-moi sortir... d'autant plus, ajouta mon compagnon en me désignant, que monsieur s'impatiente.

— Tenez, fit le marchand eu s'emparant de la robe de chambre; la voici pour cent roubles, et que tout soit dit.

— Je vous prie de me laisser sortir; faut-il vous le répéter?

— Votre prix alors, Excellence, votre prix?

— Je n'ai pas de prix à une demande extravagante.

— Vous êtes sévère, monsieur. Si je vous la laissais pour soixante-quinze roubles...

— Diminuez encore.

— Diminuer encore ! fit le Tatar en affectant un air étonné; eh bien ! ce sera cinquante roubles , mais pas un copek de moins.

Je regardai mon compagnon ; il était impassible.

— Vous voulez dire vingt roubles? fit-il au marchand, qui poussa les hauts cris.

— Vingt roubles! mon noble seigneur, vingt roubles! vous voulez vous divertir, sans doute, et vous gausser de moi ; vingt roubles ! mais, par Allah ! la doublure môme ne serait pas payée... Quoi! vingt roubles une robe de chambre que le gouverneur de Nijni...

— Ah ! c'est le gouverneur de Nijni, actuellement...

— De Nijni ou de Simbirsk... Vous me troublez la téte, mou-

sieur... Vous avez dit trente roubles, mettez-en quarante, et n'en parlons plus.

— J'ai dit vingt, c'est à prendre ou à laisser.

Et cette fois nous sortîmes de la boutique. Nous n'avions pas fait dix pas sous la galerie, que le Tatar était sur nos talons.

— Excellence, fit-il d'un air piteux, prenez-la... 11 faut bien faire un sacrifice; mais celui-ci est énorme; encore quelques-uns de semblables, et je serai ruiné

— Je l'ai payée deux fois sa valeur, me dit à l'oreille mon compagnon.

Je reviens au bazar de la Perspective de Nevsky. Pendant que les luxueux équipages s'arrêtent , de l'autre côté de la rue , à la porte des magasins étrangers, et que les princesses, suivies de leurs grands laquais , font déployer les riches étoffes de France ou d'Angleterre, de modestes traîneaux stationnent devant les galeries de Gostinoï-dvor, où les femmes des petits employés, les filles de la moyenne classe, viennent acheter des objets de toilette sortis des manufactures de Moscou, et d'un prix plus assorti à la modicité de leur fortune. Ces galeries sont aussi un lieu de rendez-vous pour les jeunes gens de la même classe, qui viennent sous leurs voûtes surbaissées épier un regard ou échanger un signe dérobés à l'attention d'une mère, et broder ainsi la préface d'un roman, qui manque rarement d'avoir la conclusion poursuivie, colle de tous les romans classiques.

L'n personnage important, qu'il est impossible de passer sous silence en décrivant le Gostinoï-dvor, c'est le restaurateur ambulant de l'endroit. Comme les marchands ne sauraient faire préparer leurs aliments dans l'intérieur du bazar, où il est sévèrement défendu d'entretenir du feu3, et qu'ils ne peuvent abandon-

1 Rigoureusement historique.

* Eu 1752, le Gostinoï-dvor fut dévoré par les flammes. Il était en bois, on le lit reconstruire en pierre, et pour éloigner jusqu'à l'ombre du danger, il fut arrêté que

lier leurs affaires pour aller chercher leur nourriture chez eux , ils ont besoin de trouver sous la main une cuisine toujours prête et de leur goût pour leurs repas de la journée; c'est ce que leur offre abondamment le fournisseur dont il est question.

Yétu d'une chaude touloupe 1 et ceint d'un tablier blanc , il circule sous les longues galeries, chargé d'une corbeille plate, (m il maintient horizontalement devant lui en marchant fortement renversé en arrière. — Là se trouve une grande provision d'œufs durs, de caviar, de petits poissons assez semblables à nos sardines et qu'on appelle siyuis; il y a aussi du fromage, une espèce de grosse pâtisserie du pays, des concombres salés, des petits pâtés connus sous le nom générique de piroyuis, les uns garnis de viande, les autres d'un mélange d'œufs et de choux haché , sorte de mets dont le peuple russe et très-friand ; il y a aussi des boulkis, petits pains ronds, très-blancs, dont quelquesuns, fendus par le milieu, contiennent à l'intérieur quelque friandise, telle que caviar, hareng, siguis, hachis de choux, etc.

Derrière ce fournisseur, qui va s'arrêtant devant chaque boutique, marche le vendeur de thé, avec sa fontaine enveloppée de drap pour conserver à l'infusion sa chaleur, et des verres rangés en cercle autour de ses reins comme font nos marchands de coco, car le véritable. Russe, grand amateur de thé, ne saurait se servir de la tasse ; il ne boit la liqueur aromatisée que dans un verre , ce qui, par parenthèse, est médiocrement commode, pour peu qu'elle soit brûlante. Mais le marchand du Gostinoï-dvor y trouve, lui, un double avantage. Ce thé bouillant qu'il déguste à petite gorgée, en mordant de temps en temps sur un morceau de sucre, lui réchauffe à la fois l'estomac et la main. 11 est réellement curieux de le voir tenant sur le bout des ongles son verre, qu'il

le feu et la lumière n'en approcheraient jamais. — Cependant il est actuellement question de l'éclairer au gaz.

1 Sorte de tunique en fourrure de mouton , fixée aux reins par une ceinture de cuir.

tait tourner avec une prestesse singulière, pour ne pas se brûler les doigts, et qu'il caresse des lèvres avec l'amour et la complaisance du gourmet le plus sensuel.

11 est rare que le marchand du Gostinoï-dvor dépense plus de 60 à 75 centimes pour sa nourriture de la journée, et cela, sans s'imposer de privation, car le Russe est naturellement sobre. On peut affirmer, sans exagération, que les phalanges d'ouvriers employés aux grands travaux de la couronne (travaux publics se nourrissent à l'instar de ceux qui élevèrent jadis les grands tombeaux des Pharaons. Un concombre frais avec du sel et un morceau de pain de seigle, le tout arrosé de quelques verres de kwas, liqueur faite de pain noir fermenté, voilà leur nourriture pendant la belle saison. En hiver, le concombre est salé, quelquefois il est remplacé par des champignons secs ou quelques siguis grillés, et toujours le kwas pour boisson. 11 faut ajouter actuellement que ces hommes sont vigoureux, parfaitement découplés, d'une santé excellente, et qu'ils ont tous des dents à faire envie.

Jadis les boutiques du bazar russe étaient humides, sombres et sordides. Leurs portes, doublées en fer, demeurant ouvertes, elles gardaient la rude température de l'air extérieur. Peu à peu les élégances et le confort modernes y ont pénétré. Derrière leurs portes de fer à gros cadenas et à verrous monstrueux, quelques-unes ont adopté des devantures en bois des Indes, à larges vitres et à nervures sculptées; l'intérieur s'est agrandi aux dépens de l'arrièreboutique; mais rien de cela n'empêche les vieux marchands de rester en dehors pour guetter la pratique et provoquer les passants.

Dans le commencement j'étais étonné de ces invitations multipliées, qui m'assaillaient à chaque pas, et dans lesquelles mon oreille ne saisissait guère qu'une suite de sifilemcnts que pourrait figurer la prononciation de la lettres fortement accentuée et répétée à l'infini; si bien que j'en étais à me demander si la langue russe ne serait pas dérivée en ligne plus ou moins directe de celle des alouettes ou des merles.

Je fus longtemps à pouvoir obtenir l'explication de cette prononciation ornithologique. Voici enfin ce que j'appris :

La lettre s est, en russe, un signe, une expression abrégée de politesse ; elle tient la place de soudar (seigneur), dont elle forme pour ainsi dire la contraction : soudar pour le masculin, et soudarina pour le féminin. Ainsi, gospodins équivaut à gospodin soudar. 11 esta remarquer que le mot gospodin, qui, dans l'usage commun, tient la place de monsieur; traduit mal l'analogue français' . C'est que chez nous, les dénominations honorifiques remontent aux mœurs chevaleresques du moyen Age, mœurs qui ont manqué aux Russes.

La civilisation moderne, ai-je dit, a commencé à faire irruption dans le Gostinoï -dvor. Chaque jour elle tend à effacer quelques traits extérieurs de son caractère national. Les marchands, par exemple, portent encore en hiver la longue pelisse de renard ou de yenotte; mais la plupart ont remplacé le haut l>onnet tatar par l'odieux chapeau de feutre ou la casquette bourgeoise. Pendant l'été, ils portent la redingote, il est vrai, encore longue et flottante comme une robe, mais il est évident qu'il suffit d'un coup de ciseaux pour la transformer en paletot français.

Je dois ajouter que depuis quatre ou cinq ans à peine, en face môme de ce vieux bazar moscovite, a été pratiqué un élégant passage moderne, parqueté, vitré, fermé et décoré de tout le luxe * de l'étalage parisien. — Le moyen, en présence de cet envahisse-

• Ce peuple fait d'ailleurs usage d'une précieuse dénomination, laquelle s'applique à tous les rangs ; elle consiste dans le nom de baptême auquel on joint celui du père : Jean, fils de Pierre (Ivan l'étrovitch) , Dmitri, fils do Basile ( Dmitri Vassilievitch) : c'est l'ancienne coutume grecque. Le plus humble paysan, en parlant au plus puissant seigneur, ne lui adresse pas autrement la parole, fût-ce à l'empereur même. — Encore une remarque : de gospodm, monsieur, les Russes ont fait gospoja, madame; mais ils n'ont pu en faire mademoiselle, il a fallu avoir recours à soudar, dont ils ont fait le joli mot de soudahna , qui signifie eu même temps madame et mademoiselle. — On ne se sert , toutefois, de soudnrina (pie dans les classes moyennes et bourgeoises.

ment hardi, de conserver ses vieilles habitudes nationales!... Mais si la forme tend à se modifier dans les choses extérieures, le fond, comme je l'ai déjà observé, n'a pas cessé d'être russe et restera toujours russe.

L'amour de l'hiver. — La saison des chetnbu. — Le marché de la Scnnoi.

— L'achat du porc.

Chose remarquable, ce n'est pas l'été avec ses brises adoucies, ses fleurs, ses eaux limpides , son soleil éclatant , ses nuits sans ombre, ses concerts, ses promenades champêtres; ce n'est point cette saison brillante, et si hâtive dans les hautes latitudes, qu'affectionne particulièrement le peuple de Saint-Pétersbourg; il voit arriver l'été sans enchantement, et l'on peut dire qu'il l'utilise plutôt qu'il n'en jouit. Cela se conçoit s sa saison naturelle à lui c'est l'hiver; l'hiver avec ses glaces, ses frimas, sa neige universelle. Cette neige lui offre ainsi partout des chemins ouverts. Les distances n'existent plus : le Russe les franchit sur son léger traîneau avec une incroyable vitesse. L'hiver est pour lui la saison des chemins , ainsi qu'il dit dans son langage pittoresque et imagé. Aussi Saint-Pétersbourg devient-il, pendant cette saison, le point où, de soixante à quatre-vingts lieues, arrivent de . tous côtés une foule de petits marchands campagnards. Ils viennent approvisionner les marchés de la capitale. Les uns apportent du poisson, les autres de la volaille et du gibier. Tous ces objets sont conservés par l'hiver même, qui les tient dans un état constant de congélation.

Le marché de la Sennoï offre, à cet égard, un aspect d'une originalité parfaite durant la première quinzaine qui précède les fêtes de Noël, que le peuple célèbre en Russie par une longue série de repas de famille, où préside une abondance toute primitive.

La vaste place de la Sennoï se divise en larges compartiments

affectés aux différents comestibles qui y sont mis en vente. Ici, c'est le gibier : gélinotes , perdrix grises et rouges , coqs de bruyère, bécasses ; ici la volaille: oies gigantesques, poulardes et dindes non moins volumineuses. Là ce sont des montagnes de poisson, depuis le sterlet précieux péché dans le Volga, jusqu'aux modestes siquis arrivés des ports de la mer Blanche2; enfin, et ceci est le plus curieux, ce sont les porcs, gelés comme tout le reste, placés en lignes parallèles par rang de taille, dépouillés de leurs soies, roides, immobiles, et présentant de loin je ne sais quoi de fantastique et de plaisant à la fois.

Là, dès le matin, au milieu d'une foule qui se presse, se heurte, ondule comme la mer, le maître d'hôtel des grandes maisons et l'humble cuisinière des ménages plus modestes viennent faire leur provision de Noël. Et tandis que le premier achète le sterlet , recherché pour les grandes tables, la seconde se contente du saumon plus commun. Quant au porc, si profitable pour les pauvres ménages, il n'est pas de maison, dans certaine classe, qui ne vienne l'aire emplette du sien. C'est d'ordinaire le chef de la famille qui se charge de ce soin. Le prix débattu , la marchandise est placée dans le traîneau de l'acheteur. Mais on comprend qu'il soit malaisé de fixer cette bête roide et droite dans une aussi étroite voiture. L'acheteur n'a souvent d'autre moyen que de le placer à côté de lui en guise de compagnon, et de l'entourer d'un bras pour l'empêcher de tomber. Quelquefois l'animal est assujetti à l'arrière , où il simule un laquais d'étrange encolure. Les scènes les plus comiques, les accidents les plus bizarres se succèdent, à la plus grande joie des curieux, qui, pendant cette semaine, se font de la Sennoï un but d'amusante flânerie.

1 Les petits sterlets coûtent 23 fr., les moyens varient de 90 à 75 fr.; il y en qui se payent jusqu'à 300 fr.

* Voici quelques prix : une paire de g<'linotes ou de perdrix, 1 fr. 00 c; un coq de bruyère, 1 fr.; un chapon, id.; une dinde grasse, de 2 à 3 fr.; une oie, id.; un cochon de lait, 2 fr., les autres de 3 à 10 fr.; le poisson ne vaut quelquefois que 20 cent, la livre.

Le peuple est animé; les cabarets du voisinage ne désemplissent pas, et les moujiks (paysans , hommes du peuple portant la barbe et le caftan), s'y munissent libéralement contre le froid par de larges libations alcooliques. L'eau-de-vie nationale est leur boisson des grands jours , leur nectar, leur léthée ; il n'est pas de maux dont ils n'aient, en effet, bientôt noyé le souvenir dans cette liqueur grossière tirée du froment, et prompte à donner l'ivresse. Peu y échappent. Mais il est juste de dire que leur ivresse est parfaitement inofFensivc. L'exaltation qu elle produit se manifeste d'abord par de joyeux chants, et ne tarde pas à se transformer en effusions de tendresse. Un de ces homme, le cerveau obscurci par les vapeurs de l'alcool, s'entretenait un jour avec la borne d'un trottoir et lui disait les choses les plus passionnées, l'appelant sa chère âme, son cœur, sa tendre petite colombe.

Mais la veille de Noël est arrivée ; le froid est sec et vif ; un mouvement inusité se remarque dans tous les quartiers de la ville. Il annonce une grande féte; les traîneaux ont cessé de charrier des victuailles pour se charger de petits cônes de sapin. Ce sont les arbres de Noël aimés des enfants , et qui doivent le soir même s'illuminer de bougies, se charger de friandises, de jouets, de cadeaux divers, suivant la position , le rang et surtout la fortune des familles. Partout, ce soir-là, où se trouvent des enfante, dans les hôtels les plus opulents comme dans les plus pauvres demeures , s'élève un arbre de Noël. Cet usage touchant, emprunté à l'Allemagne, s'est dès longtemps popularisé en Russie, et fait aujourd'hui partie des mœurs les plus intimes du pays.

Voici le moment de la fête. L'arbre est étincelant de lumières. A ses branches sont suspendus les bonbons; sous ces branches sont étalés les cadeaux pour les enfants. Souvent, dans les grandes maisons, une loterie termine la soirée ; ce sont des surprises numérotées pour les invités, et que le sort distribue. Cette générosité coûte quelquefois de 8 à 10,000 francs aux maîtres de la maison.

SAINT - PtfTERSBOrRC.

Fête de l'Epiphanie. — Bénédiction des eaux. — Le carnaval. — Le* Katrheli» —

Montagnes russes.

Je glisserai sur lit féte de l'Epiphanie, féte toute religieuse et qui se célèbre à Saint-Pétersbourg par la bénédiction publique et solennelle des eaux.

Une chapelle élégante et riche , ouverte à tous les horizons, a été construite sur les glaces de la Néva, en face du palais impérial ; un sentier planchéié, recouvert de magnifiques tapis, conduit du palais à la chapelle. A dix heures du matin, le haut clergé arrive en procession; l'empereur entouré de ses grands dignitaires, l'impératrice avec ses dames d'honneur, toute la cour avec le corps diplomatique, assistent à cette cérémonie, qui ne dure pas moins de deux heures, et suivant la rigueur de l'étiquette, y assistent sans pelisse. Que je me hâte d'ajouter que ce n'est pas sans avoir pris de prudentes précautions contre l'éventualité des fluxions de poitrine. On peut faire ici la remarque que la rigueur du climat russe se marie parfaitement, à Saint-Pétersbourg, aux habitudes de la vie et des mœurs dont elle ne saurait, dans aucun cas , modifier sensiblement les actes; ou, si l'on préfère, les mœurs et les habitudes de la vie s'y marient merveilleusement à la sévérité du climat.

Voici maintenant l'approche du carnaval , de la bruyante semaine, — car telle est en Russie la mesure toujours la même de cette période de divertissement populaire , — huit jours , ni plus ni moins; les huit jours qui précèdent le dimanche gras'.

Les charpentiers se sont emparés de la place de l'Amirauté : on

1 Le carême commence on Russie le lundi, cependant les théâtres, qui demeurent fermés pendant toute sa durée, juuent encore par tolérance pour les étrangers les deux derniers jours gras ; il y a même bal masqué le mardi au Grand-Théâtre.

y prend des mesures, on y dessine des plans, on y trace les contours d'une petite cité. Bientôt les matériaux s'y amoncèlent ; les ouvriers se mettent à l'œuvre. Ces hommes, armés de la seule hache, cet instrument merveilleux entre les mains de l'artisan russe, façonnent le bois de cent façons, l'équarrissent, le scient, le percent, le polissent, le soumettent à toutes les exigences de la charpenterie : bientôt les carcasses des maisons s'élèvent, puis la toiture; les murs viennent ensuite; c'est le plus aisé, car il ne s'agit plus que de clouer des planches. Ces maisons, comme on voit , sont des baraques ; mais elles affectent dans leurs formes les styles architecturaux les plus variés. Celle-ci se pare des ogives et des trèfles de 1 art gothique; celle-ci a emprunté sa coupe aux monuments byzantins ; celle-ci se bariole de toutes les fantaisies chinoises ; il y en a qui se contentent d'imiter nos fermes de la Brie ou de la Champagne. Chacune de ces baraques a son balcon pour la parade de Paillasse ou d'Arlequin ; car cette étrange cité, improvisée en quelques jours sur une place puhlique, renferme bientôt tous les saltimbanques , écuyers , montreurs de bétes, faiseurs de tours, que sais-je, tous les clowns de l'empire viennent y exercer leur industrie, en excitant la curiosité populaire à grand renfort de grosse caisse etde mangeurs d'étoupe enflammée.

Devant les baraques s'élèvent les montagnes de glace. Ce sont deux sortes de tours placées en face l'une de l'autre, à la distance de deux ou trois cents toises, et terminées par une terrasse couverte, d'où s'échappe un plan incliné, légèrement renflé vers le milieu, lequel, rencontrant le sol par un angle de quarante -cinq degrés, continue à courir horizontalement jusqu'au bout de l'espace qui sépare les deux tours. Ainsi ce sont deux sentiers qui se côtoient en se touchant pour aller expirer chacun en sens contraire

On compte à Saint-Pétersbourg trois théâtres : 1° le Grand-Théâtre, généralement consacré aux opéras et aux ballets; 2° le théâtre Alexandre : on y joue les draines russes; 3° le théâtre Michel : les Français et les Allemands y jouent successivement

au pied de la montagne opposée. Ces sentiers, comme les plans inclinés, sont formés de dalles de glace taillées dans la Neva même, parfaitement ajustées ensemble et admirablement unies.

Dans l'intervalle conservé entre les montagnes et les baraques, sont dressées des balançoires sous toutes les formes : escarpolettes, chars en moulins à vent, courses de bagues, traîneaux, wagons, nacelles, rien ne manque à la collection. Les balançoires sont un plaisir national ; le Russe les aime follement. Être établi dans un petit cbar suspendu, et, pendant les évolutions aériennes, casser des noisettes en chantant sa chanson villageoise, c'est pour lui le comble du bonheur humain... après les montagnes de glace toutefois.

La semaine des préparatifs est terminée. Le dimanche arrive. C'est le premier jour de carncval. A midi, les katchelis1 sont ouvertes : mille pavillons, flammes et banderoles déploient dans les airs leurs couleurs capricieuses. I>es orchestres des 1 traques commencent leurs symphonies. Quelques-uns sont fort bons. Les marchands de friandises sont à leur poste ; les uns vendent des noisettes et des pains d'épices, les autres font des Miniers, sorte de crêpes épaisses et lourdes, dont s'accommodent à ravir les estomacs moscovites.

Les montagnes de glace sont inaugurées. Voici les moujiks qui s'avancent portant un petit traîneau sous leur bras; ils gravissent le large escalier pratiqué à l'arrière des montagnes. Ce traîneau , qui peut avoir de soixante à soixante-quinze centimètres de long, est d'une grande simplicité. H consiste en une petite planchette fixée sur deux patins d'acier dont les extrémités antérieures se relèvent en s'arrondissant. Le véhicule exigu est placé sur le bord de la terrasse; son propriétaire s'y assied, après avoir soigneusement relevé sa longue robe. Il étend ses deux jambes en avant, penche légèrement le corps, qui se renverse

' Ce mot, qui signifie Ihilançoire , sert à désigner l'ensemble des cimusements publics que j'essaie de décrire.

On VOYAGE EN RUSSIE.

brusquement eu arrière ù l'instant où le traîneau se précipite sur la pente de glace. L'impression éprouvée à ce moment est indéfinissable: la respiration est subitement comprimée; on éprouve je ne sais quelle oppression étrange et délicieuse. Cependant le traîneau , toujours lancé comme une flèche, arrive au plan horizontal, croise avec la vitesse de l'éclair les traîneaux qui arrivent de la montagne opposée, au pied de laquelle s'en va bientôt expirer sa course fantastique.

Il ne faudrait point croire que ces petits chars glissants ne demandent qu'à être poussés pour suivre leur chemin. Ils ont, au contraire, besoin d'être dirigés avec une adresse excessive. Le conducteur, les deux bras pendants en arrière, soit par le seul balancement du corps, soit par d'imperceptibles effleurements de la main sur la glace, doit le maintenir dans la ligne droite. L'apprentissage est rude et quelquefois dangereux, car le traîneau, se séparant brusquement de son conducteur inexpérimenté, le laisse rouler sur la pente glacée, au bas de laquelle il ne saurait arriver qu'après avoir plus d'une fois heurté cruellement contre les parapets, et conséquemment tout contusionné, heureux s'il n'a pas eu à essuyer le choc de quelque traîneau précipité derrière lui. Ces sortes de chocs peuvent fendre la tête, briser une cote, casser une cuisse ou tuer du coup. On comprend qu'on s'y expose peu ; aussi est-il permis d'affirmer que les accidents de cette nature sont excessivement rares. Souvent deux personnes descendent ensemble sur le même traîneau. Ceci peut paraître prodigieux, vu l'exiguïté du véhicule; mais l'adresse moscovite supplée à tout. Le conducteur se place sur le point extrême de la planchette , ayant soin d'écarter les jambes (jour laisser à son compagnon le plus d'espace possible. Celui-ci se rapetisse de son mieux, s'assied devant lui, les deux pieds en avant. Le traîneau part, et les deux voyageurs arrivent en un clin d'œil au pied de l'autre montagne.

Ceux qui se défient de leur habileté se confient à des bommes

expérimentés, qui, pour quelques menues pièces de monnaie, se chargent de les ramasser. On reconnaît ici l'origine du divertissement importé en France en 1814, et qu'on appelle les montagnes russes.

Ainsi la journée se passe, journée bien vite écoulée, si l'on songe qu'à quatre heures de l'après-midi la nuit est venue; mais on a le lendemain, et ainsi de môme jusqu'au dernier jour.

Vers la fin de la semaine, il s'établit autour des katchelis une premenade d'élégants équipages. La haute société veut aussi se donner le plaisir des baraques, et vient assister aux amours d'Arlequin et de Colombine, et applaudir aux prodigieuses métaphores de Pierrot. Ce sont ensuite les grandes voitures de la cour, attelées de quatre chevaux richement caparaçonnés, que remplissent les jeunes filles de l'institut de Sainte-Catherine, établissement d'éducation pour de jeunes filles nobles , placé sous le patronage immédiat de l'impératrice. On compte une soixantaine de ces voitures de gala conduites par des cochers en livrée de la cour, et suivies de grands laquais en manteaux écarlates. On aperçoit aux portières les têtes des jolies promeneuses, qui, comme une nuée de petits oiseaux, babillent en battant de l'aile, et sonl toutes fières d'être promenées ainsi dans les voitures impériales.

Je viens de parler des montagnes de glace des katchelis. Celleslà sont publiques et ne subsistent que pendant huit jours; mais il y en a de particulières qui demeurent en permanence tout l'hiver. Elles appartiennent à différentes sociétés de jeunes gens, qui les ont fait élever à frais communs. Les montagnes suisses sont à Kamennoï-Ostroff. Mais actuellement l'île a disparu, et I on aurait i>eine à reconnaître la topographie de ces lieux, que nous avons vus naguère si animés, si verdoyants, si fleuris. Ils n'offrent plus au regard qu'un désert de glace. Les coquettes villas qui embellissaient l'île se cachent honteusement sous une couverture de natte grossière, elle-même disparaissant sous la neige. Les hauts sapins et les bouleaux touffus balancent tristement leurs branches

chargées de frimas, et où viennent s'abattre des nuées de sinistres corbeaux ; partout l'aspect est triste, morne, désolé.

Donc les montagnes suisses sont à Ramennoï-Ostroff, dans la ]Kirtie de l'île la plus voisine du palais grand-ducal. Elles sont trèsfréquentées, le dimanche surtout. Les plus charmantes réunions s'y donnent rendez-vous et s'y livrent joyeusement, pendant des journées entières, au plaisir de les descendre. Ces montagnes ne le cèdent point en hauteur à celles des katchelis, et les jeunes gens qui viennent s'y exercer peuvent le disputer en adresse aux plus habiles moujiks. Ils ont adopté un costume qui leur permet d'ailleurs une plus grande liberté de mouvements. Une sorte de veste à la hussarde, qui laisse coquettement passer comme une bordure le soyeux astrakan dont elle est doublée, des bottines russes fourrées, une casquette écossaise et de larges gants à la Crîspin en cuir rouge, tel est l'ensemble de ce costume gracieux et dégagé.

Il est inutile de dire que leurs traîneaux sont loin de la simplicité rustique des premiers. Ils sont montés sur des lames d'acier anglais d'une excessive finesse; la planchette a disparu sous un coussin parfaitement rembourré en crin et recouvert d'une tapisserie précieuse, le plus souvent brodée par des mains aimées. Us sont plus élevés sur leurs patins déliés, plus étroits et d'une coupe infiniment plus élégante.

Les dames, même les plus peureuses, se livrent à l'adresse de ces fringants cavaliers, qui se disputent souvent la faveur de les descendre.

Cependant, si la cour vient aux montagnes, et qu'il prenne fantaisie à l'impératrice de se faire ramasser, c'est ordinairement un grossier moujik qui a l'honneur de la conduire.

Rien n'est étrange et pittoresque comme une partie de montagne aux flambeaux; et c'est un plaisir que se donne plus d'une fois, durant l'hiver, la société de Saint-Pétersbourg. Mais ici l'adresse des ramasseurs doit être à toute épreuve; car l'éclat des lumières, venant se briser sur la glace du plan incliné, jette aux

SA1NT-PÉTERSB0URC.

regards éblouis des millions d'étincelles et fait vaciller les grandes ombres des sapins plantés tout autour. Et cependant les jeunes gens se livrent aux exercices les plus excentriques, les plus périlleux, je dirai les plus extravagants. On dirait qu'excités par le danger même ils se plaisent à le défier. On en voit qui s'étendent sur l'étroite base de leur traîneau , la face tournée vers le ciel et les pieds en avant; d'autres, et c'est plus extravagant encore, également couchés sur le dos, s'abandonnent sur la pente du précipice la tôle la première; ceux-ci à genoux, ceux-ci debout, dirigent la chute du traîneau par le simple balancement de leur corps; d'autres enfin, dédaignant toute espèce de véhicule, les pieds armés de patins effilés, se laissent témérairement aller sur le chemin glissant, qu'ils franchissent en traçant de capricieux festons sur le poli de la glace. Qu'ajouterai-je? souvent à la suite de ces joyeuses et vaillantes parties, s'est dénouée telle affaire de cœur, qui, sans leur piquant secours, se fût peut-être péniblement éteinte dans les fadeurs de la vie ordinaire. Toujours est-il qu'il est rare que la saison des montagnes prenne fin , sans que la société de Saint-Pétersbourg compte quelques heureux roupies de plus.

Situation. — Origine. — Devient province ruase. — Itinéraire.

La Finlande peut être considérée comme la Suisse de la Russie. C'est en effet la terre des lacs, des cataractes, des vastes solitudes ; les villes y sont clair-semées et peu importantes : d'ailleurs ce ne sont pas les villes qu'il faut aller chercher en Finlande. Os rares

cités, dans ce pittoresque pays, ne sont qu'un accident pour le touriste, qu'un lieu de halte, si l'on veut, et qu'il s'empresse de quitter après s'y être reposé. 11 n'en sera donc question ici que comme souvenir. Je n'ai d'ailleurs que quelques pages à consacrer à cette excursion, que j'ai entreprise en véritable artiste, accompagné d'un jeune homme aventureux comme moi, et qui, comme moi, n'est allé chercher dans cette Suisse septentrionale que les aspects et les accidents d'une nature merveilleusement originale et pittoresque.

On sait que la Finlande est une vaste contrée renfermée entre le golfe qui porte son nom, au midi, celui de Bothnie, à l'ouest j au nord, la Laponie, et le gouvernement d'Arkhangel, à l'orient.

Quelle est l'origine des peuples qui l'habitent? Cette origine est demeurée couverte de ténèbres, malgré les nombreux efforts des savants pour les dissiper, peut-être même un peu à cause de cela, soit dit sans épigramme. 11 est du moins certain que de toutes les dissertations produites sur cette matière, il n'est résulté que les opinions les plus diverses et les plus contraires.

Suivant les uns, par exemple, les Finnois descendent en ligne directe d'une tribu d'Israël; suivant les autres, ce sont les anciens Vénèdesou Vénètes, ainsi appelés du nom de leur pays Vinland, d'où celui de Finlande; on les a fait venir des Huns; on leur a donné une origine germanique ou scythique; on les a rattachés aux Samoièdes et aux Hongrois; on a placé leur berceau dans le nord de la Chine; enfin, vers l'époque de Cyrus, ils se seraient établis dans les contrées ouraliennes; c'est l'opinion de Derschau. Un peu avant Jésus-Christ, les Goths les auraient attaqués, et ils se seraient retirés au nord et à l'ouest de l'Oural, mouvement qui, vers le quatrième siècle, les aurait conduits dans les contrées qu'ils occupent aujourd'hui.

Ils ont habité pendant un long espace de temps les provinces voisines de la Baltique, eu Prusse, en Courtaude, en Semigale. Fn Hussie, on trouve plusieurs traces de colonies finnoises, où

elles occu|>èrenl souverainement jadis une grande étendue de pays1. De tout cela, il est évident que la race finnoise a formé de temps immémorial un peuple nombreux, qui a laissé des traces dans une foule d'endroits différents*. 11 faut placer au treizième siècle l'époque où les Finnois passèrent sous la domination de la Suède Déjà, le siècle précédent , le roi Frik les avait forcés par le glaive à accepter la religion chrétienne ; mais la religion se fit, et ils retournèrent à leur mythologie 4 . Ce ne fut qu'environ un siècle et demi plus tard que la Finlande passa franchement au christianisme.

Au treizième siècle, une partie de cette contrée appartenait à la Russie, possession reconnue par les traités de Nystadt (1721), d'Abo (1743) et de Véréla (1790); mais l'empereur Alexandre en acheva la conquête en 1808, et la réunit tout entière à ses États sous le titre de Grand-Duché de Finlande, conquête qui fut consacrée l'année suivante par la paix de Fréderiksham.

En politique habile, le tsar conserva à ce pays la constitution qu'il tenait de la Suède, dans tout ce qui touche les cas fondamentaux, la religion, les privilèges dont jouissaient les habitants; et l'empereur Nicolas, sage comme son prédécesseur, leur contirma les mômes avantages, le 24 décembre 1825. Il notifia à la Finlande

1 Voir l'Introduction de cet ouvrage, p. 8.

* M. Leouzon-le-Duc, dans son livre sur l'histoire primitive de la Finlande, a donné une excellente analyse des diverses opinions que je viens d'indiquer sur l'origine des peuples Finnois.

» Encore une opinion. Les Finnois se nomment eux-mêmes Suome ou suornalecmu. Finne et Fennen sont une traduction gothique de leur nom propre. Ils sont originaires d'Asie. Le temps de leur émigration d'Orient en Occident est inconnu. On voit encore une si grande analogie entre les IVrmiens, les Lapons et ce peuple, qu'on ne peut douter qu'ils ne soient de la même famille, et il est probable que les Finnois ne se sont séparés des Lapons et lixés dans des demeures stables qu'au treizième siècle, après qu'ils eurent reçu le christianisme. N. S. Vsévolojsky.

* Voyez le Katcwala, la grande épopée natiunale de ce peuple. Ijps runes ou chants dont elle est composée renferment une mythologie étrange, pleine des créations les plus fantastiques; aussi a-t-on vainement consulté ce poème sur l'origine des Finnois.

son avènement au trône par un manifeste spécial, et la Finlande lui fit porter son hommage par des députés choisis pour cet objet.

Donc je m'étais adjoint un compagnon pour faire le voyage artistique de cette contrée pittoresque. Mais une difficulté à laquelle nous n'avions pas songé nous arrêta dès l'abord. Quel itinéraire suivre? Quelle route prendre? D'après quelle indication nous diriger? A l'exception de quelques points voisins de l'ingrie, l'intérieur de la Finlande est parfaitement inconnu à Saint- Pétersbourg : auprès de qui nous renseigner? Quelques personnes nous indiquèrent l'itinéraire commun, la route d'Abo sur les bords du golfe. Mais ce n'est point là la Finlande pittoresque.

Notre résolution fut bientôt prise. — Déployant une excellente carte topographique de cette contrée , nous nous mîmes à en étudier le tracé, suivant du doigt les lignes les plus tortueuses, cherchant de l'œil les lacs, pointant de rouge les cataractes, traçant en un mot un itinéraire à travers les endroits qui nous parurent les plus accidentés, les plus couverts de bois, de lacs et de rivières. A la rigueur, disions-nous, nous ferons un voyage d'exploration et de découvertes : en effet, nous allons à la recherche delà Finlande... pittoresque. Nous fixâmes d'abord quelques jalons : Viborg, Imatra, Nyslot, Kopiou. — Ici, nous aviserions. D'ailleurs notre projet était de pousser jusqu'à Tornéo, nous avions même la velléité de traverser la Laponie, pour aller le plus avant possible dans le nord — puis, revenant à Tornéo, nous prendrions la mer jusqu'à Abo, d'où nous regagnerions Saint-Pétersbourg par Helsingfors et les autres villes du littoral; sauf à modifier notre plan et nos idées suivant l'occurrence. — C'est ce que nous fîmes.

Notre itinéraire arrêté, nos préparatifs de départ commencèrent. Ils furent bientôt terminés. Tout notre bagage consistait en un havre-sac léger, que nous préférâmes à une valise, afin de pouvoir au besoin le charger sur nos épaules et franchir à pied un espace quelconque. Nous prîmes un manteau pour nous servir à

l'occasion de couverture et d'oreiller. — Nous fîmes quelques provisions de bouche : du sucre, du thé, du bouillon en tablettes, choses fort nécessaires dans l'intérieur des terres finnoises, puis m êlant assuré que j'avais tout ce qui est nécessaire pour faire un croquis en pleine campagne, et munis, à tout hasard d'un bon poignard turc, nous partîmes. C'était le soir, à la mi-juin, époque où le temps est généralement beau dans les hautes latitudes, où les nuits sont encore crépusculaires et les horizons magnifiques. Une télègue1 attelée de deux vigoureux chevaux, prenant par la barrière de Viborg, nous emporta d'abord sur une route mal pavée et pleine de cahots, puis sur le sable profond qu'elle traverse à Pargolava * jusqu'au premier relai. Ici nous changeâmes do télègue, franchîmes la frontière de Finlande et roulAmcs bientôt sur une excellente chaussée, unie comme la main et presque incessamment bordée de bois de sapin dont les éclaircies nous laissaient voir çà et là la ligne verte de la Baltique aux bords frangés d'écueils, ou la surface brillante de quelque lac endormi. D'ailleurs l'horizon était d'une pureté parfaite; le ciel distillait une lumière moelleuse et d'une douceur extrême. — Aux relais, nous étions reçus par des hommes trapus, au langage rude, aux cheveux filandreux et pâles, mais au ton empressé et poli.

A cinq heures du matin, les murs de Viborg se montraient à nos regards. — Nous entrâmes bientôt dans cette ville, affreusement contusionnés du secouement de la télègue.

Unk hypothèse. — Admettez l'hypothèse suivante :

Un jour, dans ces temps reculés où se perd toute mémoire

d'homme, avant le déluge, un grand désastre arriva sur la terre.

Un corps céleste, quelque planète errante, une comète, que sais-

» La poste fournit ces sortes de véhicules qu'on change à chaque relai. L'hiver c'est un traîneau.

1 Magnifique terre appartenant aux comtes SchouvalolT. Elle comprend trois ou quatre villages que de nombreux villogiatiirisles do Saint-Pétersbourg viennent habiter pendant la belle saison.

je, fut tout à coup lancée hors de son orbite; elle décrivit une immense parabole dans l'espace, lorsque, rencontrant l'attraction terrestre, elle se précipita, et vint rudement heurter notre globe vers la partie du pôle qui avoisine cet empire. On peut imaginer l'effet du choc. Ce fut alors que les mers changèrent de lit ou se desséchèrent, que les montagnes se fendirent et donnèrent aux fleuves des passages souterrains; alors des villes furent abîmées; l'Atlantide disparut ; des volcans s'éteignirent ; celui d'Islande s'affaissa. Les Alpes se hérissèrent. Le mont Calpé se sépara violemment de celui d'Abyla, et donna passage à l'Océan, qui se précipita dans les fertiles plaines que couvrent aujourd'hui les flots de la Méditerranée. Alors naquirent les sublimes accidents des terres primitives, et les Cordillères, les monts Thibétains, l'Atlas, préparèrent leurs problèmes géologiques aux courageuses explorations de nos hardis savants.

Mais dans les lieux voisins de l'endroit où le choc eut lieu, le globe dut être broyé. Ce fut une pluie de roches granitiques qui tombèrent sans ordre, çà et là, au hasard. Les vallées en furent couvertes, les bords de la mer jonchés ; ici elles s'entassèrent horizontalement, là en ligne verticale, plus loin elles s'agglomérèrent confusément. Les unes, se précipitant dans la mer, la semèrent d'écueils et de rescifs, tantôt dressés sur les eaux et menaçants, tantôt cachés et plus dangereux. Des îles s'élevèrent où naguère les flots étaient transparents et profonds. Les rivages de la Baltique se déchirèrent et ouvrirent des gouffres aux vagues bouillonnantes, car ce fut principalement sur ces côtes qu'eut lieu la commotion.

Puis le déluge vint, qui prit tout cela, le roula dans ses abîmes, et acheva de lui imprimer ce caractère de puissante désolation qu'il a conservé jusqu'aujourd'hui.

Or, si l'on admet un instant celte hypothèse, on aura une idée de l'aspect qu'offrent aux regards les environs de Viborg, cette vieille capitale de la Carélie.

Viborg. — Mon-Repos. — Un feu de joie. — Sitola. — La Vuoksa. ~ Cataracte

d'Imatra.

Viborg, dont j'ai peu de chose à dire, étend aux bords de la Baltique des maisons de briques rouges, ses deux faubourgs, qui s'ouvrent comme deux bras en croix, son ancien château de granit, et son moderne fort Sainte-Anne, qui couronne la ville de créneaux. D'ailleurs ces murs, ces maisons, ces bâtiments, s'élèvent sur le roc nu, sur le sable aride, au milieu de blocs de granit erratiques, de sorte qu'on pourrait prendre tout cela pour les restes de quelque vieille cité encore debout parmi des ruines gigantesques.

Viborg remonte à 1229. — Le régent de Suède ' le fit élever dans l'emplacement de l'ancienne métropole des Caréliens, Suome- Lina. Il commença par le fort, qu'il fit construire dans une anse hérissée de formidables rochers. — Sa construction fut aussi rapide qu'elle est solide. — Ce fort résista pendant quatre siècles aux attaques successives des Danois et des Russes, jusqu'à ce qu'enfin ces derniers s'en rendirent maîtres, en 1710.

Nous ne pouvions pas nous trouver à Viborg sans aller visiter Mon-Repos, terre du baron Nicolaï, et célèbre jmr ses jardins. J'avoue qu'il me paraissait au moins puéril d'aller chercher des jardins particuliers en Finlande. Je ne me décidai à faire la course de Mon-Repos que pour obéir au préjugé commun.

Nous cheminâmes pendant trois quarts d'heure à travers les décombres granitiques dont j'ai parlé, et atteignîmes une espèoe de portail ouvrant sur une allée de tilleuls qui me parut assez pauvre. — Mais au bout de l'allée, ce fut comme si un rideau

1 Pondant la minorité du roi Birger.

eût été levé, eonime un chaiigemeiil à vue, comme une féerie. Naguère tout était aride, morne, désolé; actuellement tout est fleuri, riant, ombragé; là, c'était le désert ; ici, c'est l'oasis, mais l'oasis des poètes avec ses roses, ses sources, ses berceaux verts; il n'y manque que les palmiers d'Asie : mais nous sommes dans le nord, et ces jardins en ont le caractère; ainsi ils étendent entre un escarpement de granit qui les protège au septentrion, et un lac aux flots purs qui les baigne au midi, leur pittoresque décoration.

Je glisserai sur les détails descriptifs. Je ne parlerai ni du chAteau, ni delà maison du pasteur, qu'on dislingue à travers les pins et les érables, — pour ne parler que d'une colline, dont un coté est baigné par les eaux du lac qui l'entourent d'ailleurs tout entière. — C'est donc une île où l'on parvient au moyen d'un léger pont volant. — Du coté du lac, elle s'élève hérissée de rochers menaçants et sinistres; du coté opposé, elle se présente aux regards couverte de fleurs, verdoyante, doucement inclinée comme pour inviter le promeneur à gagner son sommet, — où une tour gothique dresse ses mélancoliques créneaux. — J'obéis à l'invitation, et prenant un sentier à travers les chèvrefeuilles et les rosiers, je commençais à monter, lorsqu'un petit monument de forme carrée frappa mes yeux; j'y lus cette inscription :

Auf kurze Zeit M diescr Hugel meln, Auf lange Zeit Bin ich dann sein.

« Cette colline mapparlient pour peu de temps;

• Et bientôt, moi, je lui appartiendrai pour toujours. »

. Paroles prophétiques et saintes! celui qui possède appartiendra; le maître deviendra chose ; cette terre le tiendra, car ceci c'est la terre du repos pour cette famille; c'est là qu'elle dormira avec ses aïeux, entre le lac qui mugit aux jours de la tempête, et le ciel qui sourit lorsqu'elle s'apaise...

Les chevaux que nous avions commandés nous attendaient, attelés à une télègue confortable, et au bout de quelques instants, nous roulions sur la route de Sitola, — à travers le pays le plus charmant du monde. — Il était huit heures du soir; la lumière avait une délicieuse transparence, qui transmettait aux objets je uc sus quels reflets adoucis. C'était ensuite reflet des mirages : — il nous semblait voir surgir à l'horizon une ville immense avec ses tours, ses clochers, ses églises. C'était bien une cité, quelque vieille cité carélienne dont j'ignorais l'existence; nous allions bientôt ébranler le pavé de ses rues en la traversant au galop. En effet, à mesure que nous avancions, la ville se rapprochait, nous distinguions parfaitement ses remparts et surtout les aiguilles grises de ses cathédrales; encore quelques verstes à franchir et nous étions à ses portes...

Tout disparaissait soudain, et une forêt épaisse avait pris la place de la cité. — Cette fantastique vision se reproduisit dix fois à nos yeux.

Bientôt un nouveau spectacle vint captiver nos regards. — Au milieu d'un champ découvert, en face d'une forêt de sapins dont il touchait la lisière, un immense bûcher de bois résineux avait été élevé pour un feu de joie. — La flamme venait de l'envelopper et s'élevait à travers des flots de fumée, lançant dans les airs ses vagues rouges et menaçantes. Autour du foyer s'agitait une foule d'hommes et d'enfants, dont les silhouettes, se détachant en noir mat sur le fond illuminé du tableau, figuraient une troupe de démons dansant autour du foyer éternel.

L'incendie ne tarda pas à grandir. — 11 prit des proportions gigantesques : — c'était un spectacle qui échappe à la description. Tout à coup une légère brise s'éleva et dirigea les flammes sur la forêt dont elle détermina aussitôt l'embrasement.

La foule frappa des mains en criant hourrah !

Au même instant des croassements désespérés et de grands battements d'ailes se firent entendre; ils semblaient leur répondre.

C'était mie nuée de corbeaux qui s'étaient réfugiés sur ce bois et que les flammes chassaient de leur retraite.

II fallait voir ce colossal incendie aux prises avec une forêt entière etune forêt résineuse ; ces silhouettes humaines qui se ruaient autour; ces grands oiseaux dont les ailes se découpaient sur les flammes en lugubres losanges, tandis que leurs cris de désespoir perçaient la nue, et puis partout au loin le désert silencieux!..

Je ne sais combien l'incendie mit de temps à achever son œuvre de destruction... 11 fallut reprendre notre route. Mais plus d'une fois nous retournâmes la tête pour voir ses gerbes de feu s'élever sur la cime des bois, et aller rougir fa voûte du ciel, dont les reflets ardents éclairaient la contrée.

Cependant une nouvelle sensation vint bientôt nous saisir. Un mugissement lointain avait frappé notre oreille. Nous fîmes arrêter. Le mugissement s'éleva solennel au milieu du silence : c'était le bruit de la chute d lmatra. Une heure après, nous étions arrivés sur les l)ords du Vuoksa, au relai de Sitola. Nous achevâmes la nuit sur une botte d'herbes fraîches. 11 n'y avait jws d'autre lit.

Sitola est un petit hameau paresseusement assis sur les bords du Vuoksa, entre deux cataractes distantes d'à peine trois cents pas l'une de l'autre. C'est celle qui est en aval du hameau qui forme la grande chute du fleuve. Ceci n'est pas rigoureusement une cataracte, c'est quelque chose de plus menaçant. Les géographes appellent ces sortes de phénomènes des rapides. Voici une exquisse succincte de celui-ci, connu dans le pays et jusqu'à Saint-Pétersbourg sous le nom de cataract edlmatra.

Le Vuoksa, en quittant Sitola, baigne des rives pittoresquemeut gazonnées sous de frais ombrages, jusqu'à un endroit où de sa nappe on voit surgir une île calme et brillante, semblable à une corbeille verdoyante, dont il reflète les ombrages flottants; puis il resserre soudainement ses eaux, dont il présente la masse entière à la bouche d'un abîme.

Il faut se figurer ici qu'un jour, en creusant son lit dans la vallée,

le Vuoksa se trouva tout à coup arrêté par une formidable barrière de granit ; qu'au lieu d'en tourner les flancs élevés, il réunit ses efforts pour les assiéger et finit par y pratiquer une ouverture étroite, profonde, longue, inclinée, et partout encombrée à sa base par d'énormes débris de rochers; que cette déchirure étant pratiquée, le fleuve s'y engouffra tout entier. C'est la cataracte d'imatra.

Si 1 on songe actuellement à cet effrayant volume d'eau qui s'écroule dans cet abîme, et bondit pendant l'espace de cinq ou six cents toises au fond de ce chenal formidable, entre deux parois de rochers granitiques labourés de déchirures, on pourra peut-être se faire une idée du fracas de la cataracte. Les vagues roulent les unes sur les autres, ici allongées en serpents monstrueux, ici se i-amassant en gigantesques cylindres, ici s'élancaut en impétueux courants. Le fleuve est anime ; il a des passions, il est en colère ; sa colère est sublime et il a mille voix pour l'exprimer. 11 hurle, il siffle, il gémit : là ce sont des rugissements de tigre, là des cris d'enfants; ici la vague tombe épuisée et vaincue, ici elle se ranime, s'élance contre le courant, s'acharne contre le granit de la rive, le mord, le déchire, le creuse, et jette dans son délire un nuage d'écume dans les airs.

Examiné dans son ensemble, et de l'extrémité inférieure du chenal, ce tableau est d'uue effrayante beauté : ce sont des montagnes mouvantes, entassées, roulées, pressées les unes sur les autres, et s'affaissant sous le poids de tout le fleuve; ce sont des vagues monstrueuses, se succédant sans cesse, et sans cesse écrasées par des vagues plus monstrueuses; c'est un mouvement vertigineux qui fascine ; des tourbillonnements qui font tout vaciller autour de vous et semblent, par une irrésistible attraction, vous attirer dans l'abîme. Les mille cris du fleuve confondus en un seul vous tourmentent l'oreille, et votre Aine, saisie d'une étrange et douloureuse émotion, se laisse aller à d'indicibles vertiges et à d'insupportables frayeurs.

Passage du Vuoksa. — Le lac Saima. — Une station. — Nysslot. — Svine-Krepti.

Nous franchîmes le Vuoksa à Sitola, entre Imatra et la chute supérieure; mais on ne saurait se faire une idée de la manœuvre des bateliers pour opérer ce passage. Ces bateliers se composaient tout simplement d'un vieillard et de sa fille, jeune paysanne fraîche et robuste. — Ils mirent à flot une barque mal jointe, qu'un lien d'osier retenait au rivage, et lui firent ensuite remonter le courant delà rivière, sans quitter le bord, jusqu'à la hauteur de la chute. Ici, ils la poussèrent brusquement au large, et en moins d'un instant la frêle embarcation tournoya parmi le bouillonnement des vagues. — C'était affreux à voir. — Cependant, lorsqu'à force de rames elle en eût atteint le milieu, elle s'en détacha brusquement, et traçant, avec la vitesse du vol, une hardie diagonale, elle se trouva en moins d'un instant rangée à l'autre bord, en face de son point de départ, et sans que le vieillard et sa fille eussent eu la moindre manœuvre à faire. — Il y avait là quelque chose d'étrange que je ne pus m'expliquer que de cette manière :

Deux courants rapides, probablement déterminés par quelqu'une des roches énormes qui pavent le lit du Vuoksa, partent du milieu de la cataracte supérieure, et s'échappent en sens contraire en se précipitant vers les deux amarrages du bac. Là, ils reviennent un instant sur eux-mêmes, changent brusquement de direc • tion, et vont en ligne droite se réunir au milieu de l'abîme inférieur, où ils entraîneraient immanquablement toute folle embarcation qui tenterait de les couper, ce qui arriva à un ours qui avait voulu franchir en cet endroit la rivière à la nage. — Il fût entraîné dans l'Imatra. — On le retrouva au delà, dans une anse de la rive. La peau avait résisté au choc, mais tous ses os étaient broyés.

Trois grands lacs; lePuru-Vési, le Saïma, et le Pajennoe, reliés

entre eux par de capricieux embranchements et des rivières profondes, accidentent la vaste contrée dont je retrace ici la physionomie, et lui impriment les plus piquants effets des paysages aquatiques.

Nous remontâmes la rive gauche du Vuoksa, et au bout de quel ques heures nous nous trouvâmes au point où il s'échappe du Saïma. — Notre route ne quitta plus les rives de ce lac, partout variées et merveilleusement pittoresques. — Ce sont des promontoires, des caps ombragés, des isthmes, des collines, de grands bois, d'arides rochers, de vastes prairies, quelquefois des villages riants et coquets. Saïma n'est pas sans quelque analogie avec le golfe de la Spezzia ; seulement, il joint aux grâces infinies de ce dernier quelque chose de plus âpre et de plus imposant. On n'y voit point, comme sur le beau golfe de la Méditerranée, glisser les voiles latines des felouques provençales, qui s'inclinent sur les eaux comme des ailes de cormoran, ni la tartane aux voiles basses qui fuit et rase la mer comme un goéland, ni le rapide pyroscaphe dont le poitrail de cuivre s'ouvre à travers les flots un chemin bouillonnant. Pas une voile ne double ces promontoires aux panaches de verdure, ne sort de ces baies mystérieuses, ne s'aventure au loin sur cette belle et large surface. Ici, c'est le silence, la solitude, la nature sauvage et calme. C'est à peine si quelque pécheur, avec son canot d'écorce d'arbre, se glisse furtivement derrière les festons de ces anses, ou si Ton voit au loin une grande barque grise transporter une charge de bois de sapin à Vilmans- • trand, charmante petite ville, gracieusement assise sur l'une des

rives méridionales du lac.

Vous dire la forme du Saïma est chose impossible. 11 a trop de bras qui s'en vont, longs et minces, s'étendre dans les forêts du nord-ouest, trop de presqu'îles qui le serrent à l'orient, trop d'indicibles caprices dans la courbe vagabonde de ses contours. Aucune image possible ne saurait donner une idée de la figure de ce bassin, dont les innombrables et tortueux embranchements

vont se rattacher à tous les lacs de l'est et du nord-est de la Finlande.

Notre course rapide sur les bords du Saïma fut un continuel enchantement : c'était à chaque instant un nouveau décor, un nouvel aspect, des effets nouveaux, tantôt imposants de grave majesté, tantôt ravissants de gracieuse élégance, et toujours pittoresques. Je ne m'arrêterai point à les décrire; ce serait trop long. Ainsi nous arrivâmes au fond d'une vallée romantique, avec son petit lac, son ruisseau, sa forêt de sapins. Dans le fond de cette vallée se trouve la maison du relai , Kowlei , si je ne me trompe, grand bâtiment en bois, comme tous les bâtiments du pays, propre, avec des fenêtres vitrées et confortablement charpenté. Nous y tombâmes plutôt que nous n'y arrivâmes, en descendant au galop la côte rapide qui y aboutit.

Il était cinq heures de l'après-midi. Une tasse de thé et quelques fraises avaient été toute notre nourriture de la journée. Or, nous courions depuis le matin, exposés à l'air vif des lacs et des montagnes; c'est dire si nous avions l'appétit aiguisé.

Le maître de l'auberge parlait russe1. Il nous fit entrer dans une grande pièce garnie de lits, de tables, d'armoires, de meubles de toute espèce. 11 y avait aussi beaucoup de monde, des hommes qui fumaient ; des femmes élégantes et jeunes qui brodaient à une fenêtre; un vieillard couché et une vieille femme qui le soignait; puis d'autres personnes qui s'occupaient activement du service de l'hôtellerie. Nous commandâmes notre dîner; cequ il y avait de meilleur : une tranche de boeuf rôti, un poisson frais, avec des fraises de bois pour dessert ; et en attendant nous nous mîmes à faire à haute voix et en français nos observations sur tout ce qui nous entourait, bien sûrs de n'être compris de personne.

Bientôt une des jeunes filles qui brodaient à la fenêtre vint

' Toul relai de poste en Finlande comme en Russie est également une sorte d'auberge.

dresser notre couverl, et ensuite nous servit... On peut juger de notre étounement. Notre repas achevé, nous nous approchâmes bravement des brodeuses, et adressâmes en allemand la parole à la plus âgée. Elle nous répondit en français.

Je ne pus retenir un moment de surprise et de confusion. La dame, qui le comprit, sourit doucement, et après quelques phrases parfaitement convenables, elle ajouta :

— Ce qui m'étonne, messieurs, c'est que vous n'ayez pas soupçonné nos rapports avec les maîtres de cette maison en voyant une. de mes filles vous servir. . .

— Votre fille, madame! dis-je, de plus en plus étonné...

— Vous n'avez vu dans son action, reprit-elle, qu'un acte de domesticité qu'il vous était difficile d'accorder avec la façon de sa robe. Mais nous, messieurs, nous attachons un autre sentiment à cet acte. Vous êtes étrangers ici et nos hôtes; notre devoir est donc de vous servir. Je sais bien que vous me répondrez que vous êtes dans une hôtellerie ; mais vous verrez bientôt, à la rétribution qu'on vous demandera, que le service pei-sonnel n'est point compté'. Vous paraissez vouloir connaître l'historique de cette maison, je vous le dirai en peu de mots. A l'exception de ces trois hommes que vous voyez près de sortir, toutes les personnes qui sont ici ne forment qu'une famille : cinq générations sont réunies dans cette salle.

En ce moment une jeune femme entra; elle était suivie d'une paysanne portant un enfant à la mamelle. L'autre continua :

Ce vieillard alité est l'aïeul de la famille. II a cent neuf ans. En voilà dix qu'il a perdu l'usage des jambes et des yeux , et que sa femme, cette vieille personne occupée à dévider près de son chevet, le soigne. — Il est né ici, comme son père; il y a vécu, il y mourra. — Cette maison, qui ne fut pas toujours aussi vaste ni

' Kflcctivement notre dîner nous coûta 75 c. par lête.

aussi bien construite; un enclos de terre, qui s'agrandit chaque année du défrichement d'une partie du bois; la péche'du lac et le droit de tenir cette auberge, voilà sa fortune, qu'il a abandonnée depuis longtemps à son fils, cet homme auquel vous vous êtes adressé en arrivant, et qui est le i>èrc de mon mari. 11 le fit étudier à Viborg et lui obtint ensuite une placé de juge de paix dans le district de près de Tamerfors, où je vous conseille de pousser votre voyage, si vous voulez connaître la contrée la plus pittoresque delà Finlande. — Cette jeune femme qui vient d'entrer est ma fille aînée; l'enfant que cette servante a sur les bras est le sien, et voici mes plus jeunes filles.

La femme qui parlait ainsi paraissait à peine âgée de trente à trente-deux ans. Elle ajouta :

— Nous sommes en visite chez mon beau-père. Mon mari vient passer tous les ans un mois à Kowlei; et comme il ne se sépare jamais de sa famille, il nous emmène avec lui. 11 veut que nous embrassions son aïeul, qui est aussi l'aïeul de ses enfants, et que nous recevions la bénédiction du vieillard, car tous les ans cette bénédiction peut être la dernière.

Nous quittâmes Kowlei tout émotionnés du simple récit de la jeune femme déjà grand'mère, et nous nous enfonçâmes dans un bois solitaire. — Il était dix heures du soir. — Je trouve sur mes notes la description d'un coucher de soleil qui illumina ce bois, en jetant parmi ses arbres des réseaux et des guirlandes de feux aux reflets les plus nuancés.

A onze heures, nous sortions du bois et gravissions une montagne du haut de laquelle notre vue se perdit dans une suite infinie de lacs à la surface polie et luisante. — 11 fallut en traverser un incontinent, dans une barque plate et étroite : nous laissâmes notre télègue sur la rive.

Nous nous trouvâmes à Poumala (paroisse). C'était le lendemain dimanche. — Nous eûmes le spectacle de trois baptêmes, de dix inhumations et d'un mariage, car les villages étant à de très-

LA FINLANDK. 109

grandes distances dans ces localités, c'est le dimanche que se font toutes les cérémonies de la religion. — Ce jour-là, chacun apporte à la paroisse son mort ou son nouveau-né, et les fiancés y arrivent gaiment avec leurs amis.

Nous voici à Nysslot. — Sur un rocher, un vieux fort avec trois tours coniques à "toit pointu ; sur le premier plan, la ville en terrasse, et devant la ville une rivière profonde et rapide, par laquelle la partie haute du Saima communique avec la partie inférieure. — Le commandant du chAteau , un brave capitaine allemand, dont l'intérieur me rappela une page de je ne sais plus quel roman d'Auguste Lafontaine, nous fit les honneurs de sa . forteresse, dont il nous dit plus d'un trait historique que je transcrivis sur mes tablettes et que je supprime ici faute d'espace.

Le lendemain nous allâmes visiter Svine-krepli *. C'est une île de granit aux lianes étroits, déroulant à cent cinquante pieds au-dessus des eaux une crête saillante de neuf verates de long, sur laquelle serpente comme un long ruban la route suspend ne entre deux abîmes. Nous avions une vingtaine de verstes ou de kilomètres affaire. Nous les fîmes en télègue à travers les lacs, ici roulant sur une digue à fleur d'eau, ici franchissant un détroit sur un pont flottant dont les planches pliaient sous les flots , ici passant un canal en radeau, ici reprenant une dii;ue, jusqu'à ce qu'enfin nous nous trouvâmes en face de l'île que nous cherchions. Nous y fûmes conduits par la barque d'un passeur. 11 fallait d'a- Ijord gravir : au bout d'une heure, nous eûmes atteint l'arête du col, qui se resserre mince et saillante, ne laissant de place qu'au chemin qui s'y déroule, suspendu entre deux lacs, l'un étendant à l'est sa surface semée d'îles, tandis que des collines et des Iwis ' riants jettent autour de ses immenses rives comme une grande écharpe de verdure; l'autre, étroit, enveloppé d'une forêt sombre qui jette sur ses eaux une ombre triste et funèbre.

1 Dos de cochon, en finnois pnunganharjc

Marchant entre ces deux abîmes, nous arrivâmes à un endroit où le roc se dresse à gauche, nu et poli, semblable à la muraille d'une immense fortification. Point de parapet, si ce n'est une frêle baguette de bouleau attachée de distance en distance à des pieux mal fixés dans le sol. Or, la roue de noire télègue rasait cette barrière.

Voici ce qui est arrivé à cet endroit :

Sept ou huit chasseurs, arrivés par l'autre bout de Svine-Krepti, armés de bons fusils, donnaient la chasse à un ours de la grande espèce qui s'était réfugié dans cette île. L'un d'eux était accom- . pagné de son fils, jeune garçon de quatorze ans, adroit et courageux : Ric-jer avait aussi son fusil. Les chasseurs allaient devisant entre eux de l'objet de leur expédition, tandis que le jeune homme, resté en arrière, s'amusait à effrayer les écureuils qui se balançaient à la cime des sapins. Il perdit de vue les chasseurs, et s'en inquiéta peu, bien sûr de les rejoindre à l'autre extrémité de l'île. Il allait donc lentement, ne pensant à rien, et parvint ainsi à l'endroit où le précipice s'ouvre nu et perpendiculaire sur le lac. Au même instant, trois coups de feu partis ensemble le firent tressaillir : un long hurlement les suivit, et un ours monstrueux, qui fuyait par bonds saccadés, se présenta sur le chemin. I-c jeune homme ne se déconcerta pas ; il recula sur le bord de l'abîme, dont il enjamba la faible barrière, saisit son fusil, ajusta le monstre et fit feu. L'ours ne tomba point, mais, atteint à l'épaule, et plus furieux par cette nouvelle blessure, il poussa un horrible grondement et marcha droit sur Ric-jer. Tout espoir de salut semblait fermé à celui-ci. Lutter avec le monstre était folie, et fuir impossible. Le précipice est derrière lui.

11 le savait bien ; aussi sa résolution fut inouïe. 11 tourna brusquement le dos à l'ours, et s'élança dans le lac. Le monstre demeura stupéfait sur les bords de l'abîme. Au même instant les chasseurs, qui accouraient au pas de course au secours de l'intrépide enfant, firent une décharge générale et l'animal tomba roide

mort. Mais le malheureux père crut sou lils dévoré, et il se livrait au désespoir, lorsque des cris partis du lac apprirent qu'il était encore vivant. Ric-jer s'était accroché à un arhuste qui croissait dans une fente de granit et dont les branches flottaient sur l'eau. Il attendit en grelottant que son père vînt le délivrer avec une Iwrque. Dès qu'il le vit arriver :

— Mon père, s eeria-t-il, vous ne direz rien à ma mère du plongeon que j'ai fait.

Mauvais temps. — Changement d'itinéraire. — Direction »ur Helsingfors. — Cette

ville.

Le lendemain de ce jour, une rude tempête souleva les eaux du Saïma. Le ciel était couvert de nuages, le vent soufflait avec violence du nord-est, il était glacial. Si nous n'avions pas aperçu la verdure des champs, nous aurions pu nous croire au mois de novembre. Ce temps nous découragea ; d'ailleurs, pensames-nous, nous avons vu de la Finlande sa physionomie la plus pilloresque, elle ne saurait plus que se répéter.

Nous ouvrîmes incontinent notre carte topographique, et cherchâmes la route la plus directe pour atteindre Helsingfors. Je lis sur mon journal, dont je vais transcrire quelques notes arides : KolkoptOy — Jokkas, — Kunitilimaki, — Saint-Michel, — Riêca, — Hrinola, — Mantsata.

Rien de nouveau. Le ciel toujours chargé de nuages, le vent tonjoui s glacé, la nature toujours voilée. Les rares habitants que nous rencontrons sont enveloppés de fourrures, et paraissent fort habitués à celte température. Avant Manlsala, le temps s'est remis au beau. Nous traversions une large forêt fort pittoresquement accidentée. Un ours d'une taille énorme s'est présenté tout à coup à nos regards ; il suivait gravement un coté de la roule, bordée en cet endroit de hauts genévriers. Les chevaux de notre télègue se

cabrèrent : ils étaient tout tremblants et reniflaient avec force. Leur émotion s'empara de nous et nous pensâmes, avec un sentiment assez désagréable, qu'il nous faudrait combattre le monstre de bien près avec nos poignards turcs. Toutefois, nous nous préparâmes bravement : il n'est rien comme la nécessité pour dénouer le courage. L'ours avançait toujours sans faire mine de nous voir. C'était une marque de mépris dont nous songeâmes peu à nous formaliser. Nous eûmes bientôt le mot de cette indifférence. L'ours était apprivoisé, il avait un anneau passé dans le naseau, avec une chaîne fixée au cou. Ses maîtres, deux pauvres Russes qui l'amenaient deTornéo, le suivaient, à l'ombre, derrière les hauts genévriers ; c'était ce qui les avait dérobés à nos regards.

Heinola est une petite ville propre et riante, avec ses toits muges et les grands cadres blancs de ses croisées luisantes. Elle se mire dans un joli lac, le Pajjane. Nous sommes dans la Finlande suédoise. Les femmes y sont merveilleusement belles : Heinola est remarquable sous ce rapport.

De Heinola à Mantsala, la route figure un immense jardin anglais : rien n'y manque. On y trouve d'ailleurs un résumé de tout ce qui caractérise la nature delà Finlande.

Hf.lsingfors. — Ville entièrement neuve, et que n'ont point encore abandonnée les architectes.

Elle s'étale gaîment en face de son port large et profond, où arrivent chaque jour les navires de commerce et les bruyants pyroscaphes russes, chargés de colonies de passagers qui y apportent la vie des eaux et les plaisirs qui les accompagnent \

On chercherait en vain, dans cette jeune capitale de la Finlande 2, les restes de la vieille cité fondée en 1550 par Gustave Vasa. Celle-ci était à sept kilomètres plus loin, et n'est plus qu'un

• 11 y a en effet un établissement de bains de mer fort suivi, et un autre d'eau* mioénûea factices.

» Depuis l'incendie qui détruisit Abo en 1Hi7.

LA FINLANDE. lia

pauvre village appelé Gammal-Stad (ancienne villej. Helsingfors a des édifices remarquables. Le .palais du sénat, le bâtiment de l'Université, où se trouve un magnifique jardin botanique, puis un observatoire élevé sur un promontoire de granit, du haut duquel la vue embrasse un vaste horizon maritime.

Helsingfors ne compte que 15,000 habitants, mais pendant Tété on pourrait lui en supposer le double, tant cette ville est animée par l'affluence de ses hôtes.

Svkaborg. — Parmi les écueils qui hérissent le littoral du golfe de Finlande se trouvent sept îles de granit. Elles se dressent menaçantes sur les vagues en face d'Helsingfors. Le comte d'Ehrenswaerd les couronna de fortifications; puis il tailla le granit, y creusa des bassins pour une flotte, et donna à la Suède son Gibraltar. C'est Svéaborg. Lorsque le comte mourut, ses restes furent portés dans l'île Varg-œ (des loups), où s'élève la principale forteresse., et un tombeau de granit lui fut érigé au milieu de la grande place.

Cette ville est à trois verstes d'Helsingfors, et un paquebot impérial en fait le service d'heure en heure. Je n'ai rien à dire de celte place d'armes : elle est vaste et peuplée comme une grande ville; mais on n'y rencontre que des matelots, des militaires, des forçats; c'est le bruit des chaînes, le bruit des armes, le bruit des cuissons qui retentissent sous les passages voûtés. Un officier de marine nous a fait les honneurs : j'en arrive brisé de fatigue.

Nous avons déployé de nouveau notre carte de Finlande. Le temps est beau, et nous sommes à peine au tiers du mois de juillet, d'ailleurs nous nous sommes rappelé la recommandation de la dame de Kowlei, et avons décidé de pousser juqu àTamerfors, et peut-être de là jusqu'à Tornéo.

Tavasteuts. — Belle province. On l'appelle le grenier de la Finlande. En fait de sites, nous avons vu beaucoup mieux. La ville

deTavastehus a l'air de dormir au fond de sa silencieuse vallée, sous la protection de son vieux château-fort. Ce château rappelle ceux du moyen âge, dans notre Occident.

Tamerfors. —Cette dame avait raison. Ceci a l'air d'être une petite ville de la Suisse. Nous passons une sorte de torrent qui coupe la route; c'est le déversoir d'un grand lac qui s'étend à deux cents pas de là sur la hauteur d'une colline. La rivière traversée, nous sommes à Tamerfors. Je viens de parler de ville suisse; c'est que Tamerfors est travailleur et industriel comme il est pittoresque1 ; il a de nombreuses fabriques, surtout des filatures.

Ce que c'est que d'entreprendre un voyage dans une idée unique : ces manufactures m'ont gâté Tamerfors. Ici ce n'est point la vapeur qui met en mouvement les usines et les manufactures, c'est la rivière dont je viens de parler, et qu'on appelle, je crois, le Tamerkoski. Le lac d'où elle sort est large comme une mer.

On nous a signalé une belle cataracte à trente kilomètres d'ici, celle de Kiero ou de Kuru.

C'est une belle nappe d'eau qu'un lac verse sur une pente de rocher d'une médiocre dimension, mais le site en est réellement alpestre.

Nous avons fait une traite horrible. Nous voici à LTéaborg, nous avons atteint le golfe de Bothnie, nous avons franchi des rivières, traversé des forêts, longé des marais. Je n'ai rien dit encore des troupeaux de vaches qui couvrent le sol de la Finlande, on dirait quelquefois que ce peuple est exclusivement pasteur.

Comme la plupart des villes de la Finlande, Uléaborg est bâti en bois, mais la ville a été reconstruite à la suite d'un violent incendie, qui la dévora en 1822. Sa position est pittoresque sur le golfe de Bothnie, à l'embouchure de l'Uléo, qui prend son nom

1 Tamerfors est renommé à double titre, et par sa position pittoresque, et par son caractère industriel.

du lac d'où sort cette rivière qui, elle-même, a baptisé la ville. Sou cours, d'environ cent kilomètres, est torrentueux et semé d'écueils qui sembleraient en interdire la navigation ; des barques chargées des produits de l'intérieur 1 les franchissent cependant avec hardiesse.

Autrefois Uléaborg, qui compte six mille habitants, était peut-être la plus importante ville maritime de Finlande; mais, grâce à sa proximité de Saint-Pétersbourg, Viborg lui a ravi cet avantage2.

Tornéo. — J'étais blasé de forêts, de lacs, de rivières, de cataractes, de points de vue aquatiques; Tornéo a cependant réveillé tout mon intérêt. Me voici donc au bout du monde civilisé, et dans la dernière ville européenne du Nord. Au delà, des haltes de Lapons; au delà , la mer Glaciale; au delà, le pôle.

Le premier souvenir que m'a rappelé Tornéo est un souvenir français, celui de notre poêle Regnard, et pourtant j'ai négligé d'aller visiter le rocher où il inscrivit le célèbre distique latin qu'on connaît. Je compris qu'il eût dit :

« Et nous ne nous sommes arrêtés que là où la terre a manqué à nos pas. u

Où aller, en effet, au delà de Tornéo?

La Tornéa, qui lui a donné son nom, est une large et limpide rivière, aux berges pittoresques, qui sert de ligne de démarcation outre la Finlande, désormais province russe, et la Suède, qui s'en est dépouillée. Mais il fallut monter dans une embarcation pour parvenir à Tornéo, qui est construit dans une île, presque à l'embouchure même de la rivière, dont un bras la sépare de la rive suédoise, où se montre une autre cité. Celle-ci, encore jeune, ne date que de l'époque de la réunion de la Finlande à la Russie.

1 De la résine, du goudron, des planches.

» Le Grand-Duché en compte dix-huit : douze sur le goiïe d** Bothnie et six sur celui de Finlande.

Quelques familles de Tornéo, voulant garder leur nationalité, passèrent sur le bord demeuré suédois, où elles construisirent des habitations, lesquelles, d'abord isolées et peu nombreuses, ne tardèrent pas à former une ville, qui se trouve actuellement reliée a la ville russe par un pont fixe Il y a quelque chose de touchant à voir ces deux cités, d'âge si différent, se tenir par la main , comme pour attester leur commune origine et leur bon vouloir réciproque, malgré la loi politique qui les sépare.

D'ailleurs, elles ont l'air d'être affaissées plutôt qu'assises sur leurs rivages humides, et leur vue n'égaie point les regards, même alors qu'on y arrive par une belle journée de fête et que leurs rues

sont remplies d'une foule endimanchée. On ne peut s'empêcher de penser qu'on est arrivé aux confins du monde de la civilisation comme aux confins de la nature équilibrée, qu'au delà de ces villes il n'y a plus que des déserts, qu'au delà de cet horizon l'année n'a plus qu'un seul jour et qu'une seule nuit : six mois de ténèbres et six mois de lumière!

Nous avons fait une foule de questions sur Tornéo. Tout ce que nous avons appris se trouve consigné dans une foule d'ouvrages. On nous a conseillé d'aller faire l'ascension de la montagne Luppiarvi, pour visiter ses grottes; mais notre courage de touriste était à bout; nous y avons renoncé. Seulement j'ai voulu remonter pendant quelques kilomètres le cours de laTornéa. Sa rive suédoise est sévèrement accidentée. Ses eaux, d'une grande limpidité, roulent sur le granit pur; à mesure qu'on avance, son lit se hérisse de pointes rocheuses, à travers lesquelles ces mêmes eaux bouillonnent et se brisent avec fracas.

Nous n'avons pas vu de Lapons; ils ne se montrent à Tornéo que pendant l'hiver. Ils y arrivent dans leurs traîneaux légers, que des rennes font voler sur la neige avec la rapidité de la flèche.

1 Cette ville s'appelle Haaparanta, ce qui signifie en langue finnoise rivages des trembles, cet arbre alxNide en effet dans ces parages; les Suédois la nomment la ville du roi Charles- Jean.

Ils viennent y vendre des peaux et des langues de ces animaux , ce qui constitue leur unique commerce.

Nous ne visiterons pas Abo, ancienne capitale de la Finlande, aujourd'hui déchue de sa grandeur passée. Notre carte déployée, nous cherchons la diagonale la plus droite pour gagner le golfe de Finlande.

Nous sommes à Borga, ville du littoral, à l est d'Helsingfors. Comme la plupart des villes finnoises, celle-ci prend, son nom de la rivière qui la baigne. Que dire de Borga, de Lovisa, qui vient ensuite, puis de Frédérikshamm,puis de Viborg?... Borga est une des plus anciennes villes de la côte et en garde un certain caractère, quoique construite en bois. Lovisa est comme perdue au milieu des blocs erratiques qui l'entourent. Frédérikshamm a ses fortifications et se glorifie du traité de paix qui porte son nom (1809). Viborg... j'en ai déjà parlé. Entre ces deux dernières villes, Viborg et Frédérikshamm, sur le golfe, se trouve la carrière dePitterlax, d'où sont sortis tous les monuments de granit qui décorent Saint- Pétersbourg. C'est un granit rose, au grain un peu fort, mais qui ne laisse pas de faire l'effet du porphyre. C'est la même carrière qui a fourni le granit du tombeau de Napoléon.

Mais les carrières les plus précieuses sont celles de Serdobol , sur le Ladoga, appelées aussi carrières de Ruskiala, du voisinage du relai de ce nom. Le granit de Serdobol est une sorte de porphyre gris d'une grande finesse de grain, mais dont la nuance sombre donne quelque chose de lugubre aux monuments.

Je trouve dans mes notes une foule d'observations sur la Finlande, sur les mœurs de ses habitants, son industrie, son commerce, son administration, sa constitution civile; mais tout cela demanderait un livre spécial, et je crains de m'étre déjà beaucoup trop étendu sur cette contrée.

Aspect général des solitudes du Nord. — Manière de voyager. — Départ pour Arkhangel. — Itinéraire. — U forêt blanche. — Cortège inattendu. — Chasse-neige. — Arrirée a Arkhangel.

J'avais résolu de visiter Arkhangel pendant l'hiver. U y aurait eu folie, en effet, que d'aller pendant les grands jours, sous l'action d'un soleil ardeut qui ne reste pas moins de dix-huit à vingt heures sur l'horizon, se jeter à travers ces espaces désolés, cette nature aride , ces rudes steppes du septentrion , ces marais , ces landes spongieuses, ces forêts monotones, ces fleuves sauvages aux rives inhabitées et sans aspects pittoresques, ces sables sans fin, ces montagnes ou plutôt ces collines pelées ou rocailleuses!... Quand on songe que le gouvernement d'Arkhangel , sur une étendue de mille lieues, de l'est à l'ouest (quatre mille verstes), et de deux cents du nord au midi (huit cents verstes), compte à peine cinq cent mille habitants, parmi lesquels encore il faut faire entrer plus d'une tribu sauvage de Samoièdes et les Lapons de Kola, le point le plus septentrional de l'empire, on peut se demander à quoi bon, mémo en hiver, entreprendre un semblable voyage à travers ces solitudes, un voyage de plus de cinq cents lieues '! Mais je voulais voir Arkhangel, et je me dis avec raison que ces solitudes ne sauraient être plus rapidement f ranchies que pendant l'hiver. D'ailleurs ma résolution était prise, et dès lors il n'était plus question ni de la nature des lieux, ni de la distance à franchir, mais de la manière de franchir les lieux et la distance. Cette manière était toute trouvée : un traîneau et des chevaux de poste. On va vite, en Russie, lorsque, pendant la saison des chemins, comme

» Arkhangel est à 1032 verstes de Saiiit-Pétersbourg, plus de deux cent cinquante lieues, et il ne faut pas oublier le retour.

LA FINL.VNDK.

dit le j)euple, on est entraîné par trois vigoureux chevaux ' sur la neige durcie des grandes routes; alors, pour peu qu'on ne craigne pas d'aller la nuit, il suffit de soixante-dix heures pour franchir l'espace qui sépare Saint-Pétersbourg d'Arkhangel , les rives de la Neva des bords de la mer Blanche!

Pour voyager en poste dans l'empire, il faut être muni d'une feuille de route postale ou permis de délivrer des chevaux 2. Cette pièce, qui, pendant toute la durée du voyage, tient lieu de passeport, s'appelle en russe pwiorojna; elle porte le nombre de chevaux qui doivent être délivrés au voyageur, et que celui-ci a droit d'exiger. Les relais ou stations sont inégalement distancés, obéissant en ceci à l'exigence des localités. Les plus rapprochés sont de douze à quatorze verstes; il y en a de trente : je n'en ai pas vu qui dépassassent trente-deux. A chaque relai se trouvent des pièces communes, où les voyageurs peuvent se reposer ou se rafraîchir, suivant la saison. D'ordinaire, comme je l'ai dit au sujet du relai finnois de Rowlei, la station est aussi une sorte de restaurant, — je devrais dire d'hôtellerie. — Les voyageurs y prennent leurs repas et peuvent y coucher au besoin. Parmi les objets qu'on y consomme, le thé occupe une grande place, surtout l'hiver; il est en effet peu de voyageurs, pauvres ou riches, qui passent sans en prendre un verre à la hâte *. Le thé joue ici le rôle de la bière en Allemagne. L'usage de cette liqueur aromatique est si répandu que le postillon , en fait de pour-boire, ne vous demande plus que pour du thé (na tchaï); autrefois, il demandait pour de Peau-de-vie (na vodkou).

Ce qui était important pour moi , c'était de trouver un cornpa-

• Tout véhicule, quelle qu'en soit la forme, sur roues ou sur patins, qui est attelé de trois chevaux de front, prend le nom de troika, de celui de ce nombre même.

• Les chevaux se payent à raison d'un kop. et demi le cheval par verste, ou 6 centimes ; ce qui pour trois chevau* met à 46 roubles 50 kop. le prix total de la poste de Saint-Pétersbourg à Arkhanpel, soit 18a fr. 75 c

1 Manière très-générale de prendre le thé en Russie.

gnon de roule; mais la chose n'était pas aisée : toutefois, la chance me fut favorable. Un jeune homme nouvellement attaché au gymnase d'Arkhangel, ayant appris mon désir, vint me proposer luimême de m'accompagner.

Nos préparatifs furent bientôt faits. Nous voici munis d'un podorojna pour trois chevaux et d'un bon traîneau couvert où nous plaçons nos valises, après quoi, parfaitement enveloppés de fourrures de la tête aux pieds, nous nous y plaçons nous-mêmes. Ce véhicule, à demi rempli de foin pour nous mieux garantir du froid, était une sorte de caisse fort légère, avec une capote de cuir, et fixée sur des patins. Cela s'appelle une kibitka.

C'était par une magnifique journée de décembre; le ciel était clair, le froid sec : — dix degrés à peine. — Notre cocher, pitto-

resquement coiffé, sur l'oreille, du petit chapeau russe aux bords retroussés autour de la forme, avec une couronne de plumes de paon qui lui donnait l'air brave et coquet au possible, s'était placé obliquement sur son siège, serrant les rênes d'une main et tenant de l'autre son fouet de cuir à la longe écourtée, en attendant l'ordre du départ. Un signe lui suffit. Il lâcha aussitôt les guides, excitant de la voix les trois chevaux, qui partirent comme une flèche. Nous traversâmes ainsi les larges rues de la capitale, et, ayant franchi la barrière de Schlûsselbourg ', nous prîmes à l'est dans la direction de cette forteresse, bâtie sur une tle au milieu de la Néva, à l'endroit où le fleuve sort du Ladoga.

La nuit était profonde lorsque nous arrivâmes à la station de .Schlûsselbourg, bien qu'il ne fût pas encore six heures; il y en avait quatre à peine que nous avions quitté Saint-Péterslmurg. Cinq heures plus tard, nous relayions à Novaïa-Uuloga , petite

• Cette forteresse, bâtie d'abord par les Novorodiens contre les Suédois, fui appelée Oréchi k . Les Suédois l'ayant reprise sur les Russes lui donnèrent le nom de Nooteborg. Bien des fois encore elle changea de maîtres, passant et repassant des Suédois aux Russes et des Russes aux Suédois, jusqu'à ce que Pierre le Grand en lit définitivement la conquête. Il lui donna le nom de Schlûsselbourg.

ville contemporaine de la capitale. Elle borde le Volkhoff et est habitée par une population de marins occupes à piloter les nombreuses barques qui , de cette rivière, entrent dans le canal qui lie le Volkhoff à la Neva. Ici nous bûmes du thé brûlant, et, parfaitement réchauffés, nous reprîmes notre course aérienne. A quatre heures du matin, nous étions parvenus aux confins du gouvernement de Saint-Pétersbourg, et entrions dans celui d'Olonetz. Ici j'aurais voulu remouter les rives du Ladoga , au nord, et aller visiter Olonetz, petite localité toute remplie de la mémoire du législateur moscovite, et du port de laquelle sortirent les premiers vaisseaux qui devinrent le noyau de la flotte russe. J'aurais gagné ensuite les bords du lac Onéga , et serais allé saluer ensuite Pétrozavodsk, capitale du gouvernement d'Olonetz Mais il nous aurait fallu pour cela faire deux cents ventes en dehors de notre route, et autant pour venir la reprendre : nous jugeâmes convenable de ne pas aller visiter deux villes dont l'une compte à peine mille habitants, et qui n'offrent ni l'une ni l'autre aucun intérêt assez réel par elles-mêmes. Nous continuâmes donc à courir dans la direction de l'est, et le lendemain nous arrivions assez tard à Vytégra, petite ville de district frileusement accroupie sur les bords de la Vytégra, rivière qui lui a donné son nom, et qui va, quinze verstes plus loin, se jeter dans le lac Onéga.

Vytégra me rappelle le souvenir d'un ami, d'un savant ingénieur, en 1831 au service de la Russie, et qui, pendant l'hiver de cette année, y fut relégué sous prétexte de travaux à diriger. Je ne sais s'il s'y consola en lisant les Tristes d'Ovide, du moins est-il sûr que M. Émile Clapeyron ne quitta Vytégra que pour s'en retourner à Paris, où il a sans doute oublié depuis longtemps cet épisode par trop septentrional de sa carrière d'ingénieur. D'ailleurs cette petite ville est très -avantageusement située pour le

1 En IÏ78, l'impératrice Catherine lui fit donner ce nom, en commémoration des usines et fonderies que Pierre le Grand y avait établies, et qui y entretiennent l'aisance.

commente, car elle peut communiquer par sa rivière, et l'Onega avec le Ladoga et Saint-Pétersbourg, d'un côté, et de l'autre, avec le Volga par le canal de Ladoga , conséquemment avec les provinces méridionales de l'empire.

Nous poursuivons notre route, toujours dans la direction de l'est. Je demande à mon compagnon pourquoi nous n'avons pas pris dès Vytégra cplle du nord. Il a fallu éviter les landes marécageuses et un sol presque partout aride et mouvant. Nous n'en fuyons pas moins à travers un désert de glace, ondulé ça et là de quelques collines sur lesquelles viennent s'ébattre à notre passage des nuées de corbeaux criards aux grandes ailes noires. Leurs croassements stridents, descendant du ciel, devenu gris et terne, donnent à ces espaces sans lin je ne sais quoi de sinistre et de solennel. On eût dit qu'il y avait dans ces cris désolés une menace ou un avertissement que nous ne comprenions pas. Bientôt nous pénétrons dans une foret profonde. Il est midi : le soleil vient de percer la brume de glace qui le cachait, et fait scintiller comme une poussière de diamants le givre qui charge les arbres. Cette couche de frimas légère et souple se moulait sur la forme des branches, s'anondissant en panaches mobiles sur la tête des bouleaux flexibles, se frangeant en festons aux palmes des sapins séculaires, s'étendant en ouate étincelante sur la cime des érables. C'était un spectacle inouï, un rêve, quelque chose d'étrange, de merveilleux, qui troublait l'esprit et éblouissait les regards. Ces grands fantômes blancs passaient, passaient sans cesse, et notre course avait beau redoubler de vitesse, toujours de nouveaux fantômes leur succédaient.

Tout à coup je fus vivement tiré de cette hallucination fantastique par un hurlement de sinistre augure : notre cocher adressa au même instant uue chaleureuse allocution à ses bêtes, qu'il |>oussa de plus belle. Nous allions follement : je voulus savoir ce qui se passait; et malgré les instances de mon compagnon, qui me disait de ne m'inquiéter de rien, j'avançai la tête hors du traîneau,

et aperçus deux énormes loups qui nous escortaient en courant.

— N'ayez pas peur, me cria le cocher ; et il se remit à haranguer ses coursiers ni plus ni moins qu'un ancien héros au siège de Troie. Les chevaux, comme s'ils l'avaient compris, pressèrent encore leur galop.

— Si nous faisions arrêter un instant pour donner l'assaut à ces deux importuns, dis-je à mon compagnon, j'ai là d'excellents pistolets.

— Gardons-nous-en bien... nous serions bientôt entourés d'une meute entière; d'ailleurs nous approchons du relais.

— Et serons-nous escortés de la même manière pendant toute la nuit?...

— Cela pourrait arriver. . .

— Et vous dites qu'il n'y a pas de danger?. . .

— A moins qu'un cheval ne s'abatte, ou que nous ne versions.

— Ce qui peut parfaitement arriver pendant la nuit.

— Je n'en disconviens pas. Mais nous prendrons des renseignements à ces stations, et selon ce qu'on nous dira nous pourrons y passer la nuit.

— Je vous avoue que j'aime encore mieux braver un danger que de reculer devant la crainte d'y succomber.

— Je ferai absolument ce que vous voudrez.

A ce moment un des loups qui nous suivait ayant doublé le pas, dépassa delà moitié du corps la kibitka... Je ne pus résister au désir de lui loger une balle dans les côtes. Et, armant un pistolet, je fis feu sur lui. Il poussa un horrible cri et s'arrêta. — Il est blessé, me dit mon voisin, regardez maintenant ce qui arrive. Je mis la tête hors du traîneau, et je vis le blessé par terre, entouré d'une dizaine de loups qui lui montraient les dents.

— Ils vont le dévorer, me dit mon compagnon, auquel je fis part de cette circonstance.

Et puis croyez aux proverbes, après cela, répondis-je. Nous arrivâmes au relai et repartîmes bravement après avoir bu le verre

de thé obligé. De nouveaux loups se mirent à nous faire escorte, et j'eus le plaisir d'en abattre encore quelques-uns; je m'étais habitué à ce jeu et ne m'étonnais plus de la parfaite tranquillité de notre postillon.

Nous avions quitté les bois : les loups avaient assez de nous suivre; il parait qu'ils craignent la rase campagne.

Toujours le même désert, la nudité la plus absolue ; puis de nouveau des bois; mais j'apprends que les plus profonds se trouvent dans le gouvernement d'Arkhangel. Ce sont des forêts dont on ignore les limites, véritables forêts vierges fréquentées seulement par les bêles fauves et les Raskolniks. Ces Raskolniks sont des Russes dissidents, et peuvent être considérés comme les puritains de la religion gréco-russe ; mais, plus exagérés encore que les puritains anglicans, ils s'imposent les privations les plus exorbitantes : ils vont jusqu'à considérer les pommes de terre comme un mets trop délicat et luxueux. Ils abattent des pans de bois, dans ces déserts de glace, les fertilisent par le feu, et y sèment un peu d'orge qu'ils récoltent péniblement et qu'ils mangent après l'avoir broyé entre deux pierres.

Nous sommes arrivés à la station de Kargopal, près des sources du fleuve Onéga qui sort du petit lac Latché. Il est dix heures du soir. Ici, nous allons remonter enfin vers le nord en suivant 10néga, que nous ne quitterons qu'eu entrant dans le gouvernement d'Arkhangel. Le fleuve Onéga coule d'abord au nord-est, puis, traçant une ligne contraire, il va se jeter dans un golfe de la mer Blanche au-dessous de celui d'Arkhangel, après avoir baigné la ville d'Onéga, à cinq verstes au-dessus de son embouchure. Ix* cours de l'Onega est obstrué de rochers qui en rendent la navigation impossible : cependant, pendant les grosses eaux, des barques se hasardent à travers ses rescifs dangereux. Mais au moment où nous le voyons, il n'y a rien qui indique le fleuve; il est gelé et se confond avec les glaces de ses rives.

Comme nous entrions dans le gouvernement d'Arkhangel, un

LA Kl M LAN DK.

orage se préparait; je dis orage, c'est chasse-neige qu'il faut dire, c'est-à-dire qu'un vent du nord se déchaîna avec violence et souleva en tourbillons des monceaux de neige. Toutes nos pelisses furent aussitôt impuissantes à nous garantir du froid : il fallut s'arrêter au premier relai, à Dénislavskaïa, si je ne me trompe. Cependant le jour arriva, le vent parut tomber et nous repartîmes. Mais nous n'avions pas fait une dizaine de verstes qu'il se mit à souffler avec une nouvelle violence.

C'est quelque chose de terrible qu'un chasse-neige au milieu de ces espaces déserts. En un instant les airs sont obscurcis par la neige soulevée en tourbillons. Des montagnes glacées sont enlevées par le vent du pôle, qui les pousse devant lui ou les disperse avec un effroyable bruit; on risque à chaque pas de tomber dans quelque abîme inconnu, au fond duquel la mort est inévitable. Tout secours devient impossible contre de pareils phénomènes. Se retirer sous le toit le plus prochain et attendre que la tourmente soit passée, c'est la seule chose qu'il y ait à faire; et si l'on est trop éloigné d'une habitation, le plus sage est de chercher quelque abri naturel contre le vent et de s'y blottir de son mieux, à moins qu'on ne soit très-près du but de son voyage, et qu'on puisse suivre son chemin les yeux fermés.

Il nous restait cinq ou six verstes à faire pour atteindre la station. Notre postillon était expérimenté et ses chevaux vigoureux. 11 les poussa bravement, tourna plus d'une colline mouvante, que le vent faisait marcher devant lui, et à force d'adresse, de courage, et grâce aussi à ses chevaux qui se conduisirent vaillamment, il nous conduisit au port.

Je dois confesser que tous les loups de la foret réunis autour de notre traîneau ne seraient pas parvenus à me faire éprouver la moitié des terribles émotions qui vinrent m'assaillir pendant l'heure que nous mîmes à faire ces cinq ou six dernières verstes, qui nous séparaient de la station.

11 fallut y passer une partie de la journée; vers deux heures de

l'après-midi, le beau temps se déclara ; le ciel se dépouilla ; un grand calme se fit : seulement, le froid de dix-huit degrés s'éleva à vingt. 11 nous restait près de deux heures de demi-jour et de crépuscule. Nous nous hâtâmes de faire ateler, et nous mtmes en route. A mesure que nous avancions, le désert devenait plus désolé, les forêts plus profondes , la solitude plus menaçante. Nous atteignîmes la Dvina pendant la nuit. C'était, si mes notes ne me trompaient point, à Siiskaïa. 11 nous restait quatre stations avant Kholmogory, ville bâtie dans une île de la Dvina, à soixante-dix verstes d'Arkhangel, et dont j'aurai occasion de parler plus tard. Les bords de la Dvina ne nous offrirent rien de remarquable, enveloppés qu'ils étaient dans leurs neiges. Nous ne vîmes de khôl m ogory que la station, et nous arrivâmes à Arkhangel un peu avant le crépuscule du soir, c'est-à-dire vers deux heures de l'après-midi, et le cinquième jour de notre voyage.

Arkhangel.— Aspect général. — Le» église*. — l«e commerce. — Les Anglais. — Historique. — Kholmogory. — Les mers septentrionales pendant l'hiver. — Samoiedes. — Lue aurore boréale.

Arkhangel apparut à nos yeux graduellement, d'abord la coupole d'une église, puis d'autres couples avec leurs campaniles, puis les toits de quelques édifices publics, puis les maisons proprement dites de la ville, c'est-à-dire la ville tout entière.

La première chose qui frappe lorsqu'on arrive dans-une ville russe, si peu importante qu'on la suppose, c'est la coupole de son église, coupole toujours élevée et frappant de loin la vue du voyageur. Il en est partout de même; à Arkhangel comme à Moscou, comme à Kieff, comme àJiherson, comme ailleurs , aux bords de l'Océan glacial, aux rives du Pont-Euxin. C'est la manifestation ostensible

du principe qui fait la force de cet empire : l'Église, c'est-à-dire la

religion. Ce principe sert de base à la loi politique comme à la loi civile : aux yeux du peuple, la religion donne la nationalité; pour lui on est Allemand ou Polonais parce qu'on est luthérien ou catholique. Ceci est général, et ne souffre d'exception qu'en faveur de quelques étrangers, peu nombreux dans le pays.

Arkhangel compte quinze églises sur une population de dix à douze raille âmes. Cette ville a de plus un couvent, un palais épiscopal, un séminaire, un gymnase, une école de la marine avec un grand marché public. Ce sont les grandes et solides constructions, tout le reste est en bois, mais propre et d'un coup d'œil agréable, bien que l'ensemble de la ville ait quelque chose de ce sentiment de mélancolie qui naît de son éloignement et de la nature septentrionale qui l'entoure. Cependant le commerce et l'industrie y ont une grande activité. On y fait un grand commerce d'exportation, dont les principaux objets sont le goudron, la résine, la toile à voile, le suif, la potasse, le bois de construction. Elle a aussi des raffineries de sucre, des fabriques de savon, des distilleries d'esprit de térébenthine. Les marchands d' Arkhangel fréquentent les principales foires de l'empire; ils vont jusqu'aux frontières de la Chine. Ils arment des bâtiments pour la pêche de la baleine et des harengs, et les expédient jusqu'à la Nouvelle- Zemble 1 , et au Spitzberg.

Les étrangers établis à Arkhangel, et qui offrent seuls quelque! ressources sociales dans cette ville, sont presque tous Anglais, et cela doit être, leurs rapports avec Arkhangel datent de loin, on va le voir. *

L'Angleterre cherchait par les mers polaires uue route vei-s la Chine et les Indes orientales; elle avait expédié, dans le mois d'avril de l'année 1 553, trois navires dans l'océan Clacial pour y découvrir ce passage par le nord-est. Deux tirent naufrage sur les rives de la Laponie; le troisième, plus heureux, sous les ordres

1 Sowia Zemlta, nouvelle terre.

de Richard Chancelier, pénétra dans la mer Blanche, et vint mouiller, le 24 août de la même année, dans la baie de la Dvina, au village de la Nenoksa, près du delta du fleuve, en face du couvent de Saint-Nicolas, où seulement Chancelier put s'orienter.

Jean IV fut à peine instruit de cet événement qu'il appela à Moscou le capitaine anglais et le reçut avec les égards et les honneurs les plus remarquables. Lorsque celui-ci quitta la Russie, il était porteur d'une lettre du tsar pour le roi d'Angleterre Edouard IV. Ce prince venait de mourir. Ce fut la reine Marie qui reçut la missive du souverain moscovite, dont elle accepta immédiatement les propositions, qui tendaient à établir des rapports politiques et commerciaux entre les deux pays. La Grande-Bretagne ne pouvait laisser échapper une si belle occasion de se frayer un nouveau débouché industriel. Aussi, fidèle à son caractère, elle eut bientôt fondé à Londres une compagnie pour le commerce russe, et les draps anglais se vendirent bientôt à Moscou à des prix fabuleux.

Cependant la plus grande partie des Anglais alla s'établir à Kholmogory, ville bâtie sur une lie de la Dvina, à soixante-douze verstes de l'embouchure du fleuve, car Arkhangel ne devait se construire que trente ans plus tard, en 1584.

Kholmogory passe pour être une des plus anciennes villes de Russie, on a voulu la faire remonter au delà même du berceau de Novgorod. Suivant quelques-uns, elle aurait été la vieille capitale des Biarmiens, peuple puissant et riche. Les Danois venaient y faire le commerce des pelleteries, ils lui auraient riiême donné le nom de Holmgoardt d'où par corruption celui de kholmogory. Elle passa sous le pouvoir de la république novgorodienne, dont elle se sépara plus tard pour se donner aux grands princes de Moscou. Ses habitants n'étaient connus des Russes que sous le nom de Dviniani, ceux de la Dvina.

11 y a quelque chose de grandiose, mais en même temps de triste et de désolé, dans l'aspect des mers septentrionales enchaî-

nées par les hivers : la vie en a disparu , la mort et le silence ont pris sa place. Ces flots que les brises ridaient, que les vents soulevaient, que labouraient les rudes carènes des navires, où se balançait la voile grise du pécheur aventureux, sont immobiles et solitaires : ils n'offrent plus à l'œil qu'un morne désert, sur lequel se déroulent les rudes plis d'un immense manteau de neige. Et ce désert de glace, ce silence, cette solitude, enveloppent Arkhangel et son golfe jusqu'au mois de juin. Cette année, par exemple, le premier vaisseau est arrivé le 28 mai, et le 2 juin on n'en comptait encore que sept ou huit dans le port, après que les ranschines (canotiers) de la mer Blanche furent arrivés chargés de morue.

Je n'avais pas vu de Lapons à Tornéo. Je fus plus heureux à Arkhangel, j'y vis des Samoièdes. Ils étaient venus de cinq à six cents verstes de là apporter de l'huile de poisson à quelques marchands russes. Ils avaient le visage plat et rond avec des lèvres larges et retroussées, ce qui leur donnait une expression repoussante. Ils étaient trapus et cependant leur taille ne manquait pas de proportions. Leur tête couverte d'une sorte de bonnet en fourrure de renard blanc, qui leur dessinait le masque, laissait à peine passer quelques mèches de cheveux rudes et noirs. Leur vêtement consistait en une sorte de robe en peau de renne, qu'une forte ceinture de cuir fixait à leur taille au moyen de deux anneaux de fer. Us avaient des espèces de haut-de-chausses également en peau de renne, avec des chaussures de la même peau grossièrement fabriqués par eux.

Les Lapons ont leurs premiers établissements sur les bords du Mézen, fleuve considérable qui, àcinqou six cents verstes d'Arkhangel, se jette dans la mer Glaciale. C'était de là qu'arrivaient ceux que le hasard me permettait de voir, et qui me parurent fort sales, fort laids et fort insignifiants : ce peuple en vérité ne me paraît guère mériter les nombreuses dissertations qu'on a élucubrées à leur endroit. Je n'en dirai pas davantage ici à leur sujet, devant naturellement y revenir quand il me faudra jeter les yeux sur les différentes races qui peuplent la Sibérie.

Je passai dix jours à Arkhungcl. Dans la soirée du dixième, la veille même de mon départ, comme je sortais de chez un négociant étranger qui m'avait invité à souper, et où, par parenthèse, je trouvai un très-grand luxe gastronomique, je fus frappé par un phénomène atmosphérique étrange. Le ciel, un moment auparavant enveloppé d'ombres épaisses, s'illumina tout à coup d'un reflet de feu qui me fit croire à quelque violent incendie... Mais la lumière devenant de plus en plus rayonnante, je dus me convaincre qu elle ne pouvait provenir d'une cause vulgaire. En effet, tout Arkhaugel aurait brûlé qu'il n'aurait pu donner au ciel cette magnifique transparence aux reflets mobiles de pourpre et d'or.

C'était une aurore boréale. Je courus dans la direction de la mer pour pouvoir embrasser l'horizon. C'était un spectacle d'une magnificence inouïe : sur toute la ligne circulaire, le ciel était illuminé de feux étranges, pourpre et orange : le rayonnement se faisait d'une façon verticale, de telle sorte qu'on aurait pu croire par moments que c'était une pluie ignée. Bientôt la lumière fut si intense et si abondante que le ciel se trouva tout entier éclairé comme pendant le jour, mais cette lumière avait, je le répète, des reflets sans analogie connue et auxquels l'œil n'est pas habitué. Je demeurai pendant une heure dans une contemplation muette en présence de ce magnifique et mystérieux phénomène du ciel hyperboréen, dont le secret échappe encore à la science, mais dont le tableau jette au cœur je ne sais quelle admiration superstitieuse pleine de crainte et de frissonnements. Un des effets les plus surprenants de cette aurore boréale, c'est que toutà coup le rayonnement vertical ayant obliqué vers la terre, le rayonnemeut porta sur la plaine de neige, qu'il transforma aussitôt en un océan de feu pâle et scintillant.

Cependant les reflets du ciel s'effacèrent peu à peu, et tout retomba bientôt après dans une obscurité profonde, lendemain je quittai Arkhangel.

ROUTE DE MOSCOU

ROUTE DE MOSCOU

Diligence rusae. — Personnel. — Rafraîchissement A une station. — Aspect de la roule

jusqu'à Novgorod.

Le chemin de fer de Saint-Pétersbourg à Moscou était sur le point d'être terminé1. Je pouvais, eu attendant quelques mois, être transporté en vingt-six heures dans la vieille capitale des tsars, que j'avais d'ailleurs visitée quelques années auparavant. J'en avais fait alors seigneurialement le voyage dans une élégante et molle chaise de poste, en compagnie d'un gentilhomme du pays de deuxième volée, qui n'en jouait pas moins à ravir le petit potentat. Je préférai, cette fois, prendre vulgairement la voie des diligences, d'abord parce que je n'avais guère le temps d'attendre l'inauguration du chemin de fer, et qu'ensuite j'étais bien aise de me trouver en pleine société bourgeoise et marchande avec de petits propriétaires et de petits employés, ceux-ci comme ceux-là (je parle des propriétaires et des employés) appartenant à la noblesse, mais à ses derniers échelons. C'était de soixante-seize à quatre-vingt-deux heures9 à passer dans l'étroit compartiment

d'une voiture lourdement suspendue et très-lourdement tirée par quatre maigres chevaux attelés de front, sorte de quadrige romain fort peu triomphal, aidé de temps à autre de deux bétes supplé*mentaires qui ne faisaient pas avancer la machine plus vile, bien qu'elle roulât sur une route admirablement chaussée et d'un entretien parfait. Je ne sais si j'en ai fait la remarque, dans tous les cas, on ne saurait trop le répéter : tout ce qui appartient au gouvernement, dans ce pays, ou dépend immédiatement de lui,

• 11 fut inauguré au mois d'octobre de l'année 1831.

* Il y a sept cent trente-huit versteade Saint-Pétmbourg à Misrou.

est en général d'une tenue irréprochable. Gomme ailleurs, plus qu'ailleurs peut-être, on vole la couronne, selon l'expression commune, mais on la sert bien. Le contraire serait trop chanceux. Ainsi, la malpropreté regrettable du peuple, sa paresse ou son insouciance, seule cause de sa malpropreté, disparaissent dès qu'il s'agit du service de la couronne; c'est qu'on ne saurait servir la couronne sans être soumis à la discipline, et que la discipline est ici toute-puissante. On peut comprendre actuellement si la grande chaussée qui relie lesdeux capitales est convenablement entretenue.

Je devais m'arrêter à Torjok et aller visiter, à quelques verstes de là, une famille russe fixée dans une terre, où un séjour de quelques semaines pût m'initier à la vie des gentilshommes russes terriens au sein de leur famille, de leurs villages et de leurs paysans. Je saisirai cette occasion de donner quelques traits de cette vie et de ces mœurs si complètement ignorées dans notre pays, où nous ne voyons le Russe qu'en voyageur fashionable parfaitement façonné à nos manières.

La diligence dans laquelle je montui, comme toutes les diligences qui faisaient le même service, contenait dix places : quatre dans l'intérieur, deux dans le cabriolet, quatre dans la rotonde. Voici le personnel de mes compagnons de route : dans l'intérieur, un gros individu de Makharieff, position sociale inconnue, figure rouge et joufflue; il portait un habit noir de fraîcheur douteuse, avec un gilet boutonné jusqu'au menton ; on aurait pu le prendre pour un abbé séculier de Florence. La seconde place était occupée par un monsieur d'environ cinquante ans, de taille moyenne et de moyenne corpulence; il eût été difficile de dire l'expression qui l'emportait sur ses traits ramassés et sans distinction de l'orgueil ou de la mauvaise humeur : ces deux sentiments s'y laissaient voir à dose égale, mariés d'ailleurs à quelque chose de fort rude et grossier; la parole de cet individu était rare et brève, son regard dur et blessant; il paraissait évidemment humilié de voyager avec des gens de peu tels que nous; aussi, dans les

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stations, se faisait-il servir à part, commandant en homme qui sait ce qu'il vaut. 11 était pressé d'arriver, et ne cessait de gourmander les postillons sur la lenteur de leurs chevaux, qui n'en allaient pas plus vite.

L'histoire de ce monsieur était écrite sur toute sa personne, ('/était un de ces gentilshommes campagnards qui, après avoir été se frotter, en 1812, d'un peu de civilisation extra-moscovite à Paris, sont devenus, je ne sais comment, quelque chose comme vice-gouverneur de province, et ont obtenu deux ou trois décorations nationales de la troisième classe, quelquefois la croix de Sainte-Anne de ln deuxième, qu'ils se rivent au cou; quant à la mauvaise humeur du nôtre, elle venait de l'inutilité des démarches qu'il venait de faire à Saint-Pétersbourg pour obtenir de l'avancement. Nous apprîmes tout cela dans le cours du voyage par son valet, grand jocrisse qui le suivait dans la rotonde.

Notre quatrième compagnon de l'intérieur était un petit monsieur tout rond, tout noir, tout débraillé, à la barbe mal faite, aux cheveux mal peignés, aux mains mal gantées, fort leste et fort coquet. Je sus bientôt qu'il était Grec d'origine, marchand de tabac de profession, et bourgeois de Moscou par-dessus le marché; il avait laissé sa jeune femme qu'il avait hâte d'aller rejoindre. Il me demanda d'un air d'intelligence si je n'étais pas attaché à quelque magasin étranger de Saint-Pétersbourg. Je lui répondis, avec un grand sérieux, que j'avais l'habitude de m'attacher aux magasins qui me servaient bien, que d'ailleurs je n'étais pas exigeant. Je ne sais comment il s'expliqua ma réponse, mais, pendant tout le temps que nous voyageâmes ensemble, il fut pour moi d'une gracieuseté pleine de déférence et d'empressement.

Le cabriolet était occupé par un commis-marchand fort barbu et fort taciturne, et un petit sous-lieutenant du corps des voies de communication , de promotion récente, qui allait étrenner ses épaulettes dans la petite ville qu'habitaient ses parents, au delà de Moscou.

La rotonde était garnie par trois moujiks qui devaient faire échelle sur la route, et le Figaro de notre orgueilleux compagnon .

En somme, celui-ci excepté, mes co-voyageurs étaient fort acceptables, et quelques libéralités faites à propos les rendirent les hommes les plus charmants du monde. Lorsque nous dûmes nous séparer, ils me serrèrent tous la main comme si nous avions été d'anciens amis.

Me voici donc dans une diligence moscovite, en pleine atmosphère russe et roulant vers la vieille mère Moscou, cette vénérable capitale de l'ancien duché de Moscovie.

La barrière était franchie. Je plongeai les regards en avant. Je vis le long ruban de la chaussée qui se déroulait entre de vastes champs de bruyères, semés ça et là de quelques bouquets de bouleaux et de sapins étiolés, comme si la séve leur eût manqué. D'ailleurs point de bois, mais des landes spongieuses, moussues et couvertes de roseaux. Rien qui vint couper l'insupportable ligne de l'horizon, d'une désespérante pureté. Nous allions, et c'était toujours le même aspect : des plaines nues,, arides, infinies. Seulement, sur la route, de loin en loin, quelques voituriers silencieux, conduisant de longues files de télègues chargées, qu'on aurait pu prendre, pour des fragments de caravanes dispersés dans le désert.

Nous arrivâmes au premier relai. C'était le deuxième de la poste, mais les diligences les doublent toujours. Nous avions fait plus de trente verstes. La chaleur était accablante. Le commis l»arbu dévora une demi-douzaine d'énormes concombres. Le Grec engloutit une bouteille de liqueur fermentée. Le monsieur de Makharieft" mangea du gruau, du jambon, du poisson, des champignons ; puis il vida une gamelle de potage à la glace, dont quelque sorcier avait mêlé les ingrédients1. Le vieux gouverneur absorba

• Bitvnoia. La base en est le kvas. On y met du poisson froid, du saumon, des concombres hachés, de la salade, de la moularde et divers assaisonnements. Les Russes sont très-friands de cette soupe, à mon avis d'un goût odieux.

ROliTE DE MOSCOU. 13.'>

cinq ou six verres de thé brûlant. Les moujiks de la rotonde bureni du kvas, mangèrent une tranche de pain noir saupoudré de sel, après quoi tout le monde fut rafraîchi. Nous remontâmes en voiture.

L'aspect de la route et du pays n'était pas changé. Le soir arriva, puis la nuit, c'est-à-dire une de ces nuits crépusculaires du mois de juin dont j'ai essayé de donner une idée. C'était une clarté mate, douce à l'œil , veloutée, pleine de lumineuses et molles transparences. La téte à la portière, j'admirais le ciel faute de pouvoir admirer la terre, lorsque le sommeil vint me faire oublier l'un et l'autre. Je ne sais si je dormis longtemps, mais tout à coup je fus brusquement réveillé par un soubresaut que j'attribuai à quelque accident du chemin. C'était en effet un accident. 11 paraît que sous l'influence de cette nuit paresseuse et tiède, le conducteur s'était endormi dans sa cage, que le postillon s'était endormi sur son siège, que les deux voyageurs du cabriolet s'étaient endormis dans leur coin, que les chevaux eux-mêmes s'étaient mis à dormir en marchant; de telle sorte que la diligence, n'étant plus dirigée par personne, dévia doucement de la ligne droite, atteignit les bords du fossé qui borde la route et y tomba lourdement. 11 y eut dans l'intérieur de la voiture un moment d'étrange tohu-bohu.' Cependant personne n'étant blessé, tout le monde se hâta de sortir comme il put. Les chevaux s'étaient abattus et attendaient tranquillement qu'on vînt les relever. Le cocher avait roulé à vingt pas de son siège; il se remit sur pied et s'approcha en se grattant l'oreille.

— Wot! (voilà) lui dit le conducteur d'un air consterné, en lui montrant du doigt la diligence piteusement couchée sur le flanc.

— Nitchévo ! (ce n'est rien) lui répondit l'autre avec le plus grand sang-froid du monde.

Heureusement un poste de pionniers se trouvait à peu de distance, et en moins d'une seconde la diligence était tirée du fossé et replacée sur la route, mais un essieu s'était brisé dans la chute

et le conducteur nous déclara qu'il nous fallait gagner Novgorod à pied, ajoutant que nous ne pourrions guère en repartir avant l'après-midi. C'était cinq ou six verstes à faire à quatre heures du matin, sur un chemin excellent et par un temps magnifique. J'ai dil plus haut que le Russe est admirable de résignation. Pas un de nos compagnons ne laissa échapper la moindre humeur à la suite de cet accident. L'un dit : Il est sûr qu'on aurait pu faire une chute plus malheureuse; Dieu nous a protégés; l'autre : C'est une aventure de voyage; l'autre : Ce sera une journée de perdue, mais que faire? Le Grec me dit : voilà ! j 'embrasserai ma femme un jour plus tard. Le vice-gouverneur ne proféra pas une parole.

Pour moi, je n'étais pas fâché de passer ma journée à Novgorod.

Novgorod.

Pour le voyageur qui traverse Novgorod sans s'enquérir de l'histoire de cette cité si déserte et si humble, malgré les blanches et riantes maisons de sa grande rue; malgré son fleuve avec son pont de granit ; malgré son ancienne cathédrale, que personne ne songe à visiter; malgré le vieux rempart'qui la ceint de ce côté; malgré son nom enfin, qui devrait réveiller quelques échos dans sa mémoire, pour celui-là, Novgorod n'est qu'une ville de troisième ordre, sans charme, sans intérêt, sans signification, perdue dans une de ces immenses plaines de l'empire comme tant d'autres villes dont on oublie le nom dès qu'on les a traversées.

Et cependant il suffit de reporter un instant sa pensée vers le passé , il suffit d'évoquer les vieux souvenirs de l'histoire moscovite, pour se découvrir le front devant les murs de cette ville, pour les franchir avec recueillement et respect; car elle fut le berceau de l'empire russe, car elle fut aussi la Carthage du

KOUTE DE MOSCOU. 137

Nord ; elle eut ses armées, ses possessions lointaines, ses assem- • blées populaires, ses magistrats, ses tribuns, et la liberté tumultueuse, la fierté, l'orgueil républicain, jusqu'au jour où, abusant de toutes ces choses qu'elle ne sut pas défendre, soumise à son tour, elle perdit sa liberté, sa puissance, son commerce, ses richesses, et tomba graduellement dans cet état d'abandon et d'obscurité.

Novgorod existait lorsque les trois frères Variagues y arrivèrent, et Rurik en fit sa résidence et la capitale de ses États. Son origine se perd dans la suite des temps. D'après quelques historiens, elle aurait été bâtie au même temps que Kieff par des Slaves venus des bords du Danube, les véritables ancêtres des Russes . Les cli ron iques de Novgorod parlent d'une grande ville slavensk, habitée par les Slaves, et qui aurait existé là môme où s'élèva Novgorod depuis. Cette ville, par différentes circonstances, abandonnée de ses habitants, aurait fini par disparaître, lorsque plus tard, longtemps plus tard, vers le cinquième siècle, les descendants de ces mêmes Slaves de Slavensk revinrent aux lieux qu'avaient habités leurs pères , et construisirent une nouvelle cité à l'endroit même de l'ancienne, un peu plus bas peut-être, une versteen aval du fleuve, et l'appellèrent Novgrad — Novgorod. — Ce qui signifie effectivement Nouvelle-Ville.

Or les Slaves de Novgorod se gouvernaient librement, et la forme démocratique était établie parmi eux lorsque Rurik fut appelé avec ses frères en 862, date déjà indiquée dans l'introduction de cet ouvrage.

Novgorod dès cet instant eut des princes , mais elle n'eut pas de maîtres; elle demeura républicaine Bientôt le siège du gouvernement fut transporté à Kieff *, et jusque vers la fin du dixième siècle (970), elle eut de simples lieutenants du grand

1 II est à remarquer que le mot république n'existait pas, mais seulement la chose, et je l'appelle de son nom.

* Après la mort de Rurik, par Oleg, parent et tuteur du jeune Igor, héritier du trône.

prince, qui ne gênaient d'aucune sorte sa liberté. Elle devint ensuite l'apanage direct du troisième petit-fils de Rurik, Sviatoslaff, prince valeureux qui périt dans un combat contre les Pétchénégues. Lorsque Yaroslaff eut partagé ses États entre ses fils, Novogrod saisit cette circonstance, qui affaiblissait l'empire , pour secouer toute dépendance directe. Elle se fit une règle de choisir parmi les princes russes celui auquel il lui convenait de prêter un semblant d'obéissance , refusant ceux qui lui étaient envoyés d'autorité et battant les troupes qui les accompagnaient. Quant aux princes que la république avait choisis, ils n'avaient aucune autorité sur elle 1 ; souvent même ils ne pouvaient résider dans la ville, où ils envoyaient un gouverneur, se contentant, quant à eux, du titre purement honorifique de prince de Novgorod, et du tribut que la cité leur payait. Cependant il y eut des exceptions. Quelquefois les Novgorodiens craignaient la puissance des grands princes : alors ils se soumettaient; le plus souvent ils secouaient le joug. Il y en eut auxquels ils firent jurer qu'ils maintiendraient la charte et les privilèges qu'ils tenaient du grand prince YaroslaflP, ce premier législateur de la Russie. La conquête mongole eut lieu. Novgorod ne demeura point oisive; elle profita de rabaissement des grands princes pour échapper à leur pouvoir et étendre sa propre puissance, jusqu'à ce que Jean III arriva, qui, ayant brisé le joug de la servitude latare, résolut aussi d'abaisser l'orgueil de la république novgorodienne et de la soumettre à l'ol)éissance.

Mais quelles étaient donc les possessions de cette république, ses richesses, son commerce, ses alliances, son gouvernement ?

1 Los Novgorodiens disaient avec orgueil : « Le prince est à lui, et nous à nous. » Kniaz Sobiè, a my Sobifi. Cette orthographe rend mal le son de ces mots, surtout le my, qui en russe se prononce mouillée, mouî.

« En t019, le grand prince Yarosloff reconnut les libertés de Novgorod en lui accordant de grands privilèges. Lorsqu'on 103f> il lui donna son fils Vladimir pour prince, il restreignit les droits de celui-ci à un simple tribut que devaient lui payer les citoyens, dont il augmenta encore les libertés. N.-S. Vsévolojskt.

ROUTE DE MOSCOl . 130

Et d'abord, dès le dixième siècle elle possédait en quelque sorte tout le nord de la Russie. La Carélie, l'Ingrie, les pays qui forment aujourd'hui les gouvernements de Novgorod, d'Arkhangel, de Saint-Pétersbourg, d une partie du Vialka, dont la ville, colonie et succursale novgorodienne, était aussi une république slave.

Novgorod avait de grandes armées; c'est ainsi qu'elle lit la guerre aux princes russes, aux Polonais, aux Suédois, aux Livoniens. On n'a pas oublié la célèbre victoire du prince Alexandre sur ces derniers , aux bords de la Néva.

Elle était si forte par ses troupes et le courage de ses soldats, si puissante par son commerce, par ses trésors, par ses possessions, qu'on disait communément à son sujet :

Que peut-on contre Dieu et contre Novgorod la Grande!

J'ai parlé de colonie et citéViatka. Je ne saurais non plus passer sous silence Pskoff, qui fut longtemps gouverné ]>ar elle. Pskoff était regardé comme la sœur cadette de Novgorod, dont elle avait adopté le gouvernement et les institutions démocratiques. Souvent en rivalité avec la mère-patrie, vers laquelle elle revenait toujours, Pskoff eut aussi ses guerres contre la Livonie, la Lithuanie, la Suède et la Pologne. Son histoire offre toutes les péripéties de celle de Novgorod ; comme celle-ci elle fut soumise par les armes de Jean III (1509).

Je reviens. Novgorod était donc toute puissante : son commerce s'étendait entre Lubeck et l'Orient, la Perse et Constantinople. Elle avait des alliances avec les villes hanséatiques qui entretenaient des comptoirs dans ses murs. Sa population était immense; l'étendue de la ville fabuleuse : les monastères qu'on voit actuellement à vingt verstes de là étaient renfermés dans son enceinte, où Ton voyait de splendides maisons habitées par ses citoyensnotables, une grande quantité d'églises surmontées de leurs coupoles d'or. 11 est de fait qu'aujourd hui encore cette ville, qui

compte à peine 1 7,000 hnbitants, a des faubourgs de plusieurs vcrstes d'étendue, et l'on compte encore dans ses murs plus de soixante églises.

ïjbl vieille ville républicaine avait la division qu'a conservée la Novgorode actuelle. Bâtie sur le Volkoff qui la traverse, elle formait deux vastes sections : la partie du nord, qui occupait la rive gauche de la rivière, était appelée Sophiiskaïa, du nom delà cathédrale qui y fut construite (d'abord en bois) sous Vladimir le Grand (089); la partie opposée (rive droite) était consacrée particulièrement au commerce et s'appelait Torgavaïa (du marché, marchande.) Le quartier de la cathédrale est encore entouré d'un rempart large et élevé qui peut donner une idée de la force de l'ancienne Novgorod.

On excuse l'orgueil de cette ville au temps de sa puissance et de sa liberté, lorsqu'on songe qu'elle sut à travers les guerres étrangères, souvent les orages intérieurs, et ses perpétuels différends avec les princes apanagés, étendre où maintenir cette puissance et cette liberté pendant six siècles consécutifs, depuis le neuvième jusqu'au quinzième, depuis Rurik jusqu'à Jean 111 1 ; on excuse cet orgueil lorsqu'on jette les yeux sur l'organisation intelligente de ce gouvernement populaire, désormais impossible, mais si admirablement constitué. Une seule chose a droit d'étonner, c'est que cette grande Carlhage septentrionale, qui tenait en quelque sorte tout le commerce de la Russie, n'ait songé à battre monnaie qu'en 1 409. Je cite ici un passage de Karamsinc. « Avant cette époque, dit l'historien russe, il était bien question de roubles, de grivniks; mais il faut entendre par ces mots un certain poids effectif d'argent. Le commerce avec les étrangers se faisait par échange ou contre de l'or et de l'argent pris au poids. La monnaie courante pour les usages communs étaient des morceaux de peaux de martre, et pour le détail des fronts d'écureuils. Les villes de

1 Je ne parle pas des temps qui précédèrent Rurik.

ROUTE DE MOSCOU

Moscou et de Tver furent les premières à employer une monnaie tatare nommée denga ' . »

Quoi qu'il en soit, comme l'antique Athènes, ou, si Ton veut, la vieille Rome, Novgorod appelait le peuple à traiter les grandes affaires d'État sur la place de Vetché, son Agora ou son Forum. La convocation se faisait au son d'une cloche qui avait pris le nom même de ces assemblées populaires et s'appelait le Vetché, comme la place où elles avaient lieu.

La ville était partagée en cinq quartiers, chacun ayant son chef; chaque rue avait son ancien, chargé de veiller à l'ordre, à la sûreté et à la sécurité des citoyens.

La république même se divisait en cinq grandes provinces, dont quelques villes éloignées ou conquêtes particulières ne faisaient point partie.

Le premier magistrat de la cité, élu par le peuple et à temps, portait le titre de possadnik. Le possadnik était rééligible; mais pour mettre l'État à l'abri de son ambition et des empiétements de son pouvoir, il y avait des espèces de tribuns, chefs militaires élus parle peuple, lesquels avaient pour mission spéciale de veiller au respect des droits des citoyens et à l'inviolabilité de leurs personnes.

Les juges des tribunaux étaient choisis et nommés par les bourgeois notables et portaient le titre de bojars.

Au-dessus de tous ces magistrats primait nominativement le lieutenant des grands princes, dont l'autorité réelle, comme je l'ai dit, était nulle; seulement, par égard personnel, on lui demandait quelquefois,, pour la forme, son avis dans les grandes affaires portées à la sanction du possadnik.

Quant au peuple proprement dit, il était fier de son Vetché et toujours prêt à prendre les armes pour la défense de ses droits et de sa liberté.

1 D'où le nom actuel dengvi, pour signifier de l'argent, du numéraire.

11 n'était guère facile, même au prince le plus puissant, de soumettre sans coup férir une ville dont les institutions politiques étaient aussi fortement cimentées. Aussi Jean III eut-il de rudes combats à livrer avant d'en être venu à bout; et alors même qu'il s'en fût rendu maître, qu'il y eût établi un gouverneur, une sorte de vice-roi avec les pouvoirs les plus étendus, le peuple n'abdiqua point encore. Trois ou quatre ans ne s'étaient pas écoulés que la lutte recommençait ardente et passionnée. La grande cioche du Vetché (vétchévoï kolokol) fut tout à coup mise en branle. Marfa, la célèbre possadnitsa 1 , femme au courage viril , hardie et vaillante, arbora l'étendard des vieux jours, et appela à la conquête de la liberté. Le peuple se rua comme une vague immense sur la place du Vetché; l'éloquence de l'héroïne de la démocratie slave électrisa toutes les poitrines. Le pouvoir du tsar est aboli et l'ancienne indépendance proclamée. La résistance s'organise, une armée se lève, tous se préparent au combat, l'enthousiasme est universel.

Mais dans ces sortes de circonstances, lorsqu'un peuple se soulève, il ne devrait point ignorer qu'il met en jeu sa destinée : c'est ce fatal alea jacta est qui doit amener pour lui ou la vie ou la mort!

Novgorod ne recula point, mais ses forces ne répondaient plus à son courage. Son armée fut défaite, malgré des miracles de valeur, et le tsar entra de nouveau dans la cité républicaine, mais cette fois en maître vainqueur et irrité. Les formes du gouvernement populaire furent abolies : plus de magistrature tribunitienne, plus d'assemblées, plus d'élections; si le nom de possadnik resta encore aux bourgmestres de la ville, ce fut comme un souvenir dérisoire du passé. Le lieutenant du grand prince seul régna, seul eut le pouvoir. La célèbre cloche de l'appel populaire fut descendue

• Femme du possadnik. Us titres et les noms propres, en russe, prennent la marque du genre, comme les adjectifs. Marfa, veuve du dernier possadnik, était possadnitsa, féminin de possadnik.

ROUTE DE MOSCOU

de sa tour et envoyée à Moscou pour y grossir, dans le Kremlin, les trophées de victoire et de puissance russe. Les chefs de ce suprême effort d'indépendance, de celte révolte, si l'on veut, furent sévèrement frappés. Marfa alla expier dans un couvent son héroïque et folle entreprise; cinquante familles des plus riches, plus de mille citoyens notables furent transportés à Moscou ou sur divers points de l'empire.

Et cependant tout n'était pas dit encore. Novgorod n'avait pas cessé de nourrir dans son sein l'espoir secret de recouvrer un jour cette liberté qu'elle n'avait pas su conserver. Ce fut sous le règne de Jean le Terrible qu'elle crut ce jour arrivé. Privée de chefs, d'année, de têtes sages pour la conseiller, elle n'écouta que ses ardentes aspirations, et se souleva. Jean IV marcha contre elle en 1 5GT. Les Novgorodiens se battirent avec héroïsme et soutinrent contre le puissant vainqueur de Kazan une lutte désespérée, qui ne dura cependant pas moins de dix ans, jusqu'en 1578, où leur ville succomba.

Ici finit l'histoire de cette vieille république slave, de Novgorod la Grande. Yœ victis ! a dit le poète. La cité de l'ancien Vetché fit l'expérience de cette dure vérité ; et aujourd'hui le voyageur en h-averse les rues presque désertes sans avoir l'air de se douter de ce grand passé dont je viens d'indiquer quelques rapides traits. Il est vrai que la ville actuelle, humble et modeste comme j'ai dit, semble avoir oublié elle-même ses antiques annales, et qu'il lui reste encore quelques monuments témoins de son ancienne grandeur ; la cathédrale de Sainte-Sophie, par exemple, avec ses portes de bronze, les reliques de ses saints, les tombeaux de quelques princes russes; puis les larges murs qui la ceignent de ce côté, jadis appelés Kreml1, bâtis au onzième siècle, sous le second Vladimir*, et je ne sais quoi encore.

» Mot générique qui, en russe, signifie forteresse, fortification. Nous en avons fait Kremlin.

■ Le (ils de Yarosloff.

Il fallait que cela arrivât ainsi : Novgorod demeurant puissance indépendante, les destinées de la Russie étaient faussées, et Dieu voulait qu'elles s'accomplissent 1 ! !

Rien d'ailleurs de très-merveilleux dans ces restes de la vieille Novgorod. Us ne méritent pas une description. Ils ne sont quelque chose que par le souvenir du passé, et encore faut-il que l'imagination leur vienne un peu en aide, si l'on veut se trouver dans la vérité de l'histoire. Mais il est juste de dire que depuis lors Novgorod a été incendiée plusieurs fois et reconstruite dans les proportions mesquines qu'on lui voit aujourd'hui, hien qu'elle occupe encore une très-grande étendue de terrain. Quoi qu'il en soit, j'ai vu la place du Vetché, et mon esprit a évoqué un instant les grandes et tumultueuses scènes qui se passèrent, il y a plus de trois siècles, dans ces lieux en ce moment si paisibles, si humbles, si vulgaires.

Le dernier drame, celui dont \'arfa fut l'héroïne, ébranla surtout mon imagination.

Que dire actuellement de la Novgorod actuelle? Qu'elle a un gouverneur militaire, une garnison, un corps des cadets, un pa- . lais épiscopal ? que sa population depuis une vingtaine d'années a presque doublé, qu'elle a dix-sept mille habitants? que, grâce à sa rivière, elle peut faire un commerce assez lucratif de blé, de lin et de chanvre? qu'elle possède des briqueries et des tanneries? qu elle a deux ou trois marchés par an?... quoi encore?...

J'aime mieux continuer ma route.

1 Un membre de la société géographique de Russie, M. Nebolsine, vjent dp composer une carte des circonscriptions de l'ancien territoire de Novgorod. Cette carte n'est point encore gravée, mais elle sera curieuse à consulter.

ROUTE DE MOSCOU. M5

Continuation de ta route de Moscou. — Sortie de Novgorod. — Aspect général. — La chaussée. — Les villages et les paysans. — Valdai : la ville, le lac, les monts. — Vychnl-Vololchok. — Point de communication entre la Baltique et la Caspienne. — Torjok.

A deux heures, l'essieu de notre diligence était raccommodé, et nous remontâmes en voiture. Nous fûmes bientôt à l'extrémité de la grande rue aux maisons blanches et riantes dont j'ai parlé. Les faubourgs arrivèrent : de pauvres maisons de bois, vermoulues, basses et penchées, mais se prolongeant sur un espace immense et bien fait pour rappeler l'étendue de la vieille Novgorod. Nous en sortîmes. A l'aspect qui se présenta à nos regards, je pensais involontairement à l'enfer du Dante, et me crus au milieu d'un de ses cercles mystérieux et terribles. C'étaient de tous côtés de profonds marais s 'étendant à l'horizon , humides, menaçants, sans bornes. Seulement en face de nous, du sein des terres aquatiques, s'élevaient sur une colline comme trois merveilles échappées au naufrage commun, trois églises, trois monastères plutôt, couronnés de leurs coupoles byzantines, avec leurs minarets et leurs croix d'or. Quelques bouquets de sapins au feuillage sombre les ombrageaient pittoresquemcnt.

Mais la grande merveille, c'était la chaussée sur laquelle roulait notre pesant équipage, ligne solide suspendue entre le ciel et le sol mouvant, œuvre magnifique et géante comme en faisaient jadis les Romains !

A de longues distances, des villages perdus dans la solitude nous montraient leurs riantes maisons de bois dressées des deux côtés du chemin comme une double rangée de tentes, et nous nous demandions comment ces habitations humaines n'enfoncent pas dans les marais qui les entourent.

La nature vivante du pays est riche toutefois, et pleine de séve.

Les hommes sont grands, forts, bien découplés. C'était un dimanche, et il y avait plaisir à les voir groupés devant les maisons de poste, tous propres, vêtus de légères chemises bleues ou rouges, sans cols, fixées à leurs reins par une étroite ceinture et dessinant leurs formes élégantes et robustes. Toutes les poses de ces hommes sont empreintes d'une grâce naturelle pleine d'harmonie et de hardiesse. Les enfants sont frais et blonds ; ils accusent une forte santé et promettent une nature généreuse... Quant aux femmes, elles ne sont réellement charmantes que tant qu'elles sont jeunes : alors elles ont cette grâce native de la femme qu'on trouve dans toutes les latitudes, celle des Samoièdes et des Lapons exceptée. Mais dès qu'elles cessent d'être jeunes .filles, il semble que leur sexe les abandonne, et vieilles femmes elles en ont complètement perdu le caractère. Je veux dire que rien en elles, pas même le vêtement, n'indique la femme. Ceci paraît un peu exagéré : il l'est peut-être en effet , mais ce que je puis affirmer d'une manière certaine, c'est que sur toute la ligne qui sépare Saint-Pétersbourg de Moscou, les hommes sont d'une nature singulièrement plus riche et plus généreuse que celle des femmes.-

Vers le milieu du jour, je crus m'apercevoir que, sans perdre de sa monotonie, la route s'élevait un peu : nous étions dans le voisinage des înonts Valdaï. Un bourg riant se présente; au bout de la rue est un corps de garde. Ici le chemin tourne et monte : ce sont les premiers degrés du Valdaî. J'aperçus d'abord des terres verdoyantes, des prairies, quelques jardins; puis les champs s'animèrent, les villages se rapprochèrent, nous étions au centre de la chaîne de ces coteaux élevés, dont l'ondulation se prolonge sur une longueur de quatre cents verstes et une largeur de quatrevingts. Nous entrâmes bientôt dans la ville qui porte leur nom. Elle est posée sur les bords d'un lac à la surface unie et riante, coupée d'îles fraîches et ombragées dont l'une laisse voir, à travers les grands arbres qui la couvrent , l'église du monastère

ROUTE DE MOSCOU

iTIversk 1 , avec ses coupoles surmontées de la croix grecque : la vue de ces lacs avec leurs îles boisées, et de ce monastère aux croix brillantes parmi la verdure, sourit délicieusement aux yeux du voyageur fatigué de la monotonie de la route. Ce lac, de huit verstes de longueur sur quatre de largeur, se dégorge dans un autre lac qui va porter ses eaux dans la Msta, rivière navigable qui joue un rôle important dans le système de canalisation russe.

La diligence s'était arrêtée devant la maison du relai. Nous fûmes aussitôt entourés, assiégés, enlevés, étouffés, par une troupes de jeunes filles, quelques-unes assez jolies, toutes fort agaçantes, qui nous offraient des espèces de craquelins, détestable production indigène qu'il faut acheter bon gré mal gré. Les jeunes marchandes vous harcellent, vous pressent, vous suivent, vous prennent d'assaut... je n'exagère point. L'une d'elles s'était attachée à mes pas; elle était jolie et gracieuse... Mais si votre amoureux vous voyait ? lui dis-je — Comment voulez-vous qu'il me voie? répondit-elle naïvement. — Mais seule, avec un étranger? — Pourv u que vous m'achetiez beaucoup de baranes, c'est , je crois, le nom de ces abominables craquelins. Je lui achetai toute sa provision et en bourrai les poches de la voiture pour les distribuer aux petits garçons de la route. Au moment où la voiture allait partir, ma jeune marchande se tenait devant la portière, fière de s'être défaite de ses baranes. Je la saluai en lui envovant du bout des doigts un baiser à l'italienne. Elle s'enfuit en rougissant,

J'avais remarqué que ces jeunes filles avaient une prononciation étrange. Je me rappelai alors que cette ville fut peuplée par le tsar Alexis, le second Romonoff et le père de Pierre le Grand, de prisonniers polonais et finnois, ce qui m'expliqua ce langage, dont l'académie russe ne reconnaîtrait certainement pas la légitimité.

La route rentra dans la solitude. J'aperçus une source recou-

• Fondé en 16.*>4 par le patriarche Nieon, et où l'on trouve de fort beaux édilicea en pierre.

verte d une petite toiture, et sur ses bords, un vase de bois. C'est l'hospitalité du désert. Il y a là une idée chrétienne; et partout, une idée chrétienne sourit à l'âme. Je bénis la main qui avait creusé cette source.

Que faisaient cependant mes compagnons de voyage? Ils fumaient ou dormaient, ils dormaient ou fumaient, et à chaque station ils se rafraîchissaient comme on a vu. Pas un d'eux n'imagina de se mouiller les lèvres à la source hospitalière, bien qu'en cet endroit une assez forte montée eût obligé la diligence d'aller au pas. J'avais fait remarquer cette source à mon Grec.

— Elle est là pour les chiens, me dit-il.

— Et la tasse?...

— La tasse?... répéta-t-il comme un écho... Il n'en dit pas davantage, mais tirant d'une des poches de la voiture une immense flacon d'eau-de-vie, il me prouva qu'à ce moment il pouvait parfaitement se passer de tasse pour boire.

La nuit vient. Le lendemain, dès le crépuscule du matin, nous nous réveillons dans une ville. C'est Vychni-Volotchok, porte toujours ouverte entre la Caspienne et la Baltique. Cette porte, c'est le canal tracé par Pierre le Grand entre laTvertsa et la Msta, deux rivières, dont l'une va se perdre dans le Volga, et l'autre aboutir au Ladoga par divers affluents.

J'avais remarqué une sorte de mer à travers laquelle passe la chaussée, fièrement suspendue, comme naguère à travers les marais de Novgorod. Cette mer est un réservoir creusé à cet endroit pour alimenter le canal de Vychni-Volotchok aux temps de sécheresse. Puis je vis des bassins bordés de granit, des écluses doublées de bronze, partout le travail de la grande école des ingénieurs de l'empire, et partout aussi la main de Pierre le Grand, dont le génie laissa une trace vivante partout où il y a, en Russie, quelque chose de grand. Mon objet ne saurait être de m'arréter ici aux détails du merveilleux système de canalisation dont Vychni- Volotchok peut être considéré comme la clef et le point central ; on

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comprend que ces détails me jetteraient forcément dans une suite de questions hydrographiques parfaitement étrangères à l'économie et au but de cet ouvrage. Je passe donc.

Après une mince réfection faite à la hâte, nous quittâmes Vychni-Volotchok, et au milieu du jour nous arrivions à Torjok.

Torjok est une ville très-ancienne, et qui joue un rôle sanglant dans l'histoire des luttes intestines de la Russie. Toujours objet de dispute entre les princes de Moscou, ceux de Tver et Novgorod, elfe eut à subir plus d'un incendie, plus d'un pillage, plus d une dévastation. Il lui reste encore, en fait de monuments historiques, son ancienne cathédrale, quelques couvents et une vieille ceinture de fortifications qui, en 1258, résistèrent fièrement pendant quinze jours aux assauts acharnés du terrible TatarBatou-Khan. Le barbare s'empara toutefois de la ville et y promena le meurtre et l'incendie.

Aujourd'hui, Torjok a tout oublié; elle est nonchalamment assise sur la rive de la paresseuse Tvertsa, brodant d'or et d'argent ses brillants maroquins, et s'amusant à voir scintiller dans les airs les croix de ses clochers et les coupoles de ses églises.

Ses femmes sont belles et coquettes. Je pourrais, à leur sujet, raconter ici plus d'un roman charmant et mignon. Que voulezvous? quand on est belle et qu'on se trouve constamment en présence de jeunes officiers de cavalerie en garnison dans la ville, peut-on toujours être maître de son cœur... et le cœur est si faible quand on aime !...

(le que je dis ici se rapporte particulièrement aux femmes du peuple, réellement charmantes avec leur costume national aux larges manches de percale et aux jupons bariolés.

A Torjok, je quittai la diligence et mes compagnons de voyage pour aller faire la visite que je me proposais. C'était à quinze ou vingt verstes de là, dans le château de madame L...

■ La famille dont je vais parler a disparu depuis tout entière, à l'exception du lils. Les détails qui suivront sont rétrospectifs, mais j'ai pensé que la nature des choses auxquelles ils se rapportent me permettait de les consigner ici.

VOYAGE EÎN RUSSIE.

Quelque* mots pur la propriété et les propriétaires. — Catégories. — Vie de campagne — L'hospitalité provinciale. — Féte des foins. — Danse russe.

11 faut être Russe et noble pour posséder des terres en Russie ; je veux dire des terres peuplées de paysans, car pour la propriété nue, elle est accessible à tout le monde, même aux étrangers: il suffit d'être libre, ta fortune territoriale ne s'évalue point ici par l'étendue des domaines, mais par le nombre d'âmes qu'ils renferment; c'est qu'en effet la terre ne saurait avoir de valeur autrement, car autrement on n'aurait aucun moyen de la faire exploiter1.

Les fortunes territoriales varient à l'infini, depuis le comte Chérémétieff qui possède plus de cent mille âmes, jusqu'au petit gentilhomme qui en compte à peine dix ou douze (âmes) et quelquefois moins. En termes généraux, six mille paysans constituent une grande fortune, car, suivant les gouvernements où sont situées les terres, six mille paysans représentent une fortune de cent à cent cinquante mille francs de rentes (de vingt-cinq à trente-huit mille roubles). Les fortunes les plus communes sont de mille à deux mille paysans, mais au-dessous de ce nombre la division est infinie et descend au chiffre le plus minime.

On peut rattacher les propriétaires à trois catégories générales: la première comprend les grands tenanciers qui, étant aussi grands seigneurs, vivent à la cour où ils possèdent de hautes positions; quelques-uns habitent Moscou dans leurs riches hôtels, les uns et les autres passent la belle saison dans d'élégantes

1 Quelquefois le gouvernement donne en gratification à de hauts fonctionnaires civils ou militaires de vastes étendues de terres nues, souvent dans d'excellentes conditions de nature et de position. Les meilleures de ces terres trouvent à peine des acheteurs à quinze ou vingt francs l'arpent ou môme l'hectare.

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maisons de plaisance, aux environs de Tune ou de l'autre capitale; mais ils ne visitent presque jamais leurs terres, dont la gestion est abandonnée à des intendants, L'un des grands malheurs du pays.

A la seconde division se rattachent les fortunes moyennes. Ces propriétaires appartiennent à la bonne noblesse; ils ont des alliances distinguées, entretiennent des relations avec leurs amis et leurs parents de la capitale, où ils vont de temps en temps passer l'hiver; mais, d'habitude, ils séjournent dans leurs terres, par raison d'économie, par système, par goût quelquefois. J'en ai connu qui pensaient en ceci comme César : « Le premier dans un village plutôt que le second à Rome. » Ceux-ci élevés en hommes du monde, familiarisés aux usages modernes, confondent, dans leur vie campagnarde, les mœurs recherchées de notre civilisation luxueuse et raffinée avec les mœurs patriarcales, simples, et à certains endroits fastueux de la vieille Russie.

Reste la troisième catégorie, couqjosée des petits propriétaires qui ne quittent jamais leur province, rarement le domaine qu'ils habitent, et dont la fortune, quelquefois excessivement restreinte, quoiqu'il y en ait aussi de riches, les force à vivre rustiquement ; et cependant, si pauvres qu'ils soient, leur table ou leur maison n'est jamais fermée à l'hospitalité. Mais parmi ceux-ci, même les plus riches, les bruits des affaires européennes n'arrivent qu'en échos affaiblis : on peut dire que leur esprit, comme la coupe de leurs vêlements, date d'une .autre époque; tout ce qu'ils savent de la civilisation moderne, c'est le progrès de l'industrie russe à 1 intérieur, et ils en profitent : ainsi, le chemin de fer de Moscou, la chaussée de Nij ni -Novgorod, la navigation à vapeur du Volga, les fabriques de sucre de betterave, la distillation de l'eau-de-vie de froment, sont des choses dont ils ont une idée très-juste.

La famille L..., que j'allais visiter, appartenait à la deuxième de ces catégories.

J'étais attendu. Je trouvai à Torjok une calèche attelée de quatre vigoureux chevaux qui guettait mon arrivée, et en une heure et

demie, elle m'eût transporté à Nicolsky, terre de madame L...

Je fus reçu comme on reçoit eu Russie, et surtout comme on reçoit dans la famille L..., avec une cordialité facile, une hospitalité naturelle et charmante. On m'assigna d'abord un appartement, deux petites pièces commodes, élégantes et ouvertes à toutes les brises et à tous les parfums du jardin ; on m'indiqua le valet de chambre chargé plus spécialement de mon service, après quoi madame L... me dit : — Pour le reste, monsieur, vous êtes de la maison ; vous partagerez donc notre vie telle que Dieu nous Ta faite.

Le château de madame L... est un édifice de construction moderne, auquel il manque une aile que M. L..., pour le moment absent, avait l'intention de faire élever ; d'ailleurs, telle qu'elle est, cette habitation est vaste, spacieuse et pourvue de toute l'élégance et de tout le confort désirable. Vaste rez-de-chaussée où se trouvaient, avec le cabinet de M. L..., une bibliothèque nombreuse presque toute française, une salle de billard, une salle de bain, le. petit appartement que j'occupais, la lingerie, les cuisines et logements des gens. Le premier étage contenait, avec les salons, l'appartement des dames; et le deuxième était tout entier distribué en chambres à coucher destinées aux visiteurs. Il y en avait plus de vingt.

Mais je n'ai rien dit des habitants de la maison. D'abord madame L..., femme d'esprit et de cœur, qui s'était consacrée tout entière à l'éducation de ses filles, deux charmantes fleurs de quinze et de seize ans, qu'entouraient les soins les plus touchants. Madame L... s'était donné pour auxiliaires une gouvernante française, une dame de compagnie anglaise et un maître de musique allemand.

11 y avait un fils, jeune enfant d'une huitaine d'années, et qui était aux mains d'un précepteur français.

Une vingtaine de domestiques étaient chargés du service de la maison, qui se faisait avec une telle régularité qu'on eût pu se

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croire dans une de ces demeures enchantées des contes de fées où l'on était servi par des génies invisibles.

Madame L..., en propriétaire qui sait le monde, attendit une couple de jours pour me faire visiter son domaine de Nicolsky. Je vis partout le commode et le pittoresque. D'abord le village contenant à peu près deux cents paysans; c'étaient d'excellentes petites maisons de pierre, propres, bien construites, et respirant toutes un air d'aisance qui faisait plaisir à voir. Les jardins et les potagers étaient entourés de haies verdoyantes, innovation encore peu répandue en Russie. Au bout d'une allée d'acacias roses, on apercevait l'église, joli petit temple grec de forme ronde, d'un excellent goût, où, tous les dimanches, maîtres et domestiques, seigneurs et serfs, venaient s'agenouiller devant l'autel de celui pour lequel il n'y a ici-bas que des hommes et des chrétiens. Souvent, pendant l'office, la brise nous apportait les odeurs aromatiques d'un bois de mélèzes voisin, dont les mélancoliques susurrements se mêlaient au chant grave et sonore du prêtre.

On me fit visiter les étables, où quatre-vingts magnifiques vaches du Tyrol venaient ruminer après le pacage, ayant à leur tête deux taureaux du même pays, à l'œil oblique et menaçant : la laiterie était à côté. Plus loin c'étaient des fabriques de toile et de nappage pour occuper les femmes et les jeunes filles pendant la saison où les champs se reposent sous la neige. Les écuries touchaient aux communs de la maison ; il y avait une vingtaine de chevaux pour son service, et à côté les remises, où je comptai vingt espèces de véhicules, tels que lignes, chars-à-bancs, cabriolets, tilbury, phaétons, britska, calèches, droschkys, coupés, berlines, etc.

Tous les soirs, à l'issue du dîner, une ligne et des chevtfux sellés attendaient dans la cour d'honneur. La ligne est une sorte de voiture ouverte que je n'ai vue qu'en Russie, et exclusivement consacrée aux promenades champêtres : c'est une sorte de long sopha dos à dos, très-bas, suspendu entre quatre roues et deux

sièges élevés. Hue ligne peut contenir une douzaiue de personnes, sans compter celles qui se hissent sur les sièges, car rarement on prend de laquais pour aller courir les champs. Ainsi nous allions, sans sortir de la propriété, des heures entières à travers les bois, à travers les prairies, à travers les blés, et lorsque nous avions trouvé un endroit pittoresque, un réduit charmant derrière quelque vieux bouquet de mélèzes ou de pins, sur la pente d'un coteau, à l'abri du soleil couchant, une nappe était étendue sur l'herbe, une télègue se trouvait là comme par enchantement chargée de tout ce qui est nécessaire au service du thé : somavar, sorte de bouilloire russe, tasses, cuillers, crème, gâteaux secs, fruit» divers. Madame L... avait d avance détermine ce lieu, bien sûre qu'il plairait à chacun quand elle l'aurait proposé.

Un jour elle me dit ; C'est demain la fête de Lise et nous attendons quelques personnes. Le lendemain dix voitures arrivèrent, et outre les maîtres, chacune d'elles contenait un valet de pied et pour le moins deux femmes de chambre, sans compter le cocher : ce qui faisait environ vingt-cinq mattres, quarante domestique, et autant de chevaux. Je parus étonné.

— Eh ! monsieur, me dit madame L. . à laquelle je laissai voir ma surprise, ce n'est rien que cela... Vous verres un de ces jours chez madame P..., où nous serons invités...

— Comment, madame, il y viendra plus de monde qu'ici... el plus de bétes?...

— Madame L... sourit... Vous êtes épi grammatique, monsieur...

— Je vous jure, madame...

— Baste !... seulement je vous en prie, n'allez pas vous moquer de mon monde... des hommes surtout, car vous verrez des provinciaux dans toute l'étendue du terme. Tous ces messieurs viennent de loin : il yen a qui ont voyagé toute la nuit. Êtonnez-vous à présent qu'ils arrivent avec gens et bagages!

Cependant rien dans la maison ne laissait voir le moindre dé-

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rangement. Les voitures arrivées, les hôtes reyus, tout reprenait son cours ordinaire.

Ce jour-là, je ne montai qu'à l'heure du dîner : je voulus avoir le spectacle tout d'un coup. Vingt personnes étaient réunies dans le grand salon. Une dizaine de dames, presque toutes jeunes, el d'une élégance , d'une fraîcheur de toilette qui renversa toutes mes idées. Madame L... me regardait du coin de l'œil, et paraissait heureuse de ma surprise. Elle me présenta à la plupart de ces dames, qui répondirent toutes en excellent français et avec une bonne grâce parfaite un compliment d'usage.

Quant aux hommes..., ce fut à mon tour de jeter un regard de triomphe sur madame L... Ces messieurs, suivant les usages de la province, étaient installés à un whist en attendant le dtner, et jouaient avec une gravité que leurs costumes prodigieux rendaient presque grotesque. C'étaient des habits, des gilets et des cravates impossibles : tout cela datait au moins de 1820. J'en soupçonnai quelques-uns d'avoir gardé leurs habits de 1 81 4, époque à laquelle ils vinrent les faire faire à Paris. Ce n'eût été rien que ces coupes d autrefois, si d'ailleurs cela avait été porté avec aisance; mais il n'était pas difficile de voir que ces graves personnages mettaient ces habits deux ou trois fois par an, c'est-à-dire aux grandes occasions, et que le reste du temps ils gardaient leurs libres mouvements dans leurs robes de chambre ou leurs vastes kosaques. Je n'en avais pas moins devant les yeux d'ini|M)rtants personnages. On me les nomma tous: deux généraux, un ancien gouverneur, un sénateur retiré, le maréchal de la noblesse du district, un ancien secrétaire d'État, un chambellan et trois colonels. Mais tous ces messieurs avaient oublié dès longtemps les usages delà ville. Je leur fus présenté, on causa, leurs idées sur les affaires du jour me parurent avoir la coupe de leurs habits, mais je leur entendis dire des choses d'un sens parfait touchant le jmys , son organisation intérieure, son agriculture, son industrie. Ils parlaient dignement de leurs paysans, et je pus comprerïdre alors que les

propriétaires sont les premiers à désirer leur émancipation : malheureusement cette émancipation, vers laquelle tendent tous les soins du gouvernement, n'est point encore possible. La chose me fut expliquée nettement :

D'abord, me dit le vieux général P. . . , nous aurions tout à gaguer à ce que nos paysans fussent libres : alors, monsieur, nous serions dégagés de toute responsabilité à leur égard ; nous ne serions plus forcés de les nourrir dans les mauvaises années, de leur fournir môme du blé pour ensemencer les terres; et ils travailleraient avec plus de zèle, car ils sauraient qu'ils ne devraient plus compter que sur eux-mêmes.

Mais ces hommes qui habitent la terre à laquelle ils sont attachés, qu'ils cultivent, où ils naissent, où ils vivent, où ils meurent, ne comprendraient qu'une chose dans l'émancipation, c'est que n'ayant plus de maîtres, ils n'auraient plus de redevances à leur payer ou de journées de travail à leur donner, et qu'ils cultiveraient désormais la terre uniquement à leur profit. Vous voyez, monsieur, ajouta le général, que l'émancipation immédiate de nos paysans serait le dépouillement général des propriétaires ou une immense jacquerie.

Je fus forcé de reconnaître la vérité de ces raisons.

La conversation des femmes et des filles de ces messieurs était moins sérieuse : celles-ci s'occupaient de chiflons et de romans nouveaux, ni plus ni moins que si elles eussent été dans un salon de Saint-Pétersbourg ou de Paris. Elles me firent force questions sur les nouveautés littéraires, et parurent fort curieuses de détails personnels touchant quelques-uns de nos écrivains les plus en renom. Je les satisfis de mon mieux.

Les hôtes de madame L... ne quittèrent Nikolsky que le troisième jour. Avant de monter en voiture, madame de P..., la femme du général avec lequel je venais de m'entretenir, m'engagea de la manière la plus gracieuse à accompagner madame L... et ses filles à une réunion cahipagmrJc, ainsi qu'elle dit, qui devait avoir lieu

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chez elle à quelques jours de là. Je n'eus garde d'y manquer.

Ce fut la répétition de ce qui s'était passé chez madame L..., seulement sur une échelle plus vaste. Nous avions quatre-vingts verstes à faire pour nous rendre au château de madame de P..., et malgré la célérité de nos huit chevaux , nous n'y arrivâmes que pour l'heure du dîner. La maison, quoique deux fois plus vaste que celle de Nikolsky, était encombrée. Soixante-dix maîtres, plus de cent domestiques et cent cinquante chevaux!... Le dîner fut des plus délicats; les vins de France et d'Espagne y coulèrent à flots, le Champagne surtout. Ce vin a pris droit de bourgeoisie dans la vieille terre moscovite : on ne saurait y célébrer la moindre solennité, y porter le plus petit toast , sans Champagne, bien que dans l'intérieur de la Russie il revienne à 12 et 15 francs la bouteille. Apres le dîner, il y eut promenade dans les vastes jardins de madame de P... Au retour, des glaces, des fruits de serre, des rafraîchissements de toute espèce nous attendaient : nous trouvâmes les salons éclairés et les tables de whist dressées pour les grands parents, comme on dit chez nous, ligures que je ne puis me décider à peindre : les couleurs me manqueraient. D'ailleurs la jeunesse abondait, des officiers, des étudiants de Moscou, quelques employés en semestre; puis force jeunes personnes et jeunes femmes, et toutes en fraîches et délicieuses toilettes... Aussi y eutil bal, et je pus voir danser, dans tout l'abandon de son caractère, cette danse qui en Russie précède toujours le souper, si charmante, si gracieusement paresseuse, si capricieuse et mignarde, la mazourka. C'est la danse des petits secrets murmurés à l'oreille, des préférences remarquées, des dépits déguisés, des mignonnes jalousies, des naissants projets, que sais-je, moi? des émotions mystérieuses, des troubles contenus, des battements de cœur, des rougeurs subites au front, des gants froissés, des éperons heurtés, des regards dépités. La mazourka est un drame en plein salon, aux petites et innocentes intrigues, aux péripéties microscopiques, aux accidents lilliputiens, qui se coupent, se heurtent, s'enlacent

Iâ8 VOYAGE EN RUSSIE.

de cent manière* , et donnent toujours naissance , à la tin de la saison, à quelque union charmante et romanesque.

On dansa jusqu'à cinq heures du matin, ce fut l'heure du départ pour les hôtes les plus voisins... nous fumes de ceuxlà. Les autres s'étahlirent alors pour plusieurs jours chez madame de P...

Le lendemain de notre arrivée à Nikolsky, une autre fôte nous attendait, une idylle, quelque chose de semblable à une scène d opéra-comique : la fête des foins.

La récolte des foins est si abondante dans ces pays et les prairies si vastes, que les habitants d'un village ne sauraient y suffire, d'autant plus que le foin doit être fauché, séché et serré en trois jours. Les habitants des villages voisins s'étaient donc réunis à c«ux de Nikolsky, qui ne devaient pas tarder à leur rendre le même service. Plusieurs centaines de faucheurs et de faneuses se répandent dans les immenses prairies. Les travaux avaient commencé dès le matin, au milieu deschants. Le soir venu, hommes et femmes se réunirent pour le repas commun. Nous arrivâmes comme il venait de finir. Nous vîmes alors deux paysans s'armer de la balalaïka, sorte de guitare russe d'origine tatare, tandis qu'une jeune fille et un robuste garçon, la courte tunique rouge fièrement serrée autour des reins et un petit chaperon couronné de roses sur le sommet de la tête, coquettement penché de coté *, s'élancèrent au milieu du vaste cercle qui venait de se former. Us se mirent à danser cette danse nationale, qu'on ferait mal connaître si on se bornait à dire qu'elle est originale et gracieuse.

La danse russe est en même temps un petit drame où les gestes, les mouvements, la mimique du corps et des yeux, si l'on peut ainsi parler, constituent une suite de scènes où la passion, la bouderie, les regrets, le dédain, la prière et le raccommodement s'expriment tour à tour au son de l'instrument dont la mélodie,

• Généralement ces chapeaux sont couronnés de plumes de paon, mais on en voit beaucoup auasi couronnés de roses artificielles.

ROUTE DK MOSCOU.

lâi)

quelque peu monotone, se marie bien néanmoins à ces différente* situations. Les deux danseurs, emportés d'abord par un commun sentiment, dansent en se souriant avec tendresse; tout à coup un éclair de dépit se fait jour dans le regard de la danseuse, qui fuit, poursuivie par le cavalier, lequel s'arrête soudainement et prend lui-même la fuite comme honteux de sa faiblesse. Alors commence la scène de bouderie. Le regret lui succède bientôt : les deux danseurs se rapprochent; mais un sourire mal interprété sans doute les sépare de nouveau. Ici, la dame, s'armant du sarcasme mimique, regarde son cavalier par-dessus l'épaule, et l'exaspère par un signe de suprême dédain. Celui-ci, vaincu, s'attache à ses pas et la poursuit avec l'expression de la prière et du repentir : c'est l'approche du dénoûment. La balalaïka presse ses notes, les pas de6 danseurs se précipitent, le jeune homme fait même des prodiges chorégraphiques que ne dédaigneraient pas nos Brididi de l'allée des Veuves; enfin la réconciliation a lieu, et le couple, ruisselant de sueur, épuisé de fatigue, rentre dans le cercle aux applaudissements des spectateurs et fait place à un autre. 11 ne faudrait pas croire que ce nouveau couple répète exactement les mêmes figures; la jeune fille s'est munie d'un châle, et, maniant cette draperie avec une adresse pleine de grâce, elle s'en sert pour agacer son cavalier par les poses les plus piquantes.

Il y a dans cette danse quelque chose de brisé, d'énergique à la fois et de langoureux, qui lui donne un caractère, de singulière originalité.

Pendant que la balalaïka accompagne les pas des danseurs, des chœurs de voix se forment, qui viennent en aide à l'instrument, et ne tardent même pas à en étoufter les sons. Les danseurs, excités par cet orchestre de voix humaines, s'animent, se passionnent et provoquent de frénétiques bravos. Un troisième couple succède au second, et ainsi de suite jusqu'à une heure avancée de la nuit.

Cette scène, éclairée par l'étrange et suave crépuscule de la

saison, se répète chaque soir jusqu'à ce que les foins aient été remisés sous de grands hangars.

Les Russes aiment les fêles ; il n'est pas une récolte qui n'ait la sienne. Ainsi, les foins, les moissons, les pommes, sont autant d'occasions de solennités champêtres. Quoi de plus naturel et de plus charmant que de reconnaître par ces naïves et simples réjouissances la honté de la Providence et la fécondité de la nature !

Départ de Nikolsky. — Physionomie plus accentuée du pays. — Le conducteur et le portillon. — Tver. — Première vue du Volga. — Complication historique. — Un tra;t de W8 annales. — Aspect actuel. — La petite vi.le de Kllne. — Arrivée à Moscou.

En quittant Nikolski pour aller à ïorjok attendre le passage des diligences de Saint-Pétersbourg et continuer ma route jusqu'à Moscou, je me souvins de cette parole dont madame L... avait accueilli mon arrivée chez elle : « Et pour le reste, monsieur, vous serez de la maisoiu » Je m'étais si bien identifié à la vie douce et facile de cette aimable famille, à cette vie d'intelligents loisirs, où le cœur et l'esprit avaient tant de part, que j'avais fini par me croire effectivement de la maison; et ce ne fut pas sans une douleur réelle que je me séparai de mes hôtes. C'était comme un pressentiment secret et funeste, comme si j'avais compris que je ne devais plus les revoir!

J'arrivai cependant à Torjok, où je n'attendis pas longtemps les diligences. Mais une seule place était vacante, une place de banquette. Il fallut s'en accommoder, et, faute de mieux, grimper jusqu'à celte étroite cage de cuir qu'on appelle cabriolet. Eh bien! pensai-je stoïquement, j'en embrasserai mieux la vue du pays.

ROUTE DE MOSCOl.

Le pays commençait à changer d'aspect et de caractère; à mesure que nous pénétrions dans le gouvernement de Tver, les champs étaient mieux cultivés; des hois touffus se montraient de loin en loin sur le bord de la route; les villages se rapprochaient et la physionomie de leurs habitants s'accentuait plus vivement. On voyait dans le costume et l'allure des hommes quelque chose de moscovite dont le cachet ne se trouve pas à Saint-Pétersbourg. Ce qui frappe surtout , c'est l'expression distinguée de leurs traits. Rien dans ces types slaves à la ligne pure, malgré, ça et là, quelques taches de sang tatar, qui indique la servitude. Les tailles sont élevées et bien prises, le front porté dignement, l'attitude presque résolue. Les femmes, de leur côté, accusent leur sexe d'une manière plus franche et plus gracieuse.

Notre conducteur avait le caractère très-emporté et l'humeur colère. Il traitait les pastillons de Turc à More, ne leur épargnant ni injures, ni épithètes grossières. Tout cela pouvait être logique ; mais ce qui l'était moins, c'était, avec de pareilles habitudes, les marques d'une religion excessive, prodiguées à chaque instant. Nous ne passions pas devant une église, une chapelle, une image sainte quelconque, qu'il n'ôtât pieusement son chapeau, et ne fit une foule de signes de croix avec autant d'inflexions de tôte, suivant l'usage russe. Or, il advint, à un relai, qu'un postillon ne partant pas assez vite à son gré, il se mit à lui débiter la série de ses apostrophes accoutumées , parmi lesquelles certaine épithète fort injurieuse.

A ces mots, l'homme ainsi outragé tourne lentement la tête de notre côté, et je vis une figure d'une beauté mâle et sérieuse, au regard intense, au front pûle, devenu plus pAle sous l'offense grossière. Le conducteur parut évidemment embarrassé, et le postillon, d'une voix calme et grave : « Je suis homme et enfant de Dieu et non pas un chien, » lui répondit-il sans colère. Après quoi, ayant reçu d'un des yemtchiks de la sta-

tion 1 je ne sais quel objet qu'il attendait, il fouetta ses chevaux, qui partirent incontinent.

Voici Tver. Cette rivière, c'est le Volga. Ici commence la navigation de ce grand fleuve, auquel il reste mille lieues à faire avant d'arriver au bout de sa course. Il est encore étroit et modeste, mais déjà profond et rapide. Nous le passons sur un pont flottant à fleur d'eau, comme certains ponts de Finlande. Notre lourde voiture le fait enfoncer d'un pied dans le fleuve; c'est effrayant à voir : cependant c'est sans danger; nous sommes sur la rive opposée , nous roulons dans la ville gouvernementale. C'est la station du dîner ; j'ai deux grandes heures à moi.

Il n'y a rien d'embrouillé, d'obscur, de compliqué comme l'histoire de Russie pendant cette longue période dite des apanages2, où tant de rivalités se trouvèrent en présence, tant d'ambitions, tant de ressentiments , tant d'intérêts, tant de vues eupides et contraires, et cela, dans une époque où le christianisme pouvait bien soutenir la grande idée de nationalité russe au milieu de la conquête mongole, mais où il était encore impuissant à dominer des mœurs et des passions violentes qui se manifestaient chaque jour par des expéditions injustes, presque toujours cruelles et sanglantes.

Tver joue un rôle important dans cette malheureuse période de l'histoire moscovite.

Son premier souverain fut Yarosîaff, le frère du prince Alexandre de Novgorod, surnommé Nevsky. Depuis lors, cette ville eut constamment ses princes particuliers , qui agrandirent leurs Ëtats aux dépens de qui ils purent, tantôt soutenus par les Novgorodiens leurs voisins, tantôt avec l'appui des khans de la grande horde, dont ils allaient humblement briguer les fa-* veurs.

Il serait peu attrayant de pénétrer dans les détails de ces annales

» Postillons ou cochers fournisseurs de chevaux sur les grandes routes. * Depuis la mort de Vladimir le Grand jusqu'à Jean III.

ROUTE DE MOSCOU. 103

lu mu 11 lieuses et sanglantes; un fait suflira enlre mille pour en donner une idée.

Le khan Usbeck, voulaut honorer ostensiblement son protégé, le prince Alexandre, lui envoya, en 1327, un ambassadeur accompagne d'une suite nombreuse et de soldats tatars. Celui-ci, une fois arrivé à Tver, ne se souvint plus que d'une chose, savoir qu'il représentait le conquérant et le maître; en conséquence, il trouva tout simple de faire piller la ville par ses gardes. Le procédé parut incongru au prince de Tver, qui se mit à la tôle de ses troupes, tomba sur les soldais du Tatar dans la ville même, et les battit complètement.

L'ambassadeur n'eut que le temps de se sauver dans le palais du prince, où il se retrancha de son mieux; mais le prince y fit mettre le feu, et l'envoyé du khan fut brillé avec tous les siens.

Curieux de visiter le théâtre où s'était passé un aussi terrible drame, sans être sûr qu'il existât encore, je me mis à la recherche de l'ancien palais souverain de Tver, accompagné d'une façon de cicérone qui n'en savait pas plus que moi. Nous battions le pavé depuis plus d'une demi-heure, arpentant la ville dans tous les sens, sans avoir rien découvert, lorsque mon homme imagina, en désespoir de cause, de me conduire devant un édifice qui portait bien certains signes d'ancienneté, mais dont le caractère no répondait cependant point à celui que je cherchais. C'était le vieux palais épiscopal agrandi, et qui avait été magnifiquement restauré sous le règne de l'empereur Alexandre pour servir de résidence à la grande-duchesse Catherine et au prince d'Oldenbourg son époux, gouverneur général de Tver, de Novgorod et de Yaroslaff. 11 fallut renoncer à l'autre.

Pour en finir avec l'histoire de Tver, à la fin du quinzième siècle, en 1-V.H), après une suite de sanglantes péripéties, cette principauté fut définitivement réunie à celle de Moscou, mais sans être encore néanmoins au terme de ses désastres. Les Polonais assiégèrent Tver en 1606, et s'emparèrent de cette ville qu'ils

saccagèrent. Les Russes la leur reprirent ensuite, ce qui ne se fit I«is sans de nouvelles violences. La peste vint ensuite, qui y fit invasion (1653), et sévit avec tant de fureur que, lorsqu'elle eut disparu, il fallut repeupler la ville devenue déserte 1 .

Enfin T impératrice Catherine H fit rebâtir Tver, à cette heure régulier, propre et riant, sur son fleuve qui le traverse *. La cité, rajeunie, paraît peu soucieuse aujourd'hui de son passé sombre et tourmenté, semblable en ceci à tant d'autres villes russes. Toutes eurent leur part de ce passé terrible, et toutes semblent en avoir perdu le souvenir; Moscou exceptée, toutefois, Moscou et peut-être aussi Kieff.

Je ne récapitulerai point les couvents, les églises, les établissements officiels que renferme Tver; il ne saurait rien ressortir de fort pittoresque d'une semblable nomenclature, et ceci n'est point un dictionnaire de géographie statistique.

Nous quittâmes Tver après dîner. La pureté crépusculaire du ciel nous éclaira pendant toute la nuit. La route était animée; les caravanes de télègues qui se succédaient, les rapides kibitkis, les courriers militaires, les équipages particuliers, quelquefois des compagnies de recrues, au front rasé, qui gagnaient le prochain district, des troupeaux de bœufs qui se dirigeaient sur Saint- IV'tersbourg1, tout cela, dis-je, imprimait un singulier caractère de vie et d'animation pittoresque à cette route qui, jusqu'à Valdaï ou plutôt jusqu'à Torjok, m'avait paru si déserte, si triste et si monotone.

A trois heures du matin, nous changions de chevaux dans la petite ville de Kline, que je ne nomme ici que comme souvenir, et parce qu'elle fit partie autrefois du patrimoine de la famille Romanoff, actuellement régnante.

1 Déjà Tver avait été ravagé par la peste en W17, en 1422 et les deux années qui suivirent.

• Cette ville est située sur le rivage élevé du Volga, entre la Tverlsa, qui se jette dans ce neuve, d'un côté, et la Tmaka, qui s'y jette, de l'autre. ■ Ces h<pufs sont expédiés des steppes de la Russie méridionale.

uoim; de Moscou.

A midi, nous aperçûmes, à travers la brume embrasée de l'horizon, se dessiner une couronne gigantesque de coupoles et de clochers d'or. Le cœur me battit. Bientôt nous laissâmes à notre gauche, au milieu d'un parc riant, un petit château frais et coquet avec sa moderne architecture gothique, un peu lourde et néanmoins pittoresque et au bout d'un quart d'heure nous eûmes atteint une grande porte triomphale : c'était la barrière. Nous la franchîmes et pénétrâmes dans l'immense faubourg de Tver. Nous étions entrés dans Moscou.

Je te vois donc enfin, Moscou, la ville sainte, Qui tiens une province enclose en ton enceinte, Et tant de frais palais, tant de tours, tant de croix. Qu'on demeure, à ta vue, immobile et sans voix! Vieille mère Moscou, ville aux blanches murailles, Dont l'antique foi grecque a nourri les entrailles, Sainte Mecque du Nord, que tout Russe pieux Vient saluer du front avant qu'il ne soit vieux ; Vénérable cité dont la tète rayonne Comme au front de tes tsars ta ducale couronne. Je suis donc dans tes murs et te vois, ô Moscou ! Et je vois ton Kremlin, ton vieux Kremlin, debout, Avec sa tour d'Ivan » et sa porte sacrée \ Et sa cloche d'airain, du peuple vénérée, Si grande, que vingt bras, s'ils l'essayaient un jour, A peine pourraient» ils en mesurer le tour! Moscou ! ville superbe, et riche, et magnifique, Qui laisses sur tes pieds flotter ta robe antique, Je te vois et t'admire!... et mon œil ébloui Se perd aux profondeurs d'un mirage inouï. C'est un réve : on dirait quelque Rome idéale Étalant au désert sa pourpre orientale ; Quelque étrange cité, dont le front radieux Étonne la pensée et fascine les yeux.

Et cependant, Moscou, tandis que je t'admire, Ma poitrine se ferme à l'air que je respire; Et Je ne sais quel voile étendu sur mon ctrur L'enveloppe à la fois et d'ombre et de douleur ; Et mon sein étouffé sous mes doigts bat moins vite,

1 Le château impérial de Pétrovsky.

' Clocher d'Ivan Vélikol (le grand).

s L'une des cinq portes du Kremlin, celle de Spaskoï, sous laquelle personne ne passe sans se découvrir la tête.

VOYAGE EN IVUSS1E.

Car à iravcri tes croix, ô mère moscovite, A travers tes remparts, tes dômes, tes palais, J'ai vu poindre et blanchir des ossements français!

Vue générale. — Origine. — Histoire.

L'aspect de Moscou est indescriptible; il éblouit et fascine; il est merveilleux. On dirait une ville de pontifes et de rois : c'est un amas harmonieux d'églises, de clochers, de remparts, de tours, d'aiguilles, de coupoles aériennes; l'or, l'argent et l'azur scintillent et rayonnent sur sa tôte comme une magique et gigantesque couronne. Je n'exagère point, c'est quelque chose d'inouï, de rêvé. J'ai parle de Rome idéale, j'aurais pu dire aussi quelque fantastique Bagdad, car si ou ne voyait pas la croix au front de ces tours et de ces églises dominer sur le croissant renversé, on pourrait prendre ces tours pour des minarets et ces églises pour des mosquées.

On sent que cette magnificence appartient à une autre civilisation, à un autre peuple, ou n'a pas le caractère européen. Il y a là quelque reflet de l'ancienne Byzance, et cependant Byzance a été dépassée. Jamais Byzance n'a vu étineeler sur sa téte tant de coupoles d'or à la form<î étrange et pittoresquo, jamais tant d'étoiles et de croix scintillantes. On est devant Moscou, cette cité inconnue à nos pères, et dont le nom les faisait rêver de voyages mystérieux et impossibles, de merveilles imaginaires ou fabuleuses.

Ce qui frappe d'abord, c'est le Kremlin ; le Kremlin, l'origine et le centre de Moscou ; le Kremlin, qui renferme tous ses monu -

monts les plus admirables, et, dans l'un de ces monuments, tous les trésors, toutes les couronnes, tous les sceptres, tous les trônes de ses tsars; le Kremlin, expression et symbole du vieux génie moscovite, comme Saint-Pétersbourg en est l'idée et la manifestation modernes.

Le Kremlin est une des grandes merveilles du monde, et ceci sans hyperbole. J'ai appelé plus haut Moscou la Rome moscovite, Moscou après Kieff, aurais-je dû dire. Mais si Moscou n'a pas les catacombes de son aînée des bords du Dniepr, si elle n'a pas les traditions chevaleresques et poétiques de la cour du grand Vladimir, ce Charlemagne slave, ni les antiquités chrétiennes du vieux monastère de Petcherskoï, elle a la foi ; elle a de saintes images éblouissantes de pierreries, des reliques vénérées dans leurs châsses d'or; elle a de magnifiques cathédrales avec des couvents; elle a à sa portée le graud monastère de Troïtsa, presque une cité, et qui soutint jadis, comme une place forte, le choc d'armées entières!... A défaut de Kieff, le Kusse pieux va visiter Moscou !

L'aspect de Moscou, quand on arrive de Saint-Pétersbourg, quelque merveilleux qu'il paraisse, est encore imparfait-. C'est du haut de la montagne des Moineaux qu'il faut aller l'admirer, à l'autre extrémité de la ville; il faut choisir une belle matinée par un beau soleil et un ciel bien pur; mais marchez sans vous retourner, traversez les délicieux paysages qui environnent Moscou sans vous en préoccuper, attendez d'avoir atteint la haute t'olliue, le plateau, si vous voulez, qui porte dans le pays le nom de Vorobièvoé gora (montagne des Moineaux) 1 .

Si l'on vient de la barrière de Tver, il faut tracer à travers la ville, du nord -ouest au sud-est, une ligne de douze à quatorze verstes ou kilomètres. La colline est sablonneuse à sa base; à mesure que l'on monte, elle se couvre de gazon ; sur la droite, un

1 La moindre élévation dans le nord et le centre de la Russie est appelée montagne {gora).

petit bois en ombrage la pente et le sommet. La Moskva coule à ses pieds.

C'est par cette hauteur que déboucha l'armée française en arrivant sur Moscou. J'imagine l'impression que dut produire sur elle l'immense et merveilleux tableau de cette vieille métropole russe.

La ville, étagée sur une série de collines dont le Kremlin occupe le centre et la plus élevée, sè développe aux regards dans toute sa magnificence. L'art d'un habile décorateur semble avoir présidé à sa disposition; l'œil n'en perd aucun détail et embrasse sans effort l'harmonie de son splendide panorama.

La Moskva, sinueuse comme la Seine, s'en va, après les détours les plus capricieux, tracer un demi-cercle en face du Kremlin, dont elle baigne les murs. En deçà, c'est un vaste quartier émaillé d'églises peintes de diverses couleurs, de jardins et de bois verdoyants, puis des prairies et- des couvents avec leurs clochers et leurs campaniles d'or, les méandres argentés de la rivière, et les pieds ombragés de la montagne des Moineaux.

On |>cut comprendre actuellement l'effet de cette prodigieuse et magnifique cité, étendant sur un périmètre de plusieurs lieues les murailles de tous ses édifices au front rayonnant d'or et d'azur.

L'imagination en est étonnée; elle n'eût rien pu rêver de semblable : cet amas de monuments, de constructions, de palais, œuvres de siècles et d'époques diverses, et tous riches et magnifiques; cette immense pyramide de coupoles et de tours qui scintillent dans les airs au-dessus du Kremlin, le centre du tableau ; celte verdure éclatante qui jette je ne sais quel souffle de fraîcheur à travers ces merveilles, dont elle fait admirablement ressortir les effets; la parfaite harmonie de cet ensemble colossal, cette variété d'architecture, qui rappellent à la fois les vieilles Indes, et Byzance et même l'Europe chevaleresque, sans rien enlever au tableau de son caractère général, tout cela, je le répète, étonne l'imagination, éblouit la pensée et fascine la vue.

Tel est l'aspect général, mal rendu sans doute, de la vieille

capitale des Dmitri-Donskoï et des Jean kalita, des Jeun 111 et des Jean IV, de Moscou , en un mot, l'origine et la base de la puissance politique des tsars.

Les historiens sont divisés sur l'origine de Moscou. Les uns la placent au neuvième siècle. Suivant ceux-ci , Oleg, tuteur du jeune Igor, fds de Rurik, fit construire, en allant de Kieff à Novgorod, une petite ville sur une rivière qui traverse actuellement Moscou, la Neglinnaïa, et l'entoura d'une palissade. Les autres lui donnent une origine moins ancienne, mais plus certaine, en la plaçant simplement au douzième siècle, trois siècles plus tard. Or, à l'endroit où s'élève aujourd'hui la cité des tsars, on ne voyait en 1 147 que quelques groupes de villages pittoresquement assis au penchant de collines verdoyantes, dont la sinueuse Moskva baignait les pieds. Le grand prince de Kieff, Youri, fils du célèbre Vladimir Monomaque, qui avait pris ce titre parce que sa mère était fille de Constantin Monomaque, empereur de Constantinople ', allant visiter son fils André, prince de Souzdal et de Vladimir, passa par là et fut frappé de la beauté du site. Il voulut savoir à qui appartenait ce domaine. On lui nomma le commandant Koutchkoj celui-ci, que son titre de tuissiatchioï* et ses grandes richesses rendaient puissant dans le pays, reçut le grand prince avec hauteur, presque avec dédain, s'exprima cavalièrement sur son compte, et refusa de lui rendre les honneurs qui lui étaient dus.

L'irritation du prince peut se concevoir. Il fit amener devant lui l'orgueilleux Koutchko, et après lui avoir sévèrement reproché son insolence, il le fit mettre à mort et jeter dans un marais. On

1 Vladimir-Monomaque est célèbre par l'esprit de douceur, de justice et d'humanité qui le distingua au milieu d'un siècle uù la force brutale tenait si souvent lieu de ces qualités; il était pénétré d'une philosophie ou plutôt d'une morale chrétienne qui respire tout entière dans ses derniers conseils à ses enfants, où l'on croirait lire la pensée noble et chrétienne de saint Louis. J'aurai probablement occasion d'en citer plus tard quelques passages.

» Commandant de mille hommes.

croirait lire un conte des Mille et une Nuits. Bientôt, touché des larmes des trois enfants du commandant : deux fils, et une fille nommée Oulita, il leur fit rendre de grands honneur» et les envoya à son fils André, à Vladimir; « après quoi, dit l'historien, il fit entourer de palissades la montagne sur laquelle s'élève aujourd'hui le Kremlin, y jeta les fondements d une ville, qu'il nomma Moskva, du nom de la rivière qui coulait auprès. Un peu plus loin, à l'endroit où se trouve à cette heure le couvent Znamenskoï, il en éleva un autre qu'il appela Kitaï, d'un surnom qu'avait porté son fiU André dans son enfance. » Tout n'était pas fini cependant; il fallait peupler ces deux villes nouvellement fondées, te grand prince y appela les habitants des environs et en fit venir de Vladimir, J'ai dit qu'on croirait lire un conte arabe. En effet, cette œuvre finie, le bon Youri continua sa route pour Vladimir, là il trouva bon de faire épouser à son fils la jeune Oulita, la fille du tuissiatchnoï qu'il avait fait mettre à mort; puis il emmena les deux mariés à Kieff, mourut un an après sou retour, en recommandant à son fils de peupler Moscou.

11 est certain que dans le principe cette ville ne fut qu'une sorte de place d'armes, de rendez- vous militaire, où les princes réunissaient les troupes des provinces voisines. Sa position centrale en fit aussi probablement un marché, point de départ de ce mouvement commercial qui devait faire de Moscou la ville la plus industrielle de l'empire.

Ici, il devient difficile de suivre l'histoire de cette ville, qui eut le sort des différentes cités de la Russie ; c'est-à-dire que son histoire fut une complication de guerres, de surprises, d'incendies et de troubles sans fin. Lorsque la conquête mongole eut lieu, Moscou fut prise et brûlée comme la plupart des autres villes russes. Par qui fut-elle reconstruite? les chroniques ne le disent point. Mais on sait qu'à une seconde invasion tatare, à peu de temps de la première, elle fut de nouveau envahie, saccagée et brûlée.

Bien que le prince Danilo ou Daniel ait pris le premier le titre de grand prince de Moscou, qu'il ait agrandi cette ville, et fait bâtir le Kremlin (an 1300)', et construire nombre d'églises et de couvents, entre autres celui de Saint-Daniel, dans lequel il prit la robe et où il est enterré, ce n'est qu'à Jean 1<T que commence réellement l'existence politique de Moscou, déclarée capitale de toute la Russie (1328).

Jean, surnommé Kalita7, fut un des souverains les plus pieux et les plus sages de la Russie. Douze ans de paix lui permirent de fortifier et d'embellir sa capitale. Il en fit reconstruire le Kremlin, toujours en bois, et l'entoura de murailles. Ses vertus, sa piété, attirent à lui la plupart des habitants et des boïards de Vladimir, qui, sur les pas du vénérable prince, archimandrite de toute la Kussie, vinrent s'établir à Moscou. Ceux de Tver suivirent cet exemple, de sorte que la jeune capitale vit doubler sa population. Il y a des qualités étranges et précieuses dans ce vieux peuple moscovite : le voici qui, attiré par les vertus d'un prince, arrive de tous côtés pour peupler sa capitale, et un siècle plus tard, on vit ce même peuple abandonner simultanément cette capitale pour ne point obéir à un usurpateur3. Déjà Dmitri , le grand Dmitri, celui qui battit les Tatars dans les plaines du Don, Dmitri avait fait ceindre le Kremlin de murailles de pierre et de brique. La puissance des grands princes de Moscou allait battant en brèche le système des apanages; leur puissance s'étendait et ils se plaisaient à embellir leur capitale. Sous le grand prince Jean M, qui réunit tant d'éclat sous son sceptre, la ville de Moscou, dit l'historien, « égala en beauté, en grandeur et en population, Novgorod même. « Son fils, Vassili III, prit le premier

'En bois de chêne.

1 A cause d'une bourse qu'il portait toujours avec lui pour faire des aumônes.

* Youri, qui avait détrôné pour la deuxième fois son neveu Vassili, surnommé le Sombre ou l'Aveugle. Vu de ses cousins lui avait fait crever les yeux. Ce Vassili fut rétabli sur le trône, et son règne, de trente-sept ans, fut utile à son pays.

le titre de tsar', autocrate de toutes les Russies : c'est à ce moment que Moscou peut réellement être considérée comme la capitale de l'empire : le fils de celui-ci, le fameux Jean IV, dont le règne de cinquante ans fut à la fois si glorieux et si cruel, établit cette célèbre milice régulière de strieletzys a, prétoriens du Nord, que Pierre Ier dut briser violemment pour n'en être pas détrôné.

Au commencement du règne de Jean IV, Moscou devint la proie d'un incendie violent et terrible, dont la description peut donner une idée curieuse de cette ville à cette époque.

« Cette cité, dit l'historien russe, voyait augmenter de jour en jour son étendue et sa population. Les constructions se multipliaient, tant dans le Kremlin que dans le Kitaî-Gorod; dans les faubourgs on traçait de nouvelles rues; les maisons étaient bâties dans un meilleur goût, mais les matériaux dont elles se composaient les exposaient aux incendies; c'étaient des bâtiments de bois sec que séparaient des jardins et qu'une étincelle pouvait embraser. Parmi les nombreux incendies qui éclatèrent à diverses époques, aucun ne peut se comparer à celui qui envabit celte ville en 1547. Le 12 avril, le feu consuma les boutiques du Kitaï avec leurs riches marchandises, les entrepots de la couronne, le couvent de l'Epiphanie et une multitude de maisons, depuis la porte de ïliinka jusqu'au Kremlin, jusqu'à la rivière. Une haute tour qui servait de magasin à poudre sauta en l'air, et emporta une partie du mur de la ville, dont les décombres renversés dans la Moskva en obstruèrent le cours. Huit jours plus tard, un second incendie réduisit en cendres toutes les rues au delà de la Jaousa \ où demeuraient les tanneurs et les potiers. Enfin, le 21 juin, le

» Tsar signifie souverain. Ce ne fut que Jean IV qui fit mettre ce titre sur ses monnaies. D'ailleurs, dans un traité avec l'empereur Maximilien d'Allemagne, Jean III s'était intitulé le souverain de toutes les Russies, prince de Vladimir, de Moscou, de Novgorod, Pskoff, Yougra, Viatka, Penne et Bulgarie.

» Pluriel de striéletz, archer.

3 Petite rivière qui traverse Moscou.

feu prit à YArbate, de l'autre côté de la Néylinnaïa*, et le vent étant très-violent, l'incendie, qui avait commencé au couvent de l'Assomption, se précipita comme un torrent et eut bientôt embrasé le Kremlin, le Kitaï-Gorod- et le grand faubourg. Tout Moscou semblait un immense bûcher embrasé qu'enveloppait un nuage opaque de sombre fumée. Les bâtiments en bois disparurent; ceux de pierre tombèrent en ruines. Le fer et le cuivre se liquéfiaient et coulaient dans les rues. Le sifflement du vent, le bruissement des flammes et les plaintes du peuple étaient couverts de temps en temps par l'éclat des explosions de la poudre gardée au Kremlin et dans d'autres quartiers de la ville. La plupart des habitants perdirent leur avoir. Le palais du tsar, le trésor, les armures, les images, les archives, les livres et môme les reliques des saints devinrent la proie des flammes. On ne sauva de la cathédrale qu'une image de la Vierge peinte par le métropolitain saint Pierre2, et les canons ecclésiastiques qui avaient été apportés de Constantinople par Cyprien. La célèbre image de la sainte Vierge de Vladimir resta en place, et, fort heureusement, le feu, qui consuma le toit et le parvis, ne pénétra point dans l'intérieur de l'église. Vers le soir l'ouragan s'apaisa, mais pendant plusieurs jours encore on vit fumer les ruines... Les jardins, les potagers mêmes ne furent point épargnés; les arbres se carbonisaient, les plantes se calcinaient. Les écrivains du temps font le tableau le plus déplorable de ce désastre, qui coûta la vie à dix-sept cents personnes, sans compter les enfants. On voyait des infortunés, les cheveux brûlés et le visage noirci, qui erraient comme des ombres parmi les ruines en cherchant leurs enfants; mais leurs recherches étaient vaines, et ils éclataient en plaintes et en sanglots. — Il n'existait point pour eux de consolations, ajoute mélancoliquement l'historien, car le tsar et les boïards s'étaient

1 Autre petite rivière ou plutôt un ruisseau.

* Le oi^ine qui avait quitté Vladimir pour venir s'établir à Moscou, où l'attiraient les vertus de Jean Kalita.

réfugiés au village de Vorobieff, comme s'ils eussent craint d'entendre les plaintes du peuple. Jean ordonna cependant de réparer le palais du Kremlin. Les riches se hâtèrent de reconstruire leurs maisons, mais le pauvre peuple fut oublié \ »

Malheureuse cité 1 un demi-siècle n'était pas écoulé depuis ce terrible incendie, que la famine vint la ravager à son tour : cent vingt-sept mille cadavres remplirent les rues de Moscou, ce qui peut donner une idée de la prodigieuse population de cette capitale, qui ne s'élève pas aujourd'hui à quatre cent mille âmes.

Malgré les cruautés et la tyrannie qui le terminèrent, le règne de Jean IV fut un des plus glorieux pour la Russie. Le nom de ce prince franchit les frontières encore peu connues de ses États, et vint prendre place à côté de tous les grands noms souverains qui forment une si lumineuse pléiade au seizième siècle européen ; François 1er, Charles-Quint, Louis VIII, le grand Soliman, Léon X î

Nous retrouverons Jean IV à Kazan. Je dirai simplement ici que ce terrible Jean IV, ce prince dont les cruautés furent sans exemple, après cinquante ans de règne glorieux, mourut à Moscou et fut enterré sous l'habit de moine dans la cathédrale de Saint- Michel-1* Archange. Les princes croyaient alors qu'il suffisait de vêtir eu mourant une robe de bure pour que tout fût racheté !

Le successeur de Jean IV fut le dernier prince de la maison de Rurik : pieux, doux et faible : ces trois mots le caractérisent. J'ai déjà dit comment Boris-Godounoff, son beau-frère, gouverna en son nom, et comment cet ambitieux pai ent, après la mort de ce tsar, arriva au trône par un crime. Un crime l'en fit descendre, et la guerre civile, jointe à la guerre étrangère, ravagea la Russie : c'est l'époque des faux Dmitri, je n'y reviendrai pas ici : seulement, je ferai observer que Moscou, qui devint le principal thé&tre de tous ces drames sanglants, dut peu s'embellir pendant cette sombre période. Les Romanoff arrivèrent enfin au trône,

• Trois cent •oitante-seize mille huit cent* âmes, d'après le calendrier de l'aradémie pour 185:».

wosr.or

qui mirent un ternie aux malheurs du pays. Avec eux Moscou s'embellit et s'agrandit de nouveau. Un magnifique pont en pierre fut jeté sur la Moskva; de nouveaux bâtiments s'élevèrent de tous côtés. Pierre le Grand arriva ensuite. Le siège du gouvernement fut transporté à .Saint-Pétersbourg, qui venait de surgir miraculeusement des. marais de ringrie, 1703 à 1717. L'empire fut divisé en gouvernements, et Moscou devint le cheflieu de celui de son nom. Mais elle garda ses souvenirs, son histoire, son Kremlin, les trésors de ses tsars, et le privilège de consacrer les nouveaux empereurs. En 1725, Pierre le Grand alla y faire couronner l'impératrice Catherine et il déclara qu'à l'avenir Saint-Pétersbourg serait la capitale de l'empire.

Moscou ne cesse cependant point de s'agrandir et de s'embellir : après Tincendie de 1812, elle s'est relevée plus élégante, plus coquette, plus belle, plus somptueuse et plus magnifique qu'auparavant. Le Kremlin a un nouveau palais impérial, la rivière de nouveaux ponts, les grands quartiers de nouveaux hôtels; il y a de nouvelles églises, de nouveaux établissements, de nouvelles rues.

Mais Moscou est surtout grande et belle par son Kremlin , par ses souvenirs, par son histoire, par sa foi, par ses cathédrales, par ses reliques, par les tombes de ses tsars, par son clergé, par son peuple, par son caractère, par ses écrivains, par ses poètes, par ses savants , par sa jeunesse , belle surtout par son patriotisme.

Division topographique de Moscou. — Sa physionomie intérieure examinée a un triple

point de rue.

La circonscription de Moscou, dont la ligne mesure environ quarante-cinq kilomètres ou verstes, présente la forme d'un immense trapèze irrégulier. La ville proprement dite, divisée en quatre parties, en occupe le milieu et tigure un cercle à peu près

parfait, coupé dans son arc méridional par un large méandre de la Moskva, dont les eaux viennent laver les murs du Kremlin et du Kitaï-Gorod, qui s'élèvent au centre de la cité et en forment les deux principales sections. C'était primitivement comme deux villes distinctes et séparées, qui se sont rapprochées en s'agrandissant, et qui à cette heure n'en composent réellement qu'une seule, mais magnifique, animée et monumentale.

La troisième partie de Moscou entoure ces deux-là. C'est le Biéloi-CMorod, la ville Blanche, originairement appelée la ville du Tsar. Elle prit son nouveau nom des mure dont elle fut entourée vers la tin du seizième siècle (en 158G), parce qu'ils étaient construits avec ces pierres crayeuses et blanches des carrières qu'on trouve dans les environs de Moscou. On les abattit sous le règne de l'impératrice Catherine H, et une charmante et fraîche promenade plantée d'arbres touffus, sous celui de Paul 1er, les a remplacés actuellement. Enfin la quatrième partie s'appelle Zemlénoï-Gorod , ce qui signifie : ville ceinte d'un rempart de terre. Ce rempart était palissadé en 1590, et percé de trente-quatre portes de bois qui donnaient passage à la nombreuse population de Moscou. Ce quartier forme la dernière zone du cercle occupé par la vieille capitale des tsars. Au delà ce sont les faubourgs, qui renferment des quartiers populeux, des champs, des bois, des prés, des domaines entiers.

Je ne m'arrêterai point aux détails de ce plan ; il suffît, je pense, de ces lignes générales pour prendre une idée de l'étrange et pittoresque topographie de cette ville, qui est allée se formant de zones, comme pour laisser voir d'une manière plus nette les différentes phases de son développement historique, semblable à ces terrains d'alluvion, dont les couches superposées permettent au naturaliste de suivre sans etrort les accidents de leur origine et la marche de leur formation.

Le caractère moral de Moscou n'est pas sans analogie avec celui de cette division physique. Il se présente sous trois aspects dont

chacun a sa couleur propre, sa zone, si je puis ainsi dire, sa signification spéciale. Et d'abord, c'est l'aspect religieux. Je ne veux pas parler seulement de cette quantité d'églises, de tours, de coupoles et de croix, dont j'ai présenté le tableau, ni de ces nombreuses chapelles remplies d'images et de lampes d'or, ni de ces moines, de ces popes qu'on rencontre à chaque pas dans les rues : cet aspect a une expression plus vivante, qui est le peuple même ; suivez-le : il s'arrête et s'incline devant la porte de toutes les églises; s'il y entre, il se prosterne sur leurs dalles; il salue de loin le clocher d'Ivan Veîiki de profonds signes de croix; montc-t-il au Kremlin, il se découvre avec respect en passant sous la porte Sposkoï, en souvenir de je ne sais quelle tradition de salut miraculeux ' .

Cet aspect est partout. Vous le voyez dans les splendides processions de ce clergé grec couvert d'or et de pierreries, et que le peuple suit en foule; il est dans les pèlerinages du couvent de Troitza , dans les pèlerinages du couvent de Voskressenskoï , dans cette grande fête de Pâques surtout, qui fait chanter toutes les cloches2 et met sur pied toute la population. En vérité, Moscou, à ce point de vue, est toujours la ville antique et pieuse, la vieille Moscou de Jean Kalita , des métropolites Saint- Pierre et Saint-Alexis, la Moscou religieuse et croyante des anciens jours!

Vient ensuite l'aspect monumental ; il est magnifique et grandiose; j'ai essayé d'en tracer une esquisse générale. Ici le caractère est historique et se rattache à une époque moyenne qui ne remonte guère au delà de Jean III : trop de guerres, trop d'incendies, trop de désastres ont traversé Moscou dans les temps antérieurs à ce prince.

Enfin apparaît la Moscou commerçante : celle-ci est la jeune Moscou, la ville des temps modernes, qui se console de ne plus

« L'usage de se découvrir en passant soua cette porte est devenu obligatoire pour tous, sans distinction de rang ou de fortune. » Plus de deux mille.

voir ses tsars habiter son Kremlin en s'enrichissant par le négoce, et d'avoir perdu le titre de capitale politique de l'empire, en s'en montrant la capitale industrielle. Mais il est à remarquer que le commerce et l'industrie de Moscou sont exclusivement russes, laissant les opérations extérieures à Odessa et à Saint-Pétersbourg.

Je ne prétends point ici aborder cet immense sujet du commerce moscovite; je n'en parle qu'au point de vue de ce troisième carae- . tère fortement imprimé à la Moscou moderne. Parla même raison, je me garderai d'aborder la statistique commerciale. Tout ce que je puis dire, c'est que le peuple slave a l'esprit mercantile, l'intelligence industrielle; il n'est aucun de nos perfectionnements manufacturiers que ne se soient appropriés dès longtemps les industriels russes : ils en sont quittes quelquefois pour faire venir un contre-maître anglais ou français; mais leurs manufactures marchent, et marchent bien. Leurs papeteries, leurs raffinerie» de sucre, leurs tanneries, leurs fabriques de drap et de toile, tout cela fonctionne et produit abondamment, et, en dehors de la consommation intérieure, ils ont les grandes foires et les grands entrepôts pour l'Asie : ils ont Nijni-Novgorod, Irbit, Kiakhta, ils ont K a/a m 1 . Moscou est le grand centre, le grand entrepôt, la grande artère du commerce intérieur de la Russie; aussi le mouvement des affaires y est- il incessant ; il suffit, pour rester dans l'expression pittoresque, d'aller visiter cet immense Gostinoïdvor de Kitaï-gorod, ce bazar moscovite qui, à lui seul, présente l'aspect d'une vaste cité, où tout est magasin, boutique, comptoir. Il n'est pas de nouveauté du boulevard des Italiens ou de la rue Vivienne qui ne se trouve ici représentée à côté des solides produits d'origine nationale; ces imitations sont, il est vrai, souvent imparfaites, mais elles indiquent du moins un peuple intelligent, industriel et habile.

1 11 sera parlé de ces villes en leur lieu.

L' intelligence russe, à l'endroit de l'industrie, est inouïe. On remplirait des volumes si on voulait récapituler les merveilleux résultats qu'elle produit chaque jour. Il n'est pas rare de voir un jeune paysan abandonner son village avec un pécule de quelques roubles dans sa bourse de cuir, gagner Moscou, y acheter une petite collection de mercerie, se mettre à courir le pays en marchand forain, augmenter son trafic, se fixer dans une ville importante, y ouvrir magasin, et finalement mourir millionnaire, et cela sans avoir cessé d'appartenir à la catégorie des hommes de la terre, et sans que son maître ait eu cependant l'idée d'entraver son commerce ou d'en profiter. Que si tous ces aventuriers industriels n'arrivent pas à mourir millionnaire, il en est peu qui ne laissent une fortune considérable à leurs enfants , qui ne manquent jamais d'être affranchis.

On pourra s'étonner ici, qu'à ces trois aspects différents sous lesquels se présente Moscou, elle n'en joigne pas un quatrième; que cette ancienne capitale d'un empire dont les institutions sont devenues particulièrement militaires n'ait rien dans la physionomie qui reproduise le caractère de ces institutions.

Je viens de dire que Moscou est industrielle, et l'on sait que l'industrie concorde assez peu avec l'esprit militaire ; de plus, sa population compte, en dehors du commerce, une nombreuse aristocratie, en partie retirée de la cour et du service, indépendante par sa fortune ou son rang, et qui s'inquiète peu de ce qui se fait à Saint-Pétersbourg. D'un autre côté, Moscou est la ville lettrée de l'empire comme elle en est la ville commerçante; ses savants, ses écrivains, ses poètes, étudient, pensent, écrivent, toutes choses fort étrangères à la nature des institutions dont je parle. Reste le peuple proprement dit, qui appartient généralement à la terre, peuple brave et résolu au besoin, mais qui natt avec des instincts éminemment pacifiques et une antipathie trèsprononcée pour le métier de soldat.

On voit qu'il n'y a rien dans tous ces éléments qui soit de nature

ù s'harmoniser avec les institutions militaires; aussi Moscou estelle habituée à n'y voir qu'une forme administrative, qu'elle respecte, mais qui n'en reste pas moins étrangère à ses goûts et à ses mœurs, ce qui ne l'empêche pas de représenter dans l'empire le principe national dans son acception la plus large et la plus vivante. Que l'intérêt du pays l'exige, et Moscou deviendra immédiatement la cité la plus militaire de la Russie. « Noblesse oblige, • dit l'adage. Passé engage, peut-on dire à l'endroit de Moscou ; et, certes, cette ville a suffisamment prouvé par le sien, qu'il n'est pas de sacrifice que la vieille terre de Rurik ne puisse, à un moment donné, attendre de son courage et de son patriotisme.

Le Kremlin. — Caractère historique. — L'ancien palais des t^ars : le faux Dmitri. — Le palais anguleux [granopitata palata). — Le palais impérial. — Le palais des armures [oroujcinaïa-palala].

Le Kremlin s'élève au centre de Moscou qu'il domine fièrement I avec ses murs crénelés et armés de tours, ses palais, ses cathé-

drales, ses couvents et l'étincellement aérien de ses coupoles d'or, qui brillent sur sa tête comme une couronne de globes enflammés. C'est toujours la même colline élevée, les mêmes fortifications, la même enceinte : ces murs sont ceux que fit bâtir le tsar Jean 1H, en remplacement des murs lézardés et croulants de Dmitri Donskoï \ Moscou a pu être détruite parle fer ou le feu, le Kremlin est resté debout ; les armées tatares sont venues se briser à ses pieds; celles des Lithuaniens et d'autres peuples l'ont assiégé en vain ; et si par un acte de patriotisme inouï, Moscou fut incendiée des propres mains de ses habitants et abandonnée à

1 Nous avons vu que ce prince fit élever des mure de pierre à la place des murs en chêne qui ceignaient auparavant le Kremlin. Ceux de Jean III, qui ont remplaté ces dernière, ont été depuis réparés et refaits en bien des endroits.

l'invasion française, qui n'y trouva qu'un désert fumant, le Kremlin reçut quelques blessures profondes, mais demeura toujours ferme et debout sur sa base, et depuis longtemps, on chercherait en vain la trace de ces blessures 1 .

« Le Kremlin, dit l'historien russe, est palpitant de souvenirs historiques. C'est là que Dmitri Donskoï déploya son drapeau noir en marchant contre le chef des armées tatares, le farouche Mamaï; là que Jean III foula aux pieds Y image du khan , à laquelle les grands princes étaient obligés de rendre un honteux hommage. La souveraineté y commença et s'y fortifia, non pour l'intérêt particulier des princes, mais pour le salut de leurs peuples... c'est par la porte vénérée de Spasskoï qu'entra Vassili Schonisky, tenant d'une main la croix et de l'autre le glaive pour abattre l'imposteur. On montre la place où tomba le faux Dmitri, en sautant par l'une des fenêtres qui se trouvent derrière le palais. C'est sur les parois de l'église de l'Assomption que le jeune tsar Michel 1 versa des pleurs amers, tandis que les Russes baisaient ses pieds en pleurant de joie... »

En effet, tous les grands drames historiques, tous les grands événements, les grandes révolutions de l'ancienne Moscou ont eu pour théâtre le Kremlin : c'est là qu'éclata, entre autres, cette terrible péripétie, ou si l'on aime mieux le dénoûment de cette ambitieuse aventure, un instant triomphale et couronnée, du moine hardi dans lequel le peuple crut avoir retrouvé l'héritier légitime de ses tsars. En vain le clergé, en vain les boyards avaient reconnu le fils de Boris-Godounoff , la multitude acclamait Dmitri , c'està-dire Otrépief, le moine dont je viens de parler

Les portes du Kremlin lui furent donc ouvertes, et l'aventurier

1 Ce fut l'arsenal qui souffrit le plus du jeu des mines françaises, et ensuite 1 église et la tour d'Ivan Veliki, dont la croix même fut enlevée avec une grande quantité d'argent. La croix se retrouva parmi les bagages abandonnés dans les neiges, pen dant la désastreuse retraite de nos armées.

* Michel Romanoff. Voy. l'Introduction de cet ouvrage.

» Voir l'Introduction, page 12.

reçut la couronne des descendants de Rurik. Mais il avait amené à sa suite un flot de Polonais qui inondèrent tout. Sa cour fut remplie de Polonais, sa garde fut composée de Polonais, une Polonaise partagea son lit. Il en aurait fallu moins pour irriter les Russes. Il y avait entre ceux-ci et les Polonais une haine profonde, et qui datait de la fondation de l'empire. Ces deux peuples ne s'étaient jamais vus que les armes à la main sur les champs de hataille, et il faut dire que les Polonais s'étaient toujours montrés les agresseurs. On peut donc comprendre l'effet que dut produire sur Moscou cette préférence donnée partout aux Polonais par le nouveau tsar. Aussi fut-il facile de faire comprendre au peuple irrité qu'il avait été trompé, que celui qu'il venait de couronner était un faux Dmitri, que le vrai Dmitri ne serait point allé mendier le secours de la Pologne, qu'il ne se serait point entouré de Polonais, qu'il n'aurait pas épousé surtout une Polonaise. Ces paroles se répandaient de proche en proche, soulevant à mesure la colère du peuple. Une première conspiration avait eu lieu, mais sans succès. Le chef de cette conspiration, le prince Sehonisky ', en fomenta hientôt une seconde. Cette fois l'ancien palais des tsars fut soudainement entouré. Le peuple poussait des cris de vengeance et roulait ses vagues humaines autour de ces murs élevés, dont l'architecture étrange s'harmonisait sinistrement avec ce terrihle drame.

Quelques Streltzy fidèles à la cause de l'imposteur, soit qu'ils n'eussent pas encore été détrompés, soit qu'ils eussent pitié de son sort, faisaient bonne contenance à côté de lui. Mais les cris populaires grossissaient comme la voix de la marée montante. Les menaces de mort retentissaient dans les airs; les haches étaient brandies; le bruit et le tumulte étaient au comble. Otrépieffeut peur. 11 gagna éperdu le fond du palais, et s'élança par une fenêtre de derrière, espérant ainsi se sauver à l'aide même de la

' Il fui condamné à mort après la première, et ensuite gracié.

l'ouïe ; mais la fenêtre était élevée, et en tombant il se cassa la jambe. Reconnu et saisi tout sanglant, il fut rapporté dans le palais à travers la foule étonnée et menaçante. Ici la Tsarévna, veuve de Jean IV, déclara qu'il n'était point sont (ils '. A cette déclaration les Streltzy, qui jusque-là lui étaient restés fidèles, l'abandon lièrent, et il fut impitoyablement massacré.

Quelle admirable mise en scène pour un pareil drame qu'un pareil lieu ! Ici tout est grandiose, étrange, bizarre, et pourtant magnifique. Tout semble porter encore le témoignage des passions terribles qui, à certains moments, soulevèrent les vieilles poitrines moscovites. D'abord l'ancien palais des tsars, où vient de se dénouer ce drame sanglant , quelle en est l'architecture, à quel style appartient-elle?... Ou ne sait. C'est un de ces monuments qu'on ne trouve qu'au Kremlin ou dans quelque poème oriental. Les étages superposés vont s'amoindrissant jusqu'au faite de l'édifice, qui n'offre plus qu'une sorte de ternisse en belvédère; à chaque étage circule une galerie extérieure avec des colonnes et des croisées cintrées; un immense escalier serpente le long de tout cela pour aller aboutir à un groupe de dix ou douze coupoles de forme bulbeuse dont un côté du bâtiment est flanqué, tandis qu'à l'opposite, il ne s'en élève qu'une seule. Irrégularité singulière et qui n'est pas sans harmonie, bizarre fantaisie d'artiste qui jette l'esprit dans le pays des rêves et des chimères !

Ce palais est encore rempli de la puissance de Jean III, qui le fit bâtir en l/iH7, par l'architecte Aléviso, ainsi que le palais qui y touche et qu'on appelle le palais anguleux (granovitaïa palala), probablement de son revêtement extérieur, qui esta facettes. Celuici, que les vieux Russes ont longtemps considéré comme une des merveilles du monde, en est du moins un monument plein d'iii-

1 Jean IV eut sept femmes. 11 s'agit ici de la dernière, Marie Nagoï, mère du Tsarévitch Dmitri, le même qu'avait fait assassiner Godounoff, et celui dont Otrépieff avait usurpé le nom.

térét historique. Son aspect est d une étrangeté sévère et monumentale, quoique d'une élévation médiocre. Il consiste en une salle voûtée, soutenue, à son centre, par un énorme pilier sur lequel viennent s'abaisser les voûtes, ce qui lui donne une solidité à l'épreuve des siècles. On respire dans cette salle je ne sais quel air de solennité mystérieuse et pénétrante. Tout y semble encore imprégné de la présence du farouche Jean IV. Le voilà sur ce vieux trône, d'où, au lieu de délibérer comme autrefois avec ses boyards, il leur dicte d'un ton courroucé sa volonté tyrannique. Là, derrière ce voile doucement agité, se dérobe une tribune invisible, où la tsarevna, entourée des dames de sa cour, écoute avec crainte les arrêts du maître absolu. La même tribune est encore là, le trône aussi, mais il a été renouvelé, c'est aujourd'hui un trône moderne, dont la destination est de recevoir le nouveau tsar qui sort de la cathédrale après son couronnement, et où viennent lui rendre hommage tous les grands dignitaires de l'empire.

Je n'aime point les ornements modernes s'étalant sur les choses anciennes. J'admire donc peu le velours cramoisi dont est tendue cette imposante salle, où sont étalés les blasons des divers gouvernements de l'empire actuel.

Voici maintenant le palais dit palais impérial, édifice plus jeune que les deux autres, il est du règne de l'impératrice Elisabeth, et un étage date de celui de l'empereur Alexandre 1er, mais formant avec eux un groupe architectural d'un effet intraduisible, par son originalité bizarre et pittoresque. Malheureusement il faut deviner aujourd'hui cet ensemble et ce pittoresque. Un nouveau palais impérial d'une dimension colossale a tout envahi, tout absorbé, tout fait disparaître. Sérieusement, ce nouveau bâtiment a englobé la moitié du palais d'Elisabeth, une petite église tout entière, le palais anguleux, et il masque les trois cinquièmes de l'ancien palais des tsars. Il est vrai, on a une grande façade moderne bien nette, bien neuve, bien régulière surtout ; elle domine

MOSCOI. 18;>

la terrasse du Kremlin, ses murs, ses gazons, ses fossés transformés en jardin ; elle domine tout Moscou. L'intérieur du palais joint, au luxe et au grandiose des appartements, le confort et la commodité des distributions modernes ; tout cela est parfait et je n'y verrais rien à dire, si cet ambitieux bâtiment ne me gâtait pas le Kremlin. Il m'a été impossible de ne pas faire la remarque à cette vue, que l'on fait ici précisément le contraire de ce qui se fait ailleurs, où l'on abat et démolit tout ce qui masque ou embarrasse les anciens monuments historiques.

Actuellement, laissant le palais des menus plaisirs, devenu la demeure d'une autorité militaire, celui du sénat, nous jetons un coup d'œil sur l'arsenal bâti par Pierre le Grand, restauré après l'explosion de 1812, et fier de voir, rangés devant sa longue façade, les canons français tombés aux mains russes pendant notre désastreuse retraite; puis, traversant toute l'enceinte du Kremlin en nousdirigeant vers le nord, nous arrivons au palais des armures (oroujeinaia palata)t appelé aussi le tresort monument moderne ', élevé, assure-t-on, sur la place où se trouvait la maison de Boris-GodounofT avant qu'il fût tsar, et construit dans un goût qui répond à sa grave destination, avec des colonnes, des statues et des bas-reliefs. Mais je me hâte de pénétrer dans ce palais, qui renferme le plus merveilleux des trésors, car ici l'or, les perles, les diamants, la forme des objets, l'étrangeté du travail, tout vient se mêler au passé glorieux, qu'il rappelle, de cette grande nation russe dont nous commençons peut-être à connaître quelques traits.

Un large et somptueux escalier nous conduit à une porte de fer, au delà de laquelle nous nous trouvons dans une salle circulaire d'une très-haute élévation et gardée par quatre chevaliers slaves, armés de toutes pièces, et qu'on dirait animés sous leurs vieilles cottes de mailles et leurs antiques cuirasses. De cette

• 11 fut commencé en 1810.

VOYAC.K KN lU'SSIE.

rotonde partent deux galeries, dont l une contient tous les objets précieux, les couronnes, les sceptres, les trônes, les chaînes et les croix; la vaisselle d'or, les coupes ciselées, les vases ouvragés, incrustés de pierreries, amas inouï et merveilleux de richesses souveraines où viennent se mêler, dans une hizarre association, les monuments de l'art byzantin du moyen Age et ceux de l'art semi-barbare d'un Orient inconnu.

Ces trésors étaient autrefois conservés dans les chambres d'or et d'argent du palais du Kremlin ; ils furent transportés plus tard, en 1747, dans les salles étroites du vieux palais des tsars, lorsque l'empereur Alexandre fit construire celui-ci.

On se demande d'abord comment tant de richesses ont pu être conservées au milieu de l'invasion et de l'incendie de 18!!2. C'est que le cas avait été prévu. Le trésor fut transporté à Nijni- Novporod, d'où il n'a été rapporté que pour occuper la nouvelle nrouje in a ta païata.

Je ne ferai point ici l'inventaire de toutes ces magnificences ; un inventaire n'est jamais chose fort attrayante; je me contenterai d'en indiquer les plus remarquables. C'est nommer d'abord la couronne de Vladimir-Monomaque, splendide présent de l'empereur de Constantinople, Alexis Comnene. Cette couronne, qui fut apportée à Kiefî en1116 par une ambassade grecque, servit au couronnement du grand prince, et n'a pas cessé depuis de figurer au couronnement de tous ses successeurs, jusques et y compris Jean et Pierre Alexiévitch 1 .

On ne pouvait choisir une plus digne et vénérable couronne pour consacrer les monarques moscovites. Vladimir-Monomaque fut l'un des plus vertueux princes de l'ancienne Russie. 11 répandit autour de lui un parfum de philosophie chrétienne, chrétienne surtout, qui eût honoré une époque plus éclairée. Un siècle et demi avant saint Louis, il laissait au fond d'une contrée qu'enve-

1 11 est ici question de Pierre le Grand.

loppaient encore les ombres de la barbarie un monument que n'eût point desavoué le saint roi; ce sont des paroles suprêmes: les derniers conseils du grand prince à ses enfants. On me saura peut-être gré d'en citer ici quelques lignes, qui pourront fournir le sujet d'un rapprochement intéressant et curieux.

« En approchant de la tombe, écrit le digne vieillard, je rends grâce au Tout-Puissant d'avoir prolongé mes jours. Sa main m'a conduit à une vieillesse avancée. 0 vous, mes chers enfants, et tous ceux qui liront cet écrit, observez bien les maximes qu'il renferme. Mais si votre cœur ne les approuvait pas, ne blâmez pas mes intentions, contentez-vous de dire : Déjà l'esprit du l'icillard a perdu sa vigueur.

« La base principale de toutes les vertus est la crainte de Dieu et l'amour de l'humanité. O mes enfants, louez Dieu et aimez les hommes. N'oubliez point les pauvres et nourrissez-les; servez de père aux orphelins; jugez vous-même les veuves, et ne laissez pas aux puissants le droit d'opprimer les faibles. Ne portez pas envie aux triomphes des méchants ni au succès de la perfidie, et redoutez le sort des impies. N'abandonnez pas les malades; que la vue des morts ne vous cause aucune frayeur, car nous mourrons tous. Chassez de votre esprit et de votre cœur toutes les suggestions de l'orgueil, et songez que nous sommes tous périssables : aujourd'hui pleins de vie, demain dans le cercueil. Ayez en horreur le mensonge, l'ivrognerie et la débauche, vices également dangereux pour le corps et pour l'âme. Ayez pour les vieillards le même respect que pour vos propres parents; aimez les autres hommes comme vos frères... Respectez surtout les étrangers de quelque qualité, de quelque rang qu'ils soient, et, si vous n'êtes pas à même de les combler de présents, prodiguez-leur au moins des marques de bienveillance, puisque c'est de la manière dont ils sont traités dans un pays que dépend le bien ou le mal qu'ils en disent en retournant dans le leur. Ne redoutez ni la mort ni les bêtes sauvages; conduisez-vous avec bravoure dans toutes les

occasions, et songez que quand la Providence a fixé le lernie de nos jours, rien ne peut nous soustraire à ses décrets. I^a protection du ciel est bien au-dessus de toutes les précautions humaines 1 ! »

La couronne de ce philosophe chrétien est, comme je l'ai dit, . venue de Constantinople. Elle est en filigrane d'or d'un travail merveilleux, et surmontée d'une croix de môme métal et semée de perles fines et de pierres précieuses.

Voici actuellement la couronne du royaume de Kazan, souvenir de conquête et d'affranchissement : celle-ci est travaillée dans le goût oriental ; elle est à jour et chargée de turquoises et d'un grand nombre d'autres pierreries.

C'est à présent la couronne d'Astrakhan, également souvenir de conquête; bijou oriental, comme l'autre, surmonté d'une grande émeraude brute et surchargée de diamants, de perles et de saphirs.

La couronne de Sibérie vient ensuite; elle est en drap d'or, avec une croix à son sommet, et, ainsi que les autres, couverte de pierres précieuses.

Puis ce sont les couronnes de différents tsars; celle de Pierre le Grand, celle de son frère, celle de son épouse; la couronne impériale, plus précieuse que les précédentes; celle de Pologne, celle de Géorgie, qui n'est là que depuis 1811, époque où ce tsarnt fut réuni à l'empire russe; et d'autres encore.

Arrivent les globes, les sceptres, les trônes et les croix, caries croix étaient portées par les princes russes, à l'instar des empereurs de Byzance, comme une marque de souveraineté. Je cite d'abord le trône, le sceptre et la croix de Vladimir-Monomaque, dont nous avons vu la couronne. Le trône, en bois de noyer, est simple : c'est le plus ancien trône de Russie. La frise du dais et les bas-reliefs de la partie antérieure sont couverts d'inscriptions,

» Karamsine.

et les autres panneaux de sculpture représentent des sujets empruntés aux annales moscovites.

Le sceptre ne répond pas à cette simplicité réellement patriarcale ; il est vrai que, comme la couronne, il était arrivé de Byzance, fastueux présent de l'empereur grec. 11 est en or et mesure près d'un mètre de longueur, scintillant de pierreries; il laisse voir deux cent soixante-huit diamants, trois cent soixante rubis et quinze émeraudes; le brillant émail qui l'entoure représente une foule de sujets religieux, tels que l'Annonciation, la Nativité, Y Adoration des Mages, etc.

La croix, également envoyée par l'empereur Alexis Comnène, est aussi riche par les reliques saintes qu'elle contient que par la matière dont elle est faite. Ces reliques sont un fragment de la vraie croix, et un éclat de la pierre du tombeau de notre Seigneur Jésus. Elle est renfermée dans une cassette précieuse elle-même par les pierreries et les perles qui la décorent.

Enfin le globe de Vladimir-Monomaque se distingue par la matière, le travail et les pierres qui l'entourent.

Parmi les trônes conservés dans cette collection de tant de royales merveilles, le plus remarquable au point de vue du travail, qui appartient à l'art du moyen âge, est sans contredit celui de Jean III. Ce fut comme un cadeau de noce apporté par son épouse Sophie, nièce de Constantin Paléologue, dernier empereur de Constautinople *• 11 est à observer que par celte union, Jean 111 crut avoir acquis des droits à une couronne dont il avait épousé la dernière héritière; aussi, à dater de ce moment, il arbora l'aigle à deux têtes sur l'écusson de la grande principauté russe, et prit le titre de tsar.

M'arrêterai-je actuellement à tous ces autres bijoux, à ces chaînes d'or et d'émail, à ces coupes ciselées, sculptées, gravées, ornées de pierres fines, et toutes hautes de quatre ou cinq pieds;

1 Fille de Thomas Paléologue Porphyrogcnète, frère de Constantin Paléologue.

à ces vases, à ces tasses, à ces plats, à ces cruchons, à ces bocaux, à ces puisoirs à ces poteries, à ces aiguières, à ces bracelets, à ces cannes, à ces groupes, à cette foule de fantaisies précieuses dont le catalogue seul remplirait cent pages? Je ne saurais mieux généraliser la réunion de toutes ces richesses, l'entassement de tous ces trésors, qu'en les comparant à une exposition d'objets sortis des palais enchantés des contes arabes.

Je citerai cependant encore une chaîne en or du premier Romanoflf (Michel). Cette chaîne est curieuse en ce que sur ses quatrevingt-neuf anneaux sont" gravés, à la suite d'une prière, tous les titres de ce tsar; je les transcris ici : .

« Le tsar et grand-prince Michel Féodorovitch, autocrate de toute la Russie ; de Moscou, de Vladimir, de Novgorod ; tsar de Kazan, tsar d'Astrakhan, tsar de Sibérie; seigneur de Pskoff, grand prince de Smolensk, deTver, de Yougor, deViatka, do Permie, de Tchernigoff, de Bulgarie; hospodar et grand-prince de Novgorod, de la terre de Nisov, de Rézan, de Rostoff, de Yaroslafe, de Béloséro, d'Oudor, de Livonie, d'Obdore, de Kondinie et de toute la contrée septentrionale; seigneur et souverain de la terre d lversk, des tsars de Kartalinie et de Géorgie, de la Kabarda, de Circassie et de plusieurs autres princes et hospodars, couronné du diadème des tsars des principautés de Vladimir, Moscou et Novgorod, et de la vaste et glorieuse souveraineté de Russie. L'an 7121 (1007). »

Je reviens dans la rotonde des chevaliers slaves et je pénètre dans la galerie de gauche, qui contient les armures et les trophées de victoire. Ici un portrait en pied, entouré de drapeaux, frappe les regards ; ce portrait est celui de l'empereur Alexandre ; les drapeaux sont polonais. Que si vous demandiez maintenant ce que contient cette cassette qu'on voit sous le portrait avec deux grosses clefs fixées sur son couvercle, on vous répondrait qu'elle

1 Vase de forme orientale pour puiser les liqueurs, etc.

MOSCOt . 191

contient la constitution de la Pologne, et que ces clefs sont celles de la forteresse de Zamost 1 (en polonais Zaniocz).

Passons et gagnons la salle des armures antiques, trésor d'un autre genre, mais non moins précieux. Ce qui caractérise cette collection, c'est le mélange, la variété des formes, des ornements, des origines. Ici l'Orient se mêle partout à l'Occident. Les armes turques, tatares, slaves, persanes, indiennes, alternent avec les armes d'Angleterre, de France, d'Espagne et de Suède. Seulement lieaucoup manquent de date et d'indication. 11 n'en est pas de même des armes russes.

Voici le bouclier impérial , déjà connu au commencement du douzième siècle : c'est un orbe en or damasquiné et couvert de pierreries.

Le glaive impérial, également en or damasquiné, avec une garde formée de têtes d'aigles et surmontée d'une couronne.

Le drapeau impérial , qui ne sort qu'au couronnement et aux funérailles des princes : il est en soie avec champ d'or, et autour, les armes de toutes les provinces de l'empire.

Viennent des cottes de mailles, des casques, des sabres, des masses d'armes, — des masses d'armes surtout ; — il y a la masse d'armes de Novgorod, celle de Kazan, celle d'Astrakan, celle de Sibérie. Parmi les cottes de mailles, il en est une devant laquelle on s'arrête avec un sentiment de curiosité tout pénétré de respect; c'est celle qu'a portée la célèbre possaduitsa de Novgorod , l'héroïque Maria. Sur chacun des anneaux qui forment le tissu de cette armure, on peut lire cette inscription, qui, à défaut d'autres preuves, en caractériserait parfaitement l'origine : a Dieu est avec nous ; contre nous, personne 2. » Ces paroles, pleines d'une présomptueuse confiance, ne sauraient appartenir en effet qu'à cette cité républicaine dont nous avons pu voir l'orgueil et la puissance jalouse. D'ailleurs la modestie n'a jamais formé le trait

• Aujourd'hui Iran-Gorod.

» S nanti Bog, nikio jé na nass.

dominant des nations slaves, ce qui n'empêche pas ces peuples de faire preuve d'une merveilleuse résignation aux jours mauvais de la fortune.

On ne quitte point cette belliqueuse galerie sans avoir remarqué un fauteuil à brancard, de forme simple, en bois à peine dégrossi, presque rustique. C'est celui sur lequel Charles Xll se fit porter à la bataille de Poltava , et qu'on trouva après la défaite de son armée parmi les débris qui jonchaient la terre, glorieux trophée de victoire dont Pierre le Grand put à bon droit s'enorgueillir.

Mais, je le répète, je ne fais point ici un inventaire; c'est pourquoi j'ai passé une foule d'objets sous silence : ainsi je n'ai signalé ni les fusils, ni les harnais, ni les selles, ni les tapis ou couvertures de chevaux qui se trouvent dans la même salle. Ce sont de riches présents offerts à différentes époques aux souverains russes par les sultans turcs, les chahs de Perse, ou les khans de Tartarie. Tous ces objets sont d'une magnificence féerique.

On voit aussi, parmi ces trésors, enfermé dans une capsule en vermeil d'un beau travail, l'original du code de lois rendu par Alexis Mikailovitcz, — le second des ilomanoff, — sous le nom d'Oulojénié Zakonn*. Ce code est écrit en caractères slavons sur un rouleau d'une immense longueur, mais fort étroit (huit ou neuf louées au plus) ; il est accompagné d'un deuxième rouleau contenant des corrections et des additions.

Je ne sais, mais il me semble qu'un code de lois pourrait être conservé ailleurs que parmi des casques, des sabres, des niasses d'armes, des selles et des harnais de chevaux.

» En 1<U9.

De l'architecture religieuse en Russie. — La cathédrale de l'Assomption. — Celle de l'Arcbange-Saint-Michel. — Celle de l'Annonciation. — L'église du Sauveur dans les bois. — Ivan-Véliki. — Le monastère dcTchoudoff et le couvent de l'Ascension.

Nous ne saurions actuellement quitter le Kremlin sans visiter quelques-uns de ses monuments religieux, sans entrer dans quelques-unes de ses cathédrales, les plus anciennes et les plus vénérées du peuple, celle do Y Assomption , par exemple, où se fait le couronnement des empereurs, celle de YArchaïKjr-Sainl- Mirhel, qui garde les tombes des anciens tsars.

Moscou est la ville des églises. Y en a-t-il einq cents? comme quelques-uns me l'ont assuré ; n'y en a-t-il que trois cents , ou même le chiffre en est-il un peu moindre? je pense que cela nous importe peu. 11 n'est pas de pays où les renseignements statistiques soient plus difficiles à obtenir'qu'en Russie. C'est ainsi qu'à Moscou, sur les lieux mêmes, il m'a été impossible d'obtenir un chiffre exact touchant ses monuments religieux ; tout ce qu'il est donc permis de dire, c'est que le nombre en est excessif.

On a beaucoup disserté sur l'origine et le caractère de l'architecture religieuse en Russie, sans arriver à rien de définitif et de concluant. Il est de fait qu'on en chercherait en vain le modèle dans Sainte-Sophie de Constantinople, ou dans les plus anciennes églises de la Grèce et de l'Asie Mineure. Ce n'est ni l'art gothique, ni le mauresque, ni le byzantin ; encore moins l'art classique de l'antiquité : c'est une sorte d'art composite, où l'imagination des architectes, inspirés surtout de l'Orient, a mêlé toutes les lignes et tous les ornements. Et cependant, au milieu de la plus grande variété des détails, on saisit une idée générale d'harmonie quelquefois étrange, qui étonne l'esprit et plaît aux regards.

Le clocher est généralement séparé du vaisseau principal et se trouve quelquefois tellement isolé qu'il semble n'en pas faire partie. Ce clocher regarde l'occident, et se relie à l'église par un passage auquel son étage inférieur sert de vestibule. Ce vestibule, avec la prolongation du sanctuaire à l'orient, forme une croix assez semblable à celle du vaisseau des anciennes cathédrales européennes. Quant aux coupoles , elles sont évidemment des imitations orientales. Chaque église en a au moins cinq , quelquefois davantage. Leur forme varie; il en est peu de semisphériques; quelques-unes, plus nombreuses, figurent un cœur renversé, fortement renflé à sa base ; mais le plus grand nombre est de forme bulbeuse. Toutes ces coupoles différentes d'aspect et de dimension, les unes dorées, les autres d'azur avec des étoiles d'or, celles-ci en étain, celles-là peintes de vives couleurs, toutes surmontées de la croix grecque posée sur le croissant vaincu , offrent à l'œil ce tableau bizarre et merveilleux dont on a déjà pu voir l'ensemble. Les murs des églises sont souvent peints en rouge, ce qui donne encore à leur architecture une physionomie particulièrement originale. Quant à leur intérieur, il est riche, et on y respire je ne sais quel air de solennité grave qui s'allie bien avec les profondes prosternations des fidèles sur le granit de leurs dalles.

La cathédrale de l'Assomption ( Ouxpenskossabor) est la plus ancienne église de Moscou qui ait été bâtie en pierre. Sa première fondation remonte à Jean Kalita. Elle ne fut pas heureuse. Un siècle et demi n'était pas écoulé que l'édifice s'affaissait sur sa base. Jean III le lit relever sur un autre plan par l'architecte bolonais Fioravanti, que les Russes appelèrent Aristotelc, je ne sais pourquoi. Son architecture, qui date, comme on voit, du quinzième siècle, est moitié byzantine et moitié tatare, ce qui donne à l'édifice, dont la coupe est d'ailleurs grandiose, un caractère à la fois étrange et pittoresque. Son vase est à peu près carré, avec quatre énormes piliers pour en soutenir la voûte, au-dessus

de laquelle plane une grande coupole d'or, entourée de quatre coupoles plus petites , comme une planète rayonnante qu'environnent ses satellites. Ce temple se distingue par son élévation, d'où cet air de majesté que n'avait point encore connu l'intérieur des églises russes. Tout est riche et magnifique dans cette cathédrale, où, comme je l'ai dit, se célèhre le couronnement des empereurs. L'iconostase, du plus merveilleux travail, élève jusqu'à la voûte ses cinq étages de vermeil. Ses murs sont couverts de glandes fresques à fond d'or. Les images saintes et les reliques y sont en grand nombre, et enrichies des plus étincelantes pierreries. D'abord c'est, à la droite des porta tsariennes, l'image du Sauveur, qu'on assure avoir été peinte par l'empereur grec Emmanuel, et qui avait appartenu, jusqu'en 1570, à Sainte-Sophie de Gonstantinople. Puis c'est la célèbre image de la Vierge de Vladimir, gardée dans une châsse du plus grand prix : on évalue à près de cent mille francs l'un des deux solitaires qui sont sur la téte de l'image, et à deux cent cinquante mille l'ensemble de la châsse. Cette image, pour laquelle les Russes ont Une vénération profonde, a été peinte, suivant la tradition, de la main de saint Luc l'évangéliste, et fut apportée à Moscou, pour lui servir de palladium, eh 1305, alors que Timour s'avançait contre cette ville.

Parlerai-jc actuellement des vénérables reliques que l'on conserve sur un iconostase* particulier; là, dans une châsse étincelante de pierres précieuses, est gardée la tunique de Noire- Seigneur Jésus-Christ, et, dans deux autres reliquaires éclatants, un fragment de la robe de la Vierge et un clou de la vraie croix.

Les premiers pasteurs de l'Église russe ont leurs toml>eaux dans cette cathédrale, ainsi que tous les métropolitains de Moscou depuis saint Pierre : ces tombeaux sont rangés le long des murailles.

LVstrade impériale, quand la cérémonie d'un couronnement

1 l 'iconostase ost le maitre-aulel, qui, dan» les églises grecques, se trouve en avant du sanctuaire.

doit avoir lieu, s'élève entre les quatre piliers, en face des portes Isariennes.

Autrefois on voyait suspendue au milieu de l'église, et descendant de sa voûte, une immense couronne d'argent massif, entourée de quarante-huit chandeliers, le tout d'une seule pièce et du poids de deux mille huit cents livres1. Lors du sac de Moscou, en 18 Pi, ce magnifique lustre disparut. Il a été remplacé depuis, mais par un lustre plus modeste, quoique d'argent aussi; ce dernier ne pèse que huit cents livres2.

A très-peu de distance de cette merveilleuse cathédrale, et la façade tournée de son côté, s'élève celle de YArchangeSaini- Michel, également fondée par Jean Kalita, qui y fut inhumé en 4341 , et dont la tombe commence cette longue série de sarcophages, qui, à l'exception de quelques-uns, renferment les restes de tous les grands princes et tsars moscovites, jusques et y compris celui de Jean, frère de Pierre le Grand.

Son architecture et son élévation différent peu de l'architecture et de l'élévation de la précédente.

Quoique remontant au règne de Kalita, cette église fut reconstruite sous celui de Jean III, par un architecte milanais nommé Héviso, et restauré en 1772 par ordre de Catherine II. Les fresques qui en décorent les murailles et les piliers représentent le jugement dernier et les anciens tsars russes, dont les tomhes dorment au pied de ces vieilles et graves figures. L'empereur Joseph vint visiter cette imposante et solennelle cathédrale. S'étant arrêté devant le tombeau de Jenn le Terrible, il demanda pourquoi c'était le seul qui fût recouvert d'un drap noir. Le métropolite Platon, qui accompagnait l'auguste étranger lui répondit : — C'est parce

1 Cest I»1 chiffre donné par Vsévolojsky. M. LcCointe le porte à cent treize points. Le |><>ud vaut quarante livres runes, ce qui donne un total de quatre mille cinq cent ûngl livres russes, ou mille sept cents kilos, en nombre rond le poud équivalant à

quinze kilos.

* Viugl ponds.

que Jean IV est le seul tsar qui ait pris la robe monastique avant de mourir.

D'ailleurs, ici, môme richesse d'iconostase, d'images saintes et de chasses dorées que dans l'église de l'Assomption. On y conserve les reliques de saint Dmitri d'Ouglitch , le dernier prince du sang de Rurik, et que Boris-Godounoff sacrifia à son ambition. 11 n'avait que dix ans lorsqu'il fut assassiné au couvent d'Ouglitch, d'où sortit plus tard le premier faux Dmitri, le moine Otrépieff.

Actuellement, jetons les yeux sur le point le plus élevé du Kremlin : il est occupé par une église d'un effet élégant et coquet autant qu'original, avec ses neuf coupoles et sa toiture d'or, son escalier couvert, sa galerie claustrale , d'où Ton peut embrasser l'horizon, comme du haut d'un belvédère : c'est la cathédrale de l'Annonciation (Blar/ovcchtclienskoï) ; elle est un peu à l'orient de celle de l'Archange-Saint-Miehel et s'appuie au grand palais impérial. Elle a d'ailleurs traversé à peu près les mêmes phases que celles que nous venons de visiter. Fondée en 1399, elle fut reconstruite en 1489, sous le tsar Jean III, auquel le Kremlin doit tant de monuments, et par le même architecte milanais précédemment nommé. Plus tard, Pierre le Grand la fit réparer, et plus tard encore, l'impératrice Catherine II la fit reconstruire en entier.

Le vase de l'église, de dimension moyenne, est éclairé d'un jour doux et mystérieux qui descend de sa coupole centrale : cette lumière ainsi tamisée donne à l'intérieur de ce temple quelque chose de plus solennel et de plus recueilli. Tout d'ailleurs y est riche et précieux. 11 est carrelé en agates apportées de la Grèce; ses murs sont couverts de fresques byzantines ; ses reliquaires sont en or et en argent avec incrustations de pierreries ; l'iconostase est en vermeil, et les images qui le décorent dans des cadres de la plus grande valeur.

« On ne doit point oublier, dit M. LeCointc, de voir une fresque représentant l'Annonciation, peinte sur le mur extérieur de

l'église, vis-à-vis le bel escalier (krasnoï Kriltso); un petit au veut sert à la garantir de la pluie. Cette image est remarquable par son ancienneté' et par la particularité qu elle offre, en ce que la Vierge est représentée près d'un puits. Ces sortes d'images sont trèsrares, et l'on n'en connaît qu'une seule à Moscou de semblnble ; c'est celle qui se trouve au cimetière de la Ragojskoï. A l'observation que l'auteur des Annales de la patrie 1 fait sur la difficulté de faire concorder avec les Évangiles la circonstance particulière qui place la sainte Vierge près d'un puits, nous ajouterons qu'on lit dans le Dictionnaire historique de la Bible, par dom l'ai met, à l'article Nazareth, que Phocas, qui écrivit au douzième siècle, dit, qu'aussitôt qu'on est entré dans Nazareth, on trouve l'église de Saint-Gabriel, au-dessous de laquelle une petite voûte recouvre le puits près duquel l'ange parla d'abord à Marie. Dom Calmet ajoute que, d'api ès une version admise par l'Église d'Orient, l'auge parla d'abord à Mario près d'une fontaine, et ensuite dans sa maison. »

Il y aurait encore à visiter l'église du Sauveur dans les bois, Spass na borou , la plus ancienne de Moscou, vénérable et modeste, derrière les grands palais qui en masquent aujourd'hui les humbles coupoles. In couvent avait été attaché à cet édifice par Jean Kalita ; c'était là qu'il distribuait ses aumônes et qu'il prit à sa mort l'habit monastique, ce qui semble contredire un peu la réponse du métropolite Platon à l'empereur Joseph, à l'occasion du voile funèbre jeté sur la tombe de Jean IV. 11 est vrai que le métropolite avait parlé de tsar et non pas de grand prince. Je ne m'arrêterai point à cette église, non plus qu'à une autre enclavée dans le palais des tsars, et qui s'appelle l'église du Sauveur derrière la grille d'or; j'aime mieux dire quelques mots du clocher d'/rari- Vêliki, qui s'élève non loin des cathédrales, dont il est toutefois isolé.

i Hevue russe publiée à Saint-I'étersbourg.

Ce monument, que le Russe salue d'un signe de croix du plus loin qu'il en aperçoit le sommet, perpétue le souvenir d'une affreuse famine qui ravagea la Russie, vers l'année 1000, sous le règne de Roris-Godounoff. On distribua du pain et de l'argent aux pauvres sous la condition qu'ils aideraient aux maçons.

Il est de forme octogone, surmonté d'une grande coupole dorée au feu et en or de ducats ; la croix qui dominait celte coupole fut emportée par nos armées comme trophée de victoire. L'orgueilleux trophée devait être abandonné au milieu des neiges, pendant la plus désastreuse des retraites!

Parmi les trente-trois cloches suspendues aux différents étages du clocher d'Ivan-Véliki, se trouve le célèbre beffroi de Novgorod, celte cloche démocratique, qui appela si souvent le peuple de la Hère cité sur la place des délibérations publiques! Cette assertion a été le sujet de plus d'une controverse. Il importe peu, je pense, aux lecteurs de cet ouvrage d'en connaître les débats ; il leur suffira de savoir que l'opinion de M. de Karamsine est à cet égard nette et péremptoire, et en fait de questions relatives à l'histoire de Russie, M. de Karamsine est une autorité dont il est permis de se contenter.

La tour d'Ivan-Véliki fut fortement entamée par la mine française de 1812, qui fit sauter l'église en l'air. Aujourd'hui tout est restauré ou reconstruit, église et tour. Les cloches d'Ivan-Véliki sont incontestablement les plus remarquables de Moscou ; il y en a une qui pèse quatre mille pouds, soixante mille kilos! Celte cloche ne sonne que trois fois par an, et je doute qu'un Quasimodo ait, à ces moments-là, la fantaisie de se rouler sous son battant.

A quelques pas de l'édifice dont je parle, on peut voir, posée sur une sorte de socle en granit, la plus grosse cloche qui ait jamais existé dans le monde. Il paraît qu'elle fut fondue par ordre de l'impératrice Anne, et que dix mille pouds de métal y furent employés. A-t-elle jamais été élevé et suspendue au haut du clocher? on ne sait, bien qu'on explique par sa chute, à la suile

d'un incendie, l'immense crevasse qui y est pratiquée et par laquelle deux personnes pourraient y entrer sans s'incliner. Longtemps cette clocle demeura enfoncée dans la terre à la place même de sa chute; l'architecte français, M. de Montferrand, l'a relevée sur la base qui la soutient aujourd'hui.

L'immensité de cette cloche prouve au moins une chose, c'est que, pour la fonte des métaux, les Russes sont devenus plus habiles que leurs maîtres.

Le Kremlin a aussi ses monastères : celui de Tchoudoff (des Miracles), qui renferme deux églises, mais où je n'ai rien vu de particulièrement remarquable.

Le couvent de religieuses de Yosnessénié (de l'Ascension) qui contient aussi deux églises, dont l'une offre le bizarre et piquant assemblage du style gothique et des ornements de l'architecture grecque. Ce couvent fut bâti par la grande princesse Eudoxie, femme de Dmitri Donskoï, qui, en mourant, y prit le voile sous le nom d'Euphrosine. L'ancienne église de ce couvent, outre les» restes de cette princesse, renferme aussi ceux de trente-cinq épouses de grands princes, parmi lesquelles la mère et deux femmes de Jean le Terrible.

LE KITAI-GOaOD

U place Rouge. — Us galeries du Gostinoï-dvor. — Incendie de 1812. — Le monument de Minine et Pojarsky. — Le Lobnoïé-Mesto. — Vassili-Blageunoi.

Nous quittons actuellement le Kremlin , et , prenant par une des deux portes de sa partie orientale, celle du Sauveur, Spasskoï, nous arrivons sur une place à l'aspect merveilleux. Ceci est encore un rôve : on est ébloui. Qu'on se figure sur l'un des côtés de cette place, vaste et régulière, la façade élevée d'une longue

rangée de galeries, ou lignes } suivant l'expression russe, riadi, qui forment le magnifique bazar dont il a déjà été question; au milieu de la place, en avant de ces galeries, un monument colossal en bronze, avec une base de granit : il regarde les murs crénelés du Kremlin, bornés d'un côté par la porte imposante que nous venons de franchir, et de 1 autre, par celle de Nikolsky, d'où s'élève une flèche élégante et hardie ; à l'un des bouts de la place s'élève, sur une terrasse qui la domine, un groupe à la fois informe et harmonieux de coupoles bulbeuses, qu'on pourrait prendre d'abord pour une de ces gigantesques masses de concrétions de stalactites où, comme on a dit, la nature semble s'être appliquée à imiter l'art ; à l'autre bout , ce sont des bâtiments gothiques aux cintres étroits et aux fines cannelures.

Ceci c'est le Kitaï-Corod ; cette place est la place Rouge, Krasnaïa,\n belle place 1 ; ce monument est celui deMinine et Pojarsky: ces coupoles fantastiques, celles de Vassili-Rlagennoï, ces édifices gothiques, les tribunaux; ces longues et merveilleuses galeries, le Gostinoï-Dvor.

Nous sommes donc dans le Moscou des affaires , dans la cité industrielle et marchande, dont le commerce animé rayonne aux quatre points de l'empire. « Moscou, disait dernièrement un écrivain russe en rendant compte de l'exposition dans cette ville des produits de l'industrie; Moscou, dans le sens industriel, est le centre de la Russie ; elle sert d'entrepôt à toutes les matières brutes et non ouvrées qui y arrivent des provinces les plus éloignées; ces matériaux transformés, en passant par les fabriques de Moscou et des villes voisines, sont exportés dans tous les coins de l'empire russe. Moscou est ainsi le point central et en même temps le point de départ du commerce et de l'industrie du pays. »

Rien de grandiose comme l'ensemble de ces vastes galeries

» En russe, le même mot signifie rouge et b<aa.

ouvertes sur cette magnifique place, serrées les unes contre les autres, élevées, vitrées comme nos grands passages, et chacune consacrée à une seule espèce de marchandise. C'est cet arrangement et cette division particulière qui leur ont fait donner le nom de ligne* : or ces galeries, ou plutôt ces lignes, portent le nom des marchandises auxquelles elles sont spécialement consacrées ; c'est ainsi qu'il y a la ligne des fruits, celle du tabac, de la coutellerie, celles des bottes et des souliers, celle des bouilloires* , des toiles, des bonnets, des gal4)tis,t\es toiles peintes, des pelleteries, des coutits, des chiffons, de Yorfévrerie, des dentelles, des chandelles, de la vaisselle, etc.

D'ailleurs le Gostinoï-Dvor occupant un vaste espace , toutes ses galeries ne sauraient s'ouvrir sur la place Rouge ; il y en a donc un bon nombre qui se trouvent entre les rues, car le Kilaï- Gorod, véritable cité, est coupé de rues2, comme il est semé d'édifices, de monuments, d'églises, de monastères.

Si ce théâtre de l'industrie moscovite est grand dans son ensemble , il n'en est pas moins pittoresque dans ses détails. Le mouvement y est incessant. Les acheteurs, les flâneurs, les curieux , les oisifs y abondent ; ceux-ci vaguent au hasard dans les profondeurs des galeries , comme le loup de la fable , « qui cherchait aventure ; » tandis que ceux-ci ne songent qu'à leurs affaires : ce sont ensuite des rendez-vous, des rencontres prévues, des scènes populaires , mille accidents piquants et variés ; et au milieu de ce mouvement, de ce bruit, de ce va-et-vient perpétuel, les marchands, debout sur le seuil de leurs boutiques, graves avec leur barbe flottante et leurs longs kaftans, qui font rêver des bazars de Bagdad et de Bassora, sont là, guettant les acheteurs et offrant leurs marchandises aux passants. Mais malheur à

1 La bouilloire Isamavar) joue un grand rôle dans les ménages russes.

1 11 contient quatre fraudes rues et seize de traverse. Vingt-sept de res galeries se trouvent entre la Nikolsky et l'Ilinka, deux rues des quatre grandes. Le nombre des boutiques dépasse six mille.

l'étranger peu au courant des us et coutumes du lieu, et qui, sur la foi des protestations obséquieuses du marchand moscovite, accepterait, sans en débattre le prix , l'objet de sa convoitise : à coup sûr, il le payerait au moins le double de sa valeur. J'ai . raconté à ce sujet la vente de certaine robe de chambre. Il est vrai, le marchand était un Tatar; mais à cet endroit, le Russe vaut un Tatar; ce qui ne l'empêche pas, à l'occasion, de traiter les affaires avec cette bonne foi patriarcale des anciens jours, (pie les raffinements de notre civilisation moderne ont depuis longtemps chassée d'au milieu de nous. Ainsi, si je n'ai pas été induit en erreur, il n'est pas rare de voir encore dans les grandes foires de l'empire, à Nijni-Novgorod , par exemple, deux marchands faire entre eux des transactions pour des sommes considérables, sans autre garantie que leur parole. Les marchandises sont livrées, l'acheteur les emporte, sous la simple promesse de venir en acquitter le prix l'année suivante à la même foire : promesse qui est toujours religieusement exécutée. Il est à remarquer que, dans ces sortes d'affaires, il s'agit ordinairement de sommes considérables : cent et deux cent mille francs. M. Solohoup, dans son spirituel roman de la Taran lasse, a mis en scène un marchand qui dépose entre les mains d'un autre marchand, qu'il ne connaît pas, une somme d'argent avec la simple prière de la remettre à une adresse qui se trouve sur son chemin. Pour moi, j'admire de pareils traits, mais je n'en suis pas moins d'avis que dans les transactions commerciales, une bonne garantie vaut une bonne promesse.

Quand on considère ce vaste bazar moscovite, on se surprend à admirer l'héroïsme de l'incendie de 18P2, car ce fut dans les galeries mêmes du Gostinoï-Dvor que le feu éclata, le jour môme

où Napoléon établit son quartier-général au Kremlin « Les

différents quartiers de la ville s'allumaient, brûlaient et dispa-

« Le mardi 15 septembre 1812.

laissaient à la fois. Quelques piliers de pierres calcinées et noircies indiquaient les endroits où il y avait eu des maisons. Le silence de la terreur n'était interrompu que par un rugissement semblable à celui des vagues d'une mer agitée ; il était produit par le vent, qui, poussant avec force ce torrent de feu, semblait se hâter d'étendre la destruction. De temps à autre, des édifices entiers s'écroulaient avec fracas. De quelque côté qu'on tournât la vue, on voyait des ruines fumantes ou des flammes. On entendait le tintement lugubre d'une cloche, et l'on supposa que c'était le signal que se donnaient les incendiaires. Le feu prenait comme s'il eut été mis par une puissance invisible, et malgré la vigilance des sentinelles françaises dont on entourait les maisons... »

« . . . Quoique la ville fût en grande partie construite en bois, il fallut plusieurs jours d'un incendie général pour la consumer. A la fin, il resta dans beaucoup de quartiers si peu de traces d'habitations, qu'on avait de la peine à reconnaître les rues. Des cadavres humains à demi consumés, des chevaux morts, des vaches, des chiens calcinés gisaient au milieu des ruines »

Puisque je parle de ce terrible incendie, encore quelques détails :

« Ce fut dans la nuit du 23 octobre, lorsque l'armée eut évacué la ville (les décombres de la ville plutôt), que les Français firent jouer sous le Krernl* des mines dont les horribles dégAts n'ont été réparés que dans ces derniers temps, avant 1834. La nuit était sombre. A minuit le feu prit à l'arsenal du Kremlin, et l'on entendit la première explosion qui, à de courts intervalles, fut suivie de six autres. Rien n'était plus terrible; les pierres de taille furent lancées à cinq cents pas. Dans les environs, les portes furent enfoncées et les fenêtres brisées. 11 ne resta pas un seul carreau de vitre, et les débris du verre furent incrustés dans les

1 Histoire de la destruction de Moscou en 1812.

* J'ai toujours écrit Kremlin pour me conformer à une orthographe consacrée en France, bien qu'effectivement on doive dire h'rcml.

MOSCOU. 20â

murailles circon voisines; les pierres volaient au milieu des chambres; les hommes étaient terrassés parla frayeur; d'autres furent enlevés de leurs lits. Plusieurs maisons furent ébranlées et leurs murailles se fendirent; mais il n'y en eut aucune qui s'écroulât, parce que le petit nombre d'édifices qui, dans ce quartier, avaient été soustraits à l'incendie, se trouvaient assez éloignés du Kremlin. Les tours et une partie des murailles furent renversées ; et le tout n'aurait présenté qu'un monceau de ruines, si ces vieilles constructions tatares n'avaient pas résisté à l'énergie de la poudre à canon *. »

Il faut le dire, il est peu de pays où les désastres soient aussi vite réparés qu'en Russie ; et celui-ci, produit par le patriotisme, trouva le patriotisme prompt à en faire disparaître les traces. Les souscriptions s'organisèrent sur une vaste échelle : il s'agissait de faire sortir Moscou-la-Sainte de ses cendres, la ville vénérée, le berceau de la puissance russe ; les sacrifices furent à l'ordre du jour, et le gouvernement aidant, de cette immense destruction de l'antique ville des tsars surgit bientôt une ville nouvelle, ou, pour être plus exact, la même ville sortit de ses décombres fumants plus belle, plus élégante, plus gracieuse, et toujours avec son vieux Kremlin, ses vieux édifices auxquels le feu et la mine avaient fait de si profondes blessures, aujourd'hui, dès longtemps cicatrisées.

Le monument de Minine et Pojarski s'élève au milieu de la place Houge, entre le Kremlin, qu'il regarde, et le (iostinoï-Dvor, en avant duquel il se trouve, monument héroïque de gloire et de patriotisme, placé au centre de la ville industrielle, au centre de la ville marchande et bourgeoise. On peut s'en étonner au premier instant, mais l'étonnement cesse lorsqu'on vient à penser que l'un de ces deux hommes, auxquels la Russie a voué ce bronze, était un simple bourgeois, un marchand, un boucher; et «lue s'il fallait mesurer la part de gloire et d'honneur que chacun

1 Histoire de la destruction de Moscou enlHM.

d eux a droit de revendiquer dans le grand événement qu'ils rappellent, la plus grande serait sans contredit celle du bourgeois. — On sait qu'a la suite des guerres civiles qu'avait entraînées l'usurpation de Boris - Godounoff et les apparitions des faux Dmitri, Moscou était tombée aux mains des Polonais qui y ré* gnaient en maîtres. — Le pays divisé, vaincu et sans force, s'affaissait et ne songeait plus à la délivrance. 11 fallait pour cela une armée et un cbef ; mais il fallait surtout l'homme qui put créer l'armée et lui donner ce chef : cet homme fut Minine, ce boucher de Nijni-Novgorod. 11 s'adressa au patriotisme de ses concitoyens et le réveilla. L'armée fut levée; puis il s'adressa au prince Pojarsky, et lui dit : « Prends-en le commandement et chasse les Polonais. • Le prince Pojarsky chassa les Polonais (1610;. Le grou}>e en bronze qui représente les deux héros est de grandeur colossale; la comi>osilion en est simple, mais expressive. \â> prince est assis, vétu à l'antique, armé de son épée et la main gauche appuyée sur son bouclier. Minine est debout, la main posée sur le fer du prince; son liras droit est levé; on voit qu'il invoque son secours et le somme de voler au salut de la patrie. Cette statue est pleine de vie, elle est animée, elle respire ; elle est l'âme du groupe, l'idée tout entière du monument. Et en ceci, le statuaire, M. Martoss, a réellement saisi le côté héroïque de son sujet, et l'a reproduit avec un talent de premier ordre.

Les bas-reliefs du piédestal sont relatifs au même fait, dont ils reproduisent divers détails. L'inscription est simple : « Au liourgeois Minine et au prince Pojarski, la Russie reconnaissante; l'an 1818. » Cette inscription est en russe.

Sur la même place, on aperçoit une sorte de tribune entourée d'un mur circulaire et dont l'origine et l'usage sont assez controversés. Cela s'appelle le bobnoïé-Meslo. La traduction de ce mot, s il faut en croire M. Le Cointe, estCapitole, et d'après une tradition populaire on l'aurait appelé de ce nom, parce que, dans une fouille, on aurait trouvé en cet endroit des crânes humains (lob

signifie front), ce qui n'a rien de fort extraordinaire si l'on songe aux nombreux et terribles combats qui se sont livrés sous les murs du Kremlin.

Quant à l'objet primitif du lj>btw)é-Mesto, on n'en sait Irop rien. Suivant le» uns, c'était un lieu d'exécution. Lobnoïé veut dire aussi — de supplice; — suivant les autres, c'aurait été une tribune aux harangues, à l'usage des anciens tsars; suivant les autres encore, il aurait servi de reposoir à une procession solennelle.

Le Kitaï-Gorod qui, avec le Kremlin, forme le C.orod proprement dit (la ville), le premier des dix-sept arrondissements de Moscou, est une véritable cité, ainsi que j'ai dit, dans laquelle toutefois nous resterons peu. Mais je ne saurais quitter la place Rouge sans m'arrêter un instant devant l'édifice le plus merveilleusement bizarre qu'il soit possible d'imaginer : c'est la cathédrale de Vassili-Blagennoi 1 (de Saint-Basile).

Cette cathédrale fut fondée par Jean le Terrible en commémoration de la prise de Kazan, et pour rendre grâce à Dieu de cette conquête, qui complétait la délivrance de la Russie. Une tradition raconte que ce terrible tsar trouva ce monument si admirable qu'il fit crever les yeux à l'architecte, afin qu'il ne pût en élever de semblables ailleurs. En voici une autre. Le tsar fit venir l'artiste et lui ordonna de lui faire le plus bel édifice qu'il lui serait possible. Lorsque l'ouvrage fut terminé, il en parut fort satisfait, et en récompensa grandement l'auteur, puis il lui adressa cette question : « Pourrais-tu me faire quelque chose de mieux? » Et sur la réponse affirmative de l'architecte, il lui fit trancher la tête.

J'ai dit que cette cathédrale est l'édifice le plus merveilleusement bizarre qu'on puisse imaginer. En effet, n'y cherchez aucune symétrie : ses tours et ses coupoles, grandes et petites, n'obéissent

1 l.a Protection de la sainte Vierge {Pokrofskoi). Elle a été aussi désignée soug le nom de la Sainte-Trinité, et aussi sous celui de Jérusalem. Ceci s'explique : cette église en renferme plusieurs. Ce sont plutôt de» chapelles toutées, basses et communiquant entre elles, avant chacune leur nom particulier.

à aucune règle, pas une ne ressemble à l'autre; c'est une bigarrure étrange, quelque chose de fantastique. L'imagination de l'artiste qui a créé cela devait être singulièrement puissante, indépendante et sauvage; et cependant tout cela pris dans son ensemble se coordonne et offre un aspect plein d'harmonie ; revenez aux détails, tout se désorganise et vous tombez dans le fantastique. Toutes ces coupoles de forme, de coupe, d'ornements différents, sont peintes de vives couleurs tout aussi variées; du milieu de leur groupe colossal s'élance une flèche pyramidale surchargée d'ornements de détails et terminée par une boule à pointe qui est pour ces sortes d'édifices une forme consacrée. Tout dans le reste du bâtiment répond à cette irrégularité, à celte incohérence de composition qu'on serait tenté d'appeler barbare si l'art n'y avait pas été répandu avec une si grande profusion. On a dit qu'un Anglais fit tout exprès le voyage de Saint-Pétersbourg pour voir la grille du Jardin d'Été : j'eusse beaucoup mieux compris qu'il eut fait le voyage de Moscou pour voir l'édifice de Vassili-Blagennoï

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