HISTORIQUE
CAMILLE PICTET
Nous avons le triste devoir de consacrer ces premières pages à la mémoire de notre ami le Dr Camille Pictet, qu’une mort prématurée vient d’enlever à la science et à l’affection des siens. C’est avec un profond chagrin que nous inscrivons, dans un cadre noir, le nom de ce collaborateur dévoué; nous ne voulons pas, cependant, commencer la relation de ce voyage accompli avec lui, sans retracer les débuts d’une carrière scientifique si cruellement brisée au moment où elle donnait les plus brillantes espérances.
Jules-Camille Pictet est né le 28 juin 1864. Il appartenait à une de ces familles dont Genève a le droit d’être fière et qui depuis plusieurs siècles a fourni de nombreuses générations d’hommes dévoués à la science et à leur pays. Son père, Édouard Pictet- Mallet, fut un entomologiste distingué auquel on doit, entre autres, d’importants mémoires sur les Névroptères.
Mais si le nom de Pictet est inscrit dans le livre d’or des sciences naturelles, c’est surtout au grand-père de Camille, à François-Jules Pietet-de la Rive, qu’il le doit. Nous n’avons pas à retracer ici les mérites de ce savant illustre qui eut une influence si considérable sur le développement scientifique de notre pays et fut, pendant toute sa vie, l’une des autorités les plus incontestées de la paléontologie. Il convient cependant de rappeler que Pictet-de la Rive fut le fondateur de notre Musée d’histoire naturelle. Ses fils et son petit-fils, fidèles aux traditions de la famille, n’ont jamais cessé de prouver l’intérêt qu’ils portaient à cet établissement.
Nous pourrions, en remontant plus haut, trouver dans la parenté de Camille Pictet, les noms de savants tels que Charles Bonnet ou Horace-Bénédict de Saussure, mais nous n’avons pas besoin de cela pour admirer profondément les traditions qui tendent à perpétuer, dans une famille, le culte et F amour de la science.
Personne n’était plus attaché à ces traditions que Camille Pictet. Dès son plus jeune âge, il avait montré une passion ardente pour l’histoire naturelle. Tout enfant, il se plaisait à classer des fossiles dans le cabinet de travail de son grand-père. Pictet-de la Rive encourageait avec une joie bien compréhensible les goûts scientifiques de son petit-fils, mais il fut enlevé trop tôt pour le voir entrer dans la carrière.
Après un séjour de trois années à Stuttgart, Camille Pictet entra à l’Université de Genève. Il suivit avec assiduité les cours de zoologie et d’anatomie comparée du professeur Cari Yogt et travailla, sous sa direction, dans le laboratoire de microscopie. En outre, il sjit mettre son temps à profit pour fréquenter les laboratoires de chimie, et les connaissances qu’il acquit dans cette science lui furent plus tard d’une très grande utilité pour tous les travaux de technique histologique.
A la fin de ses études universitaires, Camille Pictet se rendit à la station zoologique de Roscoff. Le professeur de Lacaze-Duthiers y avait mis gracieusement une place à sa disposition et il put, pour la première fois, se familiariser avec la faune marine. Puis il revint à Genève où Hermann Fol enseignait l’embryologie comparée. Camille Pictet travailla sous sa direction et entreprit, en vue du doctorat, une étude générale de la spermatogénèse. Sur les conseils de Fol, il alla passer une année à l’Université de Fribourgen-Brisgau, auprès des professeurs Weismannet Wiedersheim. A son retour, Hermann Fol, qui venait de fonder la station zoologique de Villefranche, l’emmena avec lui au bord de la mer.
C’est à cette époque que nous eûmes le bonheur de nous lier avec Camille Pictet d’une amitié profonde et que rien n’a jamais altérée. Son caractère sérieux et un peu timide
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cachait, sous une froideur apparente, une exquise délicatesse de sentiments. Tous ceux qui ont pu entrer dans son intimité ont apprécié, chaque jour davantage, les qualités solides de cet ami fidèle et dévoué.
Pictet profitait des vacances que lui laissaient ses études pour parcourir les Alpes. L’escalade des hautes cimes plaisait à son caractère audacieux et Y Écho des Alpes du mois de janvier 1890 contient un récit très intéressant de son ascension à l’aiguille du Géant.
Après trois hivers passés au bord de la Méditerranée, à Villefranche, à Nice et à Naples, notre ami résolut de compléter ses études zoologiques par un voyage dans les contrées tropicales. Nous fûmes heureux de pouvoir exécuter ce projet avec lui et le 9 février 1890 nous quittions le port de Marseille à destination de Singapore. De là, nous devions visiter les principales îles de l’archipel malais, Bornéo, Sumatra, Java, Célébès, Timor et les Moluques. L’intimité qui naît entre voyageurs parcourant une contrée lointaine, nous permit d’apprécier plus que jamais les qualités exceptionnelles de notre ami. La décision et l’énergie de son caractère, jointes à des connaissances générales très étendues le rendaient particulièrement apte aux explorations scientifiques. Dans ce domaine, comme dans celui de la zoologie, il eût certainement rendu les plus grands services à la science, si la mort impitoyable n’était venue faucher avant l’heure cette belle intelligence.
Pendant un séjour de deux mois et demi aux Moluques, où il fit d’abondantes récoltes d’animaux marins, Camille Pictet étudia spécialement la faune des Hydraires de la baie d’Amboine, et continua ses observations sur la spermatogénèse. Mais ce sujet était vaste et, à son retour de voyage, il dut se borner à rédiger les résultats que l’étude de quelques types principaux lui avaient fournis. Ce mémoire fut présenté à la faculté des sciences de l’Université de Genève, où Camille Pictet obtint le grade de docteur, le 8 juillet 1891. Il publia ce travail dans les « Mittheilungen » de la station zoologique de Naples sous le titre de « Becherches sur la spermatogénèse chez quelques Invertébrés de la Méditerranée. »
Dans cet ouvrage, qui dénote chez son auteur de très grandes qualités d’observation et une connaissance approfondie de l’anatomie microscopique, Pictet s’est attaché surtout à Tétude de la genèse des différentes parties du spermatozoïde. Il chercha, en outre, à élucider la question fort controversée du rôle que joue le noyau accessoire de la spermatide et montra qu’il fallait le considérer comme un corpuscule de rebut.
Parmi les travaux manuscrits de notre ami, se trouve un Catalogue des Névroptères du Sénégal ; il devait faire partie d’une faune générale de ce pays, mais ne fut pas publié.
Ses études terminées, Camille Pictet épousa Mlle Marie Diodati, qui eut le mérite de s’intéresser aux travaux de son mari et devint bientôt pour lui un précieux collaborateur.
Après quelques mois de séjour à Naples, où il avait été chargé par la station zoologique de faire la monographie des Hydraires du golfe, notre ami revint à Genève et se mit à l’examen des matériaux récoltés dans l’archipel malais. Il venait de terminer le compte rendu scientifique de notre voyage et ses Etudes sur les Hydraires de la baie d’Amboine lorsqu’il fut pris d’une indisposition subite. Le mal s’aggrava avec une rapidité effrayante et le 29 janvier il expirait, après quinze jours de souffrances, sans avoir jamais proféré une seule plainte.
La mort de Camille Pictet cause un deuil profond, non seulement à ses parents et à ses nombreux amis, mais aussi à la science genevoise, qui voit disparaître avec lui un zoologiste d’un réel talent et d’un brillant avenir.
Genève, 28 mai 1898.
Maurice Bedot.