‹ Voyage pittoresque en RussieChapitre 7 sur 45 · RECIT · texte numérisé non relu

RECIT

En l'an mil huit cent vingt, au delà de Moscou,

Au fond de sou château comme au fond de son trou,

Végétait un boyard, le dernier de sa race,

Vieux garçon, riche, avare, et n'aimant que la chasse,

C'est-à-dire personne. Or, cet avare, un jour,

Ce boyard, qui jamais n'avait connu l'amour,

Fit rencontre, en chassant, non loin de sa demeure,

D'un camp de Bohémiens qui faisait halle une heure,

Et parmi ces bandits une femme lui plut.

Quinze ans! Il l'acheta. Combien? Le moins qu'il put.

Vous dire ici le temps qu'il garda la Bohême,

Et son titre au château, sa charge; dire même

Les contes que broda là dessus tout Moscou,

Et ceux des bons voisins qui s'en donnent leur soûl ;

Vous dire aussi comment disparut cette femme,

Si ce fut le matin ou le soir, sur mon âme,

Je n'en sus jamais rien et m'en inquiétai peu :

Vous ferez comme moi, madame, s'il se peut.

Seulement vous saurez, pour achever l'histoire,

Qu'un homme — un certain soir — figure à barbe noire,

Teint vernis en ardoise, air de brigand de nuit,

Vint frapper au manoir, et repartit sans bruit.

Voici : le lendemain, le château solitaire,

Le triste et noir réduit du vieux chasseur austère,

Vit son maître et seigneur sourire, et, devant tous,

Caresser une jeune enfant sur ses genoux.

Dès ce jour le boyard crut avoir une fille.

L'enfant était charmante : un regard qui pétille,

I n profil plein d'esprit, de la grâce à ravir,

Vive comme un chamois qu'on aime à voir bondir ; Ardente dans ses jeux, espiègle, volontaire, Et prête au moindre mot à se rouler par terre. Elle grandit ainsi. Le vieillard l'adorait. Je ne sais qui lui dit que c'était son portrait.

II la légitima, la fit son héritière,

Et mourut. La douleur dura l'année entière,

Juste comme le deuil. Puis, au bout de ce temps, Secouant ses cheveux sur un beau cou flottants, L'orpheline sourit. Elle était ricne et belle : Les partis aussitôt surgirent autour d'elle. On lui dit de choisir. Un titre la surprit: Un blason relevé d'hermine. Elle le prit. Mais le blason couvrait une bète de somme, Quelque chose de laid portant figure d'homme. Il fallut prendre tout. C'est ainsi, rien pour rien. L'usage est général, qu'on soit juif ou chrétien. Mais un mari qui n'a que son blason pour plaire, De rigueur plaît un jour, deux u'est pas ordinaire; Trois, jamais. Celui-ci, de son honneur soigneux, Alla rejoindre à temps ses illustres aïeux. Sa veuve n'était plus maîtresse de son àme : C'était comme un vaisseau dont la soute s'enflamme, Comme un vase trop plein qui crève par les bords, Comme un feu souterrain qui s'élance au dehors, Son heure avait sonné : son amour fut ardente; Elle aima comme on fait, Bohême, sous la tente, Sans calcul, par instinct, avec larme, avec feu, Avec l'emportement du joueur pour le jeu... Maintenant, quel était l'objet de cette flamme? Pour qui la passion fougueuse de cette àme, Ces soupirs embrasés, ces battements de cœur, Et ces tressaillements d'une invincible ardeur? Quel fortuné mortel, entre ceux de la terre, Sut-il de ce volcan allumer le cratère? Serait-ce quelque noble et superbe boyard? Quelque beau chevalier de la garde du tsar? Quelque muguet de cour de jeune renommée, Porte-blason d'hier à couronne fermée?

— Non. Le mortel heureux, objet de tant d'amour, De parents blasonnés n'a point reçu le jour. Ses aïeux inconnus n'ont rien qui les renomme: 11 n'est prince, boyard, baron-, ni gentilhomme; C'est un simple chanteur, à la voix de ténor, Qui l'exploite à Moscou, comme une mine d'or.

D'ailleurs, beau de plumage et de fière encolure, I n magnifique coq. Pour clore l'aventure, Le coq, un beau matin, livra sa plume au vent, Et l'autre disparut sans bruit le jour suivant.

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