DANS
L’ARCHIPEL MALAIS
PAR
Camille PICTET
L’étude des sciences nâturelles a pris, depuis quelques aimées, une extension telle, que le zoologiste en quête de nouveau se sent toujours plus attiré par les contrées lointaines où la moisson paraît plus abondante. Les perfectionnements des moyens de transport et les progrès de la civilisation nous permettent aujourd’hui de visiter les régions du globe les plus éloignées et les plus sauvages, avec une facilité souvent étonnante. Aussi quelques naturalistes commencent-ils à se diriger vers les pays tropicaux, et beaucoup d’autres suivraient leur exemple s’ils n’étaient retenus par la crainte de l’inconnu, et s’ils ne s’exagéraient les difficultés et les dangers d’une pareille entreprise. Nous considérons comme le devoir de tous ceux qui auront visité une contrée lointaine de faire profiter les autres de leur expérience, en indiquant, avec autant de détails que possible, les
CAMILLE PICTET ET MAURICE BEDOT
moyens d’y parvenir et les ressources du pays, au point de vue de la vie matérielle et des études scientifiques qui pourront y être faites. Tous ceux qui ont voyagé savent, en effet, combien il est difficile de se procurer des renseignements exacts sur les pays que l’on désire visiter.
Les quelques pages qui suivent renferment le compte rendu sommaire d’un voyage scientifique, que nous avons fait dans l’Archipel malais pendant l’année 1890. Nous y avons ajouté toutes les indications pouvant être utiles aux zoologistes qui entreprendraient un voyage analogue, et quelques conseils dictés par notre expérience. Pour terminer, nous donnerons la description détaillée de notre bagage scientifique, qui avait été combiné avec tout le soin possible et nous a permis de nous installer aux Moluques avec un laboratoire de zoologie complet.
Le but de notre voyage était de visiter les principales îles de l’Archipel malais, d’étudier quelques particularités de leur faune terrestre, puis de nous fixer pendant un certain temps dans une île des Moluques pour en étudier la faune marine. Nous avions l’intention d’y faire une récolte aussi abondante que possible d’invertébrés marins, bien conservés pour l’étude morphologique et histologique. Pour remplir ce programme, nous nous proposions de passer d’abord quelques semaines à Bornéo, puis de nous rendre de là à Java, où nous espérions trouver des renseignements exacts sur le point des Moluques qui serait le plus favorable à des recherches de zoologie marine.
Il est indispensable, lorsqu’on veut parcourir ces régions, et spécialement les Indes néerlandaises, de se procurer une lettre d’introduction officielle. Grâce à l’obligeance de M. Lardy, ministre de la Confédération suisse à Paris, nous avons pu obtenir d’excellentes recommandations du ministère des Affaires étrangères de la République française pour tous ses agents. En outre, la Compagnie des Messageries maritimes voulut bien nous faire bénéficier, sur ses tarifs, des mêmes réductions qu’elle
accorde aux missionnaires scientifiques français. Aussi tenonsnous à adresser ici nos vifs remerciements à cette Compagnie, pour les privilèges qu’elle nous a accordés, ainsi que pour l’inépuisable obligeance de tous ses agents et fonctionnaires ; leur assistance nous a été souvent d’une grande utilité.
Nous remercions aussi M. Farncombe Sanders pour les précieuses lettres de recommandation qu’il nous a données pour S. E. le Gouverneur général des Indes néerlandaises, ainsi que toutes les personnes qui ont bien voulu, d’une manière ou d’une autre, faciliter notre voyage.
Nous nous sommes embarqués à Marseille le 9 février 1890, sur le paquebot Congo des Messageries maritimes et, le 27 du même mois, nous arrivions à Colombo après une traversée magnifique. Pendant que le gros de notre bagage continuait sa route jusqu’à Singapore, nous nous arrêtions une quinzaine de jours à Ceyian pour nous familiariser un peu avec le climat et la vie des tropiques.
Nous ne parlerons pas de Ceyian ; le naturaliste qui désirera des renseignements détaillés sur cette île, les trouvera dans les ouvrages de Hæckel et des Sarasin, qui l’ont habitée longtemps et en ont donné des descriptions fort intéressantes.
De Ceyian, le paquebot Yang-Tsé nous transporta en cinq jours à Singapore, qui devait être notre point de départ pour les différentes îles de l’Archipel malais.
Singapore est la porte de l’Extrême Orient. C’est là que se réunissent toutes les grandes lignes de navigation ; c’est là que le voyageur trouvera toutes les ressources d’une ville européenne et qu’il fera ses derniers approvisionnements avant de se lancer dans les pays moins civilisés. On trouve à Singapore tout ce qu’il faut pour ‘voyager sous les tropiques, mais à des prix plus élevés qu’en Europe. Il est une chose, cependant, que l’on y trouve mieux que partout ailleurs, ce sont les vêtements de
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coton blanc, qui se portent presque exclusivement dans ces contrées, et que les tailleurs chinois confectionnent à des prix excessivement bas. On pourra, en outre, s’approvisionner au « Medical Hall » d’alcool (environ 2 francs le litre) et des réactifs les plus usuels.
Avant de parler des contrées que nous avons parcourues, nous ne croyons pas inutile de donner, aussi brièvement que possible, un aperçu des conditions ethnologiques qui régissent actuellement la Malaisie. Nous n’avons pas la prétention de débrouiller l’inextricable enchevêtrement des races habitant cette région. Nous désirons simplement indiquer, dans ses grands traits, les résultats obtenus par les ethnologistes dans le cours de ces dernières années.
L’Archipel malais, compris entre la presqu’île de Malacca et la Nouvelle-Guinée, a été habité primitivement par une population à laquelle Logan a donné le nom Indonésienne. Elle serait formée, suivant l’opinion de Quatrefages, d’éléments très divers, mais renfermant cependant une prépondérance de sang blanc. Cette population de grande taille, au crâne allongé, était répartie sur une contrée immense, couverte d’une épaisse forêt et d’un parcoure difficile. Les conditions d’existence, très diverses, ont du inévitablement contribuer à la formation de nombreuses variétés de races. On en trouve encore des représentants de nos jours.
A une époque indéterminée, les Malais, dont le berceau se trouvait probablement au nord de la presqu’île de Malacca, se répandirent sur l’Archipel, poussés par leurs instincts pillards et aventureux. Ces hommes, au teint brun clair, légèrement olivâtre, sont généralement de petite taille, ont une tête plus ou moins ronde et des cheveux noirs raides et grossiers. Hardis navigateurs, après avoir recouvert la presqu’île de Malacca, dont les habitants primitifs se réfugièrent dans les montagnes, ils se lancèrent à la conquête des pays indonésiens. Sumatra,
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Bornéo et les autres îles de l’Archipel furent bientôt envahies par ces nouveaux conquérants. La résistance ne fut pas partout la même. Parfois les Malais, trop faibles en nombre pour occuper de vastes contrées, s’établirent sur les côtes, remontant un peu le long des grands cours d’eau, mais ne franchissant pas les premiers contreforts des montagnes. Et les indigènes, incapables de lutter contre ces envahisseurs, se retiraient à l’intérieur du pays, défendus par l’impénétrabilité des forêts.
Bornéo et Sumatra, les deux plus grandes îles de l’Archipel, nous fournissent des exemples typiques de cette conquête partielle. Les Malais y occupent partout les côtes, tandis que les Dayaks de Bornéo et les Battaks de Sumatra, qui représentent les restes de la population indonésienne primitive, sont cantonnés dans l’intérieur du pays.
Les autres îles de l’Archipel n’ont pas toujours présenté une résistance aussi considérable à l’invasion. Les Malais ont souvent pénétré le pays en se mélangeant, dans des proportions plus ou moins considérables, avec l’élément autochtone. La plus grande partie de Java, par exemple, est occupée par une population bien définie — les Javanais — provenant d’un mélange de sang indonésien et malais. A côté d’eux et dans les îles voisines, se trouve une quantité de populations différentes, chez lesquelles le sang malais et indonésien se trouve dans des proportions très diverses. Tels sont, par exemple, les Bougis de Célébès et, plus au nord, les Tagals des Philippines.
Plusieurs îles, Soumbawa, Florès, une grande partie de Célébès et des Moluques, semblent avoir beaucoup moins subi l’influence malaise et renfermer une population indonésienne assez pure. Il va sans dire que les habitants de ces îles diffèrent beaucoup les uns des autres et parlent des dialectes très variés. Mais ils ont un air de parenté qui n’échappera pas à un observateur un peu expérimenté.
Pendant que la race malaise se répandait à l'est sur les îles
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de l’Archipel indonésien, une branche se détachait du tronc commun pour s’élancer à l’occident, à travers l’immensité de l’océan Indien et s’établir sur File de Madagascar. On a pu suivre ses traces jusque sur le continent africain, au sud du pays des Somalis.
A une époque contemporaine de l’invasion malaise, un autre fait ethnologique d’une grande importance avait lieu dans les îles orientales de l’Archipel. Une branche de la famille indonésienne se détachait à l’est et au sud, pour donner naissance au rameau polynésien. Leurs migrations prodigieuses, qùi les entraînèrent jusqu’à la Nouvelle-Zélande, aux îles Sandwich et à l’île de Pâques, ont été admirablement étudiées et décrites par Quatrefages \
Les éléments malais et indonésiens, purs ou mélangés à des degrés différents, ne sont pas les seuls que l’on rencontre dans l’Archipel. Les Hindous, qui ont occupé Java au commencement de l’ère chrétienne, se sont établis, à plusieurs reprises, sur diverses îles et ont laissé d’importantes traces de leur passage, entre autres à Bali.
Les Arabes ont joué également un rôle important, surtout dans la formation de cette race atchinoise cantonnée à l’extrémité occidentale de Sumatra où elle fait aux envahisseurs hollandais une guerre, qui durera jusqu’au jour où le dernier Atchinois sera massacré.
Enfin certaines îles des Moluques, entre autres Amboine, présentent un mélange confus d’éléments divers, malais, indonésiens, polynésiens, arabes, chinois, portugais, etc.
Un phénomène ethnologique fort intéressant, et dont on peut suivre de nos jours le développement, est l’invasion de l’Archipel malais par les Chinois.
Un observateur très distingué, qui a étudié avec beaucoup
1 A . de Quatrefages. Hommes fossiles et Hommes sauvages, Paris, 1884.
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de soin les Indes néerlandaises et que nous avons eu le plaisir de rencontrer en voyage, M. Xavier de Ricard, a déjà montré 1 l’importance que l’on devait attacher à cet envahissement de la Malaisie par les Chinois. Il a prouvé, en effet, qu’il n’était pas question seulement d’une occupation temporaire, mais que, dans le cas dont il s’agit, le Chinois se mélangeait à la population et donnait naissance à une race nouvelle dans laquelle l’influence de son sang prédominait toujours.
Ce qui est absolument certain, c’est que l’invasion chinoise suit une marche progressive et constante. Rien n’arrête cette population féconde et intelligente, qui possède une force de travail extraordinaire et se renouvelle sans cesse. Partout où les Européens se sont établis, les Chinois les ont précédés. Enfin on peut facilement prévoir le jour où les Indes néerlandaises tout entières seront entre les mains des fils du Céleste Empire, auxquels les Européens seront incapables de les disputer.
La race indonésienne n’est pas la plus ancienne dont on puisse retrouver les traces dans l’Archipel. Elle s’est elle-même substituée à une population beaucoup plus primitive, les Negritos, dont on a rencontré des représentants en plusieurs endroits. Ils vivent généralement dans les montagnes, où ils ont été refoulés par leurs ennemis les envahisseurs du sol. Grâce aux recherches d’anthropologistes distingués, et en particulier de MM. de Quatrefages et Hamy, on peut se convaincre actuellement que l’aire de répartition des Negritos a été excessivement vaste. Leurs traces se rencontrent aux Indes dans les populations dravidiennes, qui représentent probablement les anciens aborigènes. Sur le golfe du Bengale, aux îles Andaman et Nicobar, dans les montagnes de la presqu’île de Malacca (Semangs, Sakays), dans la Chine orientale et méridionale, à Formose, dans l’île de
1 Xavier de Ricard. Les Hollandais dans l'archipel Indien. Revue scientifique de la France et de l’étranger. Paris,. 1891. T. XLVII, 28me année, 1er semestre.
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Kiou-Siou, aux Philippines (Aétas), on a trouvé des représentants bien caractérisés de cette race, dont la peau noire, les cheveux crépus, la petite taille et la tête arrondie sont les principaux caractères. L’existence des Negritos dans les grandes îles de l’Archipel malais a été plus difficile à établir. Ils se rencontrent cependant à Timor, à côté des Papous et leurs traces semblent démontrées à Célébès et Bornéo.
Nous avons eu l’occasion d’observer, au cours de notre voyage, dans le village dayak de Singhi, un individu présentant très nettement les caractères du type negritos.
Une autre race négritique, les Papous, habite l’extrémité orientale de l’Archipel, à partir de Timor. Leur habitat principal est la Nouvelle-Guinée. Ils se distinguent des Negritos par leur taille plus élevée et par leur crâne très dolichocéphale.
Après avoir passé quelques jours à Singapore, nous nous décidons à commencer notre voyage par une excursion à Sarawak. Grâce à la recommandation du consul de France, M. A. Raffray, le Gouverneur de Singapore voulut bien nous donner une lettre d’introduction auprès du Rajah de Sarawak.
Un excellent vapeur tout neuf, le Rajah Erooke, fait, en quarante-huit heures, le trajet de Singapore à Kuching, la capitale de la principauté de Sarawak. A notre arrivée à Kuching, le Rajah était absent, mais nous fûmes admirablement reçus par son remplaçant, M. F.-O. Maxwell, résident de la province. La ville ne possédant pas d’hôtel, il nous introduisit au club, où nous pûmes loger et prendre nos repas pendant tout notre séjour. Nous avions chacun à notre disposition une grande chambre avec une véranda, qui fut facilement convertie en laboratoire.
Notre séjour à Sarawak fut employé uniquement à l’étude de la faune terrestre, car il n’est guère possible de s’établir au bord de la mer. Toutes les localités de quelque importance sont
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situées sur le cours des rivières, à une assez grande distance de la mer. Les côtes sont généralement basses et marécageuses. En revanche, l’intérieur du pays est admirable. L’île entière, comme on le sait, n’est qu’une immense forêt interrompue seulement par des cours d’eau et peuplée de grands mammifères, d’oiseaux et d’insectes de toute sorte.
Nous avions engagé un excellent chasseur malais, nommé Sahak, qui chaque jour nous apportait un ample butin. Souvent nous l’accompagnions dans la forêt pour chasser, sans pouvoir nous lasser jamais d’admirer les splendeurs de la végétation tropicale et les richesses de la faune. Mais il faut un apprentissage pour se promener dans la forêt vierge de Bornéo. Les chemins manquent complètement et sont remplacés par quelques rares sentiers faits par les Dayaks, les indigènes du pays. Ces sentiers consistent simplement en une série de troncs d’arbres abattus et placés bout à bout. L’humidité les rend glissants et c’est un véritable tour de force que d’y marcher sans tomber à chaque pas. Pour chasser il faut quitter le sentier, pénétrer dans la forêt même et se frayer son chemin, à la hache, à travers les lianes et les ronces. Il est vrai que l’on est amplement récompensé de ses peines par la magnificence du spectacle et l’intérêt de la récolte.
Le nouvel arrivé est enclin à s’exagérer les difficultés et les dangers de ces courses dans la forêt tropicale. Il se la représente volontiers comme peuplée de serpents et autres animaux malfaisants. Il y a des serpents, c’est incontestable, mais nous devons avouer que, pendant tout notre séjour sous les tropiques, nous n’avons jamais vu un seul serpent venimeux, en liberté. Les seules bêtes, non pas dangereuses mais désagréables, sont les sangsues, qui pullulent dans la forêt et s’attachent aux jambes des chasseurs. Il est du reste facile de leur faire lâcher prise.
Parmi les animaux les plus communs dans les environs de Kuching, nous pouvons citer plusieurs espèces de singes, entre
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autres les Hylobates leuciscus, Semnopithecus maurus, Inuus nemestrinus , Macacus cynomolgus, etc., un prosimien, le Nycticébus tardigradus, une espèce de Manis et de nombreux écureuils. Le Galéopithèque s’y trouve aussi, mais plus rarement. Le Pteropus y est fréquent, à ce que Ton dit, mais nous n’avons pas pu nous en procurer.
Au bout de quelques jours, nous étions signalés dans le pays comme naturalistes et les gamins nous apportaient, pour quelques sous, des quantités d’insectes, serpents et lézards de toute sorte. Il importe cependant de faire un choix dans leurs récoltes, car il s’y trouve généralement quelques bonnes choses noyées dans une quantité d’échantillons d’une ou deux espèces très communes.
Nous espérions pouvoir mettre à profit notre séjour à Sarawak pour étudier l’Orang-outan et élucider la question encore obscure du nombre des espèces que l’on peut réellement distinguer. L’Orang-outan ne se trouve pas dans la vallée de Kuching, mais il est abondant sur la rivière de Sadong, le premier cours d’eau qui se jette dans la mer, à l’est de la rivière de Sarawak. Grâce à l’amabilité de M. Maxwell, une chaloupe à vapeur fut mise à notre disposition jusqu’au village de Sadong, où le résident, M. Williams, nous reçut chez lui de la façon la plus hospitalière et nous prêta une embarcation pour continuer notre expédition. Il fallait, en effet, remonter jusqu’à sa source le principal affluent de la rivière de Sadong, la Simunj an River, pour arriver dans le pays habité par l’Orang-outan. On en trouve quelquefois dans les environs de Sadong, mais il y est rare.
Les embarcations en usage à Bornéo sont des bateaux plats, longs de 7 mètres sur lm,40 environ de large, et mus par quatre ou six pagaies. A moins d’un mètre au-dessus du plancher se trouve un toit en attap, sorte de natte grossière faite en feuilles de palmier nipa, servant à protéger du soleil et de la
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pluie. Grâce à cette toiture il est impossible, non seulement de se tenir debout dans l’embarcation, mais encore de s’y asseoir à l’européenne. On ne peut que se coucher ou s’accroupir, ce qui rend fort pénibles les premiers jours de navigation. Nous devons ajouter que la forêt étant inondée sur les deux rives, il est impossible d’atterrir. Mais bientôt le corps s’habitue à cette position et, à la fin de notre excursion, nous nous passions très bien de tous les meubles que l’on considère chez nous comme étant de première nécessité, tels que lits, tables, chaises, etc. Notre expédition se composait de deux de ces bateaux plats, ou sampan, et d’une pirogue légère ( prao ) dans laquelle l’un de nous partait en avant avec son fusil. La nuit nous dormions dans notre sampan, après avoir soigneusement étendu nos moustiquaires, sans lesquelles il eût été impossible de fermef l’œil.
Cette navigation sur la rivière de Simunjan est certainement une des plus belles choses que l’on puisse voir. Des deux côtés s’étend la forêt immense et impénétrable, dont les branches se rejoignent souvent au-dessus de la rivière à une hauteur de 50 à 60 mètres. Partout la forêt est inondée et l’on chercherait vainement une place où poser le pied à sec. En certains endroits, les Pandanus et les Nipas remplissent la rivière, ne laissant au milieu qu’un étroit chenal, dans lequel notre embarcation s’engage difficilement. La forêt fourmille de singes et d’oiseaux aux couleurs les plus variées. Nous remarquons surtout de grandes bandes de Gibbons et de Nasiques que notre approche met bien vite en fuite. Après trois jours de cette navigation magnifique, nous débouchons dans le lac Propok ( Padang Propok en malais), d’où sort la rivière. C’est un petit lac d’un kilomètre de long environ sur 300 mètres de large et tout entouré par la forêt, qui plonge dans ses eaux. Un Chinois s’est établi sur la rive et défriche une colline pour cultiver du café. Il nous fait les honneurs de son habitation^ que nous envahissons et transformons en laboratoire pendant une semaine. Notre visite a l’air de l’en-
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chanter ; il s’intéresse beaucoup à nos travaux et nous demande tantôt le foie d’un animal, tantôt la rate d’un autre pour faire des médicaments.
Chaque nuit nous retournons dormir à bord du sampan qui jette l’ancre au milieu du lac, pour se mettre à l’abri des moustiques. Dès que le jour paraît, nous sommes réveillés par les aboiements des Gibbons qui retentissent de tous côtés. Nous nous mettons vite en chasse, car le lever et le coucher du soleil sont les meilleures heures pour cela. Dès que le soleil commence à monter sur l’horizon, tous les animaux cherchent un abri contre ses rayons au plus épais du feuillage ; les oiseaux se taisent et pendant tout le jour la forêt semble morte. Cependant l’Orangoutan fait exception à cette règle. Il n’aime pas la rosée et ne se lève que vers 8 ou 9 heures du matin ; il mange pendant la journée et se couche avant le coucher du soleil.
Un des principaux attraits de notre excursion était le voisinage des indigènes de Bornéo, les farouches Dayaks, qui se sont acquis une sanglante célébrité comme coupeurs de têtes. Nous eûmes l’occasion d’en voir beaucoup et de vivre chez eux pendant plusieurs semaines. Mais hâtons-nous de dire qu’ils valent mieux que leur réputation. Il est vrai qu’ils décapitent leurs ennemis en temps de guerre, mais en cela ils ne sont, à tout prendre, pas plus sanguinaires que les Européens. En revanche, leurs hôtes sont sacrés et l’on peut se fier entièrement à eux, à condition qu’ils n’aient pas eu à se plaindre des Européens. Nous ne portions jamais de revolvers ni d’armes d’aucune sorte; jamais nous ne fermions ni portes ni fenêtres, par la bonne raison, du reste, que les maisons n’en avaient pas et nous pouvions dormir sur nos deux oreilles. Les voleurs sont inconnus chez les Dayaks et, pendant tout notre séjour à Bornéo, on ne nous a pas pris la moindre des choses. Nous avons pu nous convaincre, là comme ailleurs, que les peuples primitifs sont foncièrement honnêtes et que c’est souvent la civilisation
européenne qui, en pénétrant chez eux, leur apporte les germes de tous les vices.
Il y a deux villages dayaks au bord du lac Propok et nous avons toujours eu les rapports les plus agréables avec leurs habitants. Ils nous accompagnaient souvent à la chasse, nous montraient les meilleurs endroits, et se contentaient du salaire le plus modeste.
Cette excursion, si intéressante sous tous les rapports, fut cependant peu fructueuse au point de vue des Orangs-outans. Nous n’en rapportâmes que deux, une mère et son petit et quelques crânes que les Dayaks nous avaient donnés. Après un séjour d’une semaine au bord du lac Propok, le temps devenant très pluvieux, nous nous décidâmes à redescendre à Sadong. Le lendemain de notre départ, les Dayaks tuèrent trois O rangs qu’ils nous apportèrent à Sadong; mais ils étaient mal préparés et nous n’en pûmes conserver que les crânes et les extrémités des membres.
Le matériel que nous rapportions était malheureusement insuffisant pour le but que nous nous proposions. Les travaux récents tendent à prouver qu’il n’existe qu’une seule espèce d’Orang habitant Bornéo et Sumatra. Les différentes espèces qui ont été décrites ne seraient que des variétés, ou même des différences d’âge et de sexe. Il est certain que le crâne, par exemple, varie énormément entre les mâles et les femelles et surtout entre les individus jeunes, adultes et vieux. Il faudrait, pour trancher la question avec certitude, pouvoir comparer un nombre considérable de crânes dont l’âge et le sexe seraient exactement connus.
Les naturels de Bornéo reconnaissent trois espèces d’Orangsoutans, qu’ils nomment Maias :
1° Le Maias chapping ou chappang, le plus grand, reconnaissable à sa taille, à ses larges arcades zygomatiques qui lui font une face très grosse et aux fortes crêtes osseuses sur la voûte du crâne. C’est le Simia Wurmbii d’Gwen.
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2° Le Maias rambi ou rornbi, le plus commun, dont la taille atteint 1 m. 25 au maximum. Le crâne possède aussi des crêtes osseuses, mais seulement à un âge avancé et elles ne sont jamais aussi prononcées que chez le chapping. La face est moins large ( Simia satyrus L.).
3° Le Maias kassa, le plus petit et le plus rare, qui n’atteint jamais la taille du rambi et dont le crâne n’a jamais de crêtes osseuses, même chez les très vieux individus. C’est le Simia morio d’Owen.
D’après Wallace, qui a séjourné assez longtemps à Sarawak et a tué beaucoup d’Orangs, le chapping ne serait pas plus haut de taille que l’espèce ordinaire et n’atteindrait jamais plus de lm,25, mais il est plus large et plus puissant. La hauteur varie peu, mais les bras s’allongent et la face s’élargit jusqu’à un âge avancé. On pourrait croire que les Maias chapping ne sont que de vieux individus, cependant nous avons vu un jeune Orang de quelques mois dont la mère appartenait à l’espèce chapping, et qui avait déjà des arcades zygomatiques très larges.
D’après les naturels, qui sont bons observateurs, les trois formes vivent dans les mêmes contrées, mais ne se croisent jamais et forment toujours trois types bien distincts. Devonsnous les considérer comme des espèces ou seulement comme des variétés? c’est ce que nous ne pouvons pas décider ici, vu l’insuffisance de nos matériaux.
De retour à Kuching, nous repartons pour une excursion de quelques jours dans l’Upper Sarawak. On donne ce nom à la partie supérieure du cours de la rivière qui coule à Kuching. Nous avons été reçus à Pakou, de la façon la plus aimable, par le résident, M. R. Awdry, et par le directeur des mines d’antimoine et de mercure, M. Everett, connu par d’importants travaux sur la géologie de ce pays.
Le Rajah Ch. Brooke était revenu à Kuching pendant notre
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absence. Il nous reçut avec la plus grande amabilité et fit tout ce qui dépendait de lui pour rendre notre séjour à Sarawak agréable et intéressant. Aussi tenons-nous à lui exprimer ici notre profonde reconnaissance, ainsi qu’à tous ses fonctionnaires, parmi lesquels nous mentionnons spécialement M. C.-S. Pearse, le ministre des finances de la principauté, qui habitait la même maison que nous, et dont l’obligeance fut vraiment inépuisable. Nulle part nous n’avons été aussi bien reçus, sous tous les rapports, et nous conserverons toujours le plus agréable souvenir de ce trop court séjour à Sarawak.
Nous ne pouvions malheureusement pas rester à Bornéo aussi longtemps que nous l’eussions désiré, ayant encore un long voyage à faire pour arriver aux Moluques, le but principal de notre voyage. Le 11 mai nous quittions donc Kucliing, avec regret, et nous nous embarquions de nouveau sur le Bajah Brooke pour Singapore. Mais avant de poursuivre, disons encore quelques mots sur le climat et les ressources de ce pays.
Le climat de Sarawak ressemble à celui de la plupart des îles de rinsulinde. La température n’y est jamais excessive et varie généralement entre 22° et 31° centigrades; elle dépasse rarement 32°. En revanche, l’humidité y est très grande et l’on a constamment à lutter contre elle pour la conservation des animaux. Il n’y a pas, à proprement parler, de saison sèche et de saison pluvieuse et Pile étant sous l’Équateur, la température est la même toute l’année. Toutefois, pendant la mousson du sudest, qui souffle d’avril à octobre, les pluies sont généralement moins fortes que pendant la mousson du nord. Durant notre séjour, le temps était toujours très beau le matin et presque chaque jour un orage éclatait dans le courant de l’après-midi.
Malgré cette grande humidité, le climat de Sarawak n’est pas malsain et le voyageur qui prendra quelques soins d’hygiène élémentaire, en s’abritant contre l’humidité et la fraîcheur de la nuit et en ne buvant pas d’eau suspecte, n’y courra guère de
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risques. Nous passions souvent plusieurs heures de suite dans la forêt avec les pieds dans l’eau; souvent nous rentrions trempés jusqu’aux os par la pluie, et jamais nous n’eûmes la plus petite indisposition.
Nous avons déjà dit quelques mots de la faune de Sarawak. Bien que les vertébrés supérieurs et certaines classes d’insectes en soient maintenant assez bien connus, il y reste encore des richesses immenses pour le zoologiste, surtout dans les parties montagneuses du pays. Un des résidents de Sarawak, M. Charles Hose, qui habite sur la rivière de Baram, à l’extrémité orientale du pays, près de Brunei, est grand amateur d’histoire naturelle et a rapporté de ses explorations dans l’intérieur, plusieurs espèces de mammifères et d’oiseaux nouveaux. Le naturaliste est donc assuré d’y faire une ample récolte et d’y trouver matière à d’intéressantes recherches. La faune des rivières et des lacs, entre autres, est encore très peu connue.
Comme ressources, on trouve à Kuching tout ce qu’il faut pour la vie matérielle, vêtements, nourriture, etc. , à des prix très bas. Mais il sera bon d’apporter de Singapore tous les réactifs dont on aura besoin et principalement l’alcool. La pharmacie de Kuching ne peut en fournir qu’en petite quantité. On peut du reste, en une semaine, faire venir de Singapore tout ce dont on a besoin, car il y a un service régulier tous les huit ou dix jours \
De Singapore, le paquebot-poste Godavery, des Messageries maritimes, nous transporta en deux jours à Batavia. Nous devions nous arrêter à Java le temps voulu pour préparer notre expédition aux Moluques et nous munir de tous les rensei-
1 Le lecteur qui désirera des renseignements détaillés sur Sarawak en trouvera dans les ouvrages suivants : Wallace, The Malay Archipelago, London, 1886, et surtout dans : Posewitz, Bornéo, Entdeckungsreisen und Untersuchungen, etc., Berlin, Friedlander, 1889. Cet ouvrage renferme une bibliographie très complète de tout ce qui a paru sur Bornéo.
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gnements et lettres de recommandation nécessaires. Car ne voyage pas qui veut dans les Indes néerlandaises. Chacun doit, sous peine d’amende, se présenter au bureau de la police, dans les trois jours qui suivent le débarquement, pour demander un permis de séjour, que l’on délivre sur la présentation des papiers. Il faut décliner ses nom, prénoms et qualités, le nom du bâtiment sur lequel on est arrivé, le nom de son commandant et justifier de moyens d’existence. On reçoit alors une carte permettant de séjourner dans la ville que l’on a désignée, mais pour voyager dans l’intérieur de Java, et surtout dans le reste des colonies, il faut une permission spéciale du Gouverneur général, qui n’est délivrée qu’au possesseur de bonnes lettres de recommandation. Ce ne sont heureusement que des formalités, mais des formalités ennuyeuses. Il règne encore aux Indes néerlandaises le système de colonisation des siècles passés. Les étrangers y sont reçus avec politesse, mais on les regarde un peu comme des intrus, suspects de vouloir s’emparer d’une parcelle des vastes territoires que la Hollande maintient avec peine sous sa domination.
Hâtons-nous d’ajouter que nous avons rencontré des Hollandais charmants, qui nous ont donné tous les renseignements dont nous avions besoin et qui ont beaucoup contribué à nous rendre le séjour de Java agréable. Nous citerons surtout le professeur Sluiter, chef de l’institut zoologique de Batavia, le général v. Ermeling, directeur des mines d’étain de Billiton, et surtout M. Treub, le sympathique directeur du jardin botanique de Buitenzorg, qui nous a reçus de la façon la plus aimable.
Nous tenons aussi tout particulièrement à acquitter une dette de reconnaissance envers MM. Bornand, la providence des Suisses arrivant à Batavia. Ces messieurs, qui habitent le pays depuis longtemps, en connaissent tous les usages et dans maintes circonstances leur expérience nous a été du plus grand secours.
Tout le monde, à Java, nous indiqua lesMoluques comme étant
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le paradis du naturaliste; mais ce qu’on ignore généralement, c’est que pour s’y rendre de Batavia il faut effectuer un voyage presque aussi long que celui que nous venions de faire. Nous devons cependant ajouter que, depuis notre retour en Europe, il s’est fondé une nouvelle société de navigation qui assure des services assez directs entre Java eB les Moluques.
Mais en 1890 c’était encore, comme nous venons de le dire, un voyage fort long. Il partait un bateau tous les quinze jours de Batavia pour Sourabaya et Macassar; de là il faisait le tour des Moluques, en passant alternativement par le nord ou par le sud, et s’arrêtant successivement dans chacune des îles, un ou deux jours, ou seulement quelques heures, suivant l’importance de la localité. Le trajet de Batavia à Amboine se faisait en quatre semaines et les prix de transport étaient très élevés. Nous devons ajouter, cependant, que le directeur de la Compagnie, M. Schroeder, nous accorda, comme voyageurs scientifiques, une importante réduction sur le prix de nos billets et de notre bagage, ce dont nous tenons à le remercier vivement.
Nous prenions de nouveau la mer, le 30 mai, à Tandjong Priok, le port de Batavia, sur le vapeur Atjeh, qui devait nous transporter aux Moluques. Le navire était encombré de passagers à destination de Sourabaya, cependant on nous octroya une petite cabine. Mais elle était tellement envahie par les rats, les fourmis et autres hôtes incommodes, que nous avons jugé inutile de chercher à la leur disputer. La lutte était trop inégale et nous en avons été quittes pour dormir toujours sur le pont, ce qui, du reste, est infiniment plus agréable, sous ces latitudes.
Notre batiment faisant le service de la côte de Java avec une sage lenteur, on nous conseilla de descendre à Samarang pour aller de là à Sourabaya par terre. Nous eûmes ainsi l’occasion de faire une excursion dans l’intérieur de Java et de visiter le fameux temple de Boroboudour. De là, on se rend en chemin de fer, en une journée, à Sourabaya, la plus grande ville de l’île,
cl’où l’on s’embarque définitivement pour Célébès et les Moluques. Il nous fallut trois semaines pour aller de Sourabaya à Amboine, mais cette navigation est du plus grand intérêt. Pendant tout ce voyage, on quitte rarement la terre de vue. Chaque jour de nouveaux paysages se déroulent devant les yeux; à chaque escale nous avions le temps de descendre à terre et de visiter une nouvelle île. C’est d’abord Bali et ses temples hindous; puis Lombok, célèbre par les récits de Wallace. Cet auteur, en effet, a démontré que le mince détroit séparant ces deux îles forme la ligne de démarcation entre les deux grandes provinces zoologiques, asiatique et australienne. De là nous repartons vers le nord et le lendemain soir nous sommes à Macassar, un des ports les plus importants de l’Archipel. UAtjeh s’y arrête deux jours, pendant lesquels nous avons le temps de parcourir un peu le pays.
Après Célébès, nous revenons au sud et touchons à la côte méridionale de Florès. Notre bateau y apporte des approvisionnements pour des troupes hollandaises qui font une expédition contre les indigènes; expédition malheureuse, car les troupes hollandaises furent bientôt obligées d’évacuer File. Le jour suivant, nous arrivons à Timor-Koupang, puis à Timor-Deli, dernier vestige de l’ancienne domination portugaise.
De Timor à Banda il y a une traversée de deux jours. Le petit archipel de Banda est un vrai paradis en miniature. Il se compose de trois petits îlots dont on ferait le tour en une journée et qui forment le cratère d’un ancien volcan. A l’intérieur se trouve le port, où l’on entre par un étroit chenal. La mer y est toujours calme et d’une telle transparence que Ton aperçoit, jusqu’à une grande profondeur, les bancs de madrépores peuplés d’animaux de toute sorte aux couleurs admirables. Banda nous a paru très bien situé pour des recherches de zoologie marine et nous avons hésité à nous y établir. Si notre choix s’est porté sur Amboine, c’est surtout parce que cette dernière ville offre
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plus de ressources et, entre autres, une auberge. Nous y débarquons enfin le 26 juin.
La baie d’ Amboine est très belle, mais la première impression que nous éprouvons n'est pas très agréable. Il tombe une pluie diluvienne et on nous annonce que ce temps va durer jusqu’au mois d’octobre. Nous avons un instant l’idée d’aller nous établir à Ternate, mais c’est quitter le connu pour l’inconuu, car nous savons qu’ici, au moins, la faune marine est d’une grande richesse. Nous nous décidons donc à rester et nous nous mettons immédiatement en quête d’un logement. Il y a, comme nous l’avons dit, un petit hôtel à Amboine, où nous pûmes nous installer assez confortablement. A côté de la maison d’habitation se trouve une maisonnette , composée d’une seule grande pièce, que nous transformons en laboratoire. La première journée est employée à déballer nos instruments, qui ont admirablement supporté le voyage, puis nous nous mettons en quête d’un pêcheur. On nous indique un nommé Oudin, qui a déjà été employé par M. Brock et par M. Strubel et qui est dressé au maniement des instruments de pêche. Nous l’engageons, lui et son bateau, et le lendemain matin nous partons pour la pêche.
Dès le premier jour, nous sommes émerveillés de la richesse de la faune. Les pluies des jours précédents ont un peu troublé l’eau, mais on voit cependant ces admirables forêts de madrépores auxquelles on a donné le nom de jardins sous-marins et qui ont valu à Amboine une célébrité scientifique bien méritée. Notre pêcheur plonge sans cesse et nous ramène des quantités de Madrépores, d’Échinodermes, d’Alcyonaires. Mais il faut bientôt rentrer, si nous ne voulons pas que notre récolte soit perdue et nous passons le reste de la journée à l’étudier et à la conserver.
Nous sommes restés deux mois et demi à Amboine et avons consacré tout notre temps aux recherches de zoologie marine. Voici, à titre de renseignement, l’emploi de nos journées : nous
nous levions à 5 heures et partions immédiatement pour la pêche, de façon à être sur mer à la pointe du jour. Ce détail est de toute importance, car dès que le soleil commence à monter snr l’horizon, il devient très difficile de conserver vivants les animaux pêchés et placés dans des récipients dont beau se réchauffe énormément. En outre, dès que la surface de la mer est chauffée par les rayons du soleil, les animaux pélagiques descendent à une certaine profondeur et la pêche devient plus difficile.
Chaque matin nous trouvons au port notre pêcheur Oudin et son bateau. Ce dernier mérite une mention spéciale. C’est, comme toutes les autres embarcations du pays, une longue pirogue (en malais prao) creusée dans un tronc d’arbre et large de 50 centimètres environ. Deux balanciers, supportés à lm,50 de chaque côté par des traverses, assurent sa stabilité. Un rameur se met à chaque bout et nous nous plaçons au milieu, entourés de nos bocaux. Nous avançons très lentement et à chaque instant, notre pêcheur plonge pour récolter les animaux que nous lui désignons. Dès que nos bocaux sont pleins, nous revenons en faisant la pêche pélagique au filet fin et nous rentrons vers 9 heures. Nous avions emporté avec nous un certain nombre de seaux en forte toile à voile. L’expérience nous a montré que c’étaient de beaucoup les meilleurs récipients pour recevoir la pêche et surtout la pêche pélagique, qui est si délicate. En effet, l’évaporation qui se fait sur les parois du seau y entretient l’eau à une température assez fraîche et les animaux y vivent beaucoup plus longtemps que dans des bocaux en verre.
A 9 heures nous déjeunons et le reste de la matinée se passe à étudier et à conserver notre pêche, en commençant par les animaux pélagiques, qu’il est difficile de garder en vie plus d’une heure ou deux. Nous passons ensuite aux animaux plus résistants, mais il faut toujours se hâter, car ils vivent peu de temps. Lors même qu’on les met dans de grands cristaliisoirs pleins d’eau de mer fraîche, la plupart d’entre eux meurent dans le
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courant de la journée et la décomposition commence immédiatement. Cependant nous avons souvent conservé des Antkozoaires vivants jusqu’au lendemain. Ils s’étalaient alors et nous avons pu en fixer un certain nombre dans un état d’expansion complète.
Nous prenons notre second déjeuner à 1 heure, après quoi nous continuons la besogne du matin jusque vers 4 heures. A ce moment nous retournons à la pêche et les jours de marée, lorsque la grève est découverte, nous cherchons nous-mêmes les petits animaux dans les flaques d’eau et les anfractuosités des rochers. A la nuit tombante, c’est-à-dire vers 6 heures, nous rentrons chargés de butin et nous avons le temps d’en conserver la plus grande partie avant le dîner, qui a lieu à 8 heures. Comme on le voit, nos journées sont bien employées et nos bocaux se remplissent rapidement.
Les Européens établis aux Indes font généralement une sieste d’une ou deux heures après le repas du milieu du jour. Nous n’avions pas pris cette habitude et nous nous en trouvions fort bien, car c’était un gain de temps considérable. En outre, nous avons remarqué que nous avions le corps et l’esprit beaucoup plus dispos lorsque nous réagissions contre le sommeil. La sieste devient obligatoire lorsqu’on est affaibli par un long séjour dans les pays tropicaux, mais on peut fort bien s’en passer les premières années.
Notre récolte se composait donc principalement d’animaux provenant de faibles profondeurs, pris à la grève ou dans les jardins de Madrépores, et de pêche pélagique.
Les jardins sous-marins s’étendent des deux côtés de la ville d’Amboine, mais surtout à l’est, près du village de Batou-Mera. Ce sont des replats de terrain situés sous deux ou trois mètres d’eau et habités par une faune d’une richesse inouïe. Les Anthozoaires y dominent et forment d’immenses bancs où les Madrépores les plus variés alternent avec les gros Alcyonaires. Une
multitude d’Echinodermes, de Gastéropodes, d’Éponges et une variété infinie de Poissons aux couleurs vives ont élu domicile dans ces jardins Pour ne citer qu’un fait pouvant donner une idée de la richesse de la faune, nous rappellerons qu’on a trouvé dans la seule rade d’Amboine presque autant d’espèces de poissons qu’il en existe dans toutes les mers de l’Europe. En revanche, la végétation sous-marine est presque nulle; elle a été complètement refoulée par le débordement de la vie animale et a dû céder la place.
La récolte dans ces jardins de coraux est faite uniquement par notre pêcheur, qui plonge admirablement. Il connaît très bien la faune de la baie et il suffit de lui montrer le dessin d’un animal pour qu’il reconnaisse l’espèce et nous mène à l’endroit où elle se trouve. Quand la transparence de Peau a été troublée par de fortes pluies, notre homme plonge au hasard et nous rapporte de gros blocs de vieux Madrépores, sur lesquels sont fixés une quantité de petits animaux de toute sorte. Une partie de la baie d’Amboine est très riche en Tubipores, qui nous offrent un intérêt tout particulier. Ces animaux forment d’énormes polypiers assez friables et que l’on peut facilement couper à la hache. A l’intérieur se trouve une faune aussi variée qu’intéressante, et riche surtout en petits Crustacés dont la couleur rouge fournit un exemple frappant de mimétisme.
La faune littorale proprement dite diffère peu de celle dont nous venons de parler. Comme dans les autres mers équatoriales, les marées sont faibles dans la baie d’Amboine. Elles atteignent généralement 1 mètre et ne dépassent guère lm,50. Le rivage étant assez incliné, la zone où l’on peut pêcher soi-même, à marée basse, est très restreinte. Il y a cependant, près du village de Batou-Mera dont nous parlions tout à l’heure, quelques endroits où la marée découvre une assez grande étendue de terrain et nous y avons fait d’excellentes récoltes. On y retrouve des Alcyonaires et des Madrépores, mais formant de moins
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grandes colonies, puis une grande variété d’Éponges, d’Ophîures et de Vers. Les Tubipores y sont abondants et ce sont eux qui ont valu au village le nom de Batou-Mera, soit pierre rouge. Plus près de la ville d’Amboine, et au pied du fort Victoria, s’étend une belle plage de sable. léAmphioxus y est abondant, ainsi que les Lingules, que l’on récolte dans les flaques d’eau, à marée basse; à quelques mètres de profondeur se trouve une magnifique espèce d ’Asthenosoma, cet Oursin mou si curieux.
Passons maintenant à la faune pélagique, que nous récoltions chaque jour, quel que fût le temps, et qui est d’une grande richesse dans la baie d’Amboine. On trouve presque toujours, à une petite distance de la ville, un courant bien marqué, que nous suivons en traînant le filet fin et en récoltant dans des bocaux spéciaux les animaux de grande taille. Cette pêche a tou* jours été fructueuse, surtout lorsqu’on la faisait de très bonne heure. Dès que les rayons du soleil commencent à réchauffer l’eau, il faut laisser descendre le filet fin à quelques mètres audessous de la surface et nous avons souvent fait ainsi d’excellentes récoltes. Par les fortes pluies, il est nécessaire également de pêcher à quelques mètres de profondeur.
Nous avons déjà eu l’occasion de relater quelques faits concernant la faune pélagique de la baie d’Amboine1. Nous nous bornerons donc à mentionner les résultats principaux que cette étude nous a fournis, en les comparant aux faits acquis par la science.
On reconnaît actuellement, dans la faune marine, plusieurs groupes auxquels on adonné des noms divers, suivant le genre de vie et d’habitat des animaux qu’ils renferment. C’est ainsi que l’on distingue la faune littorale, abyssale, pélagique, eupélagique , Jiêmipélagique, etc.
Nous ne nous occuperons pour le moment que de la faune
1 M. Bu dût. Répartition géographique des animaux appartenant à la faune pélagique. Soc. de Physique et d’Hist. nat. de Genève, 3 novembre 1892.
eupélagique, Elle se compose d’animaux vivant à tontes les époques de leur existence, même lors de la reproduction, loin des côtes qui sont dangereuses pour eux. Leurs tissus sont toujours très transparents et leurs organes locomoteurs ne sont pas assez puissants pour résister aux courants marins qui les entraînent. Tels sont, entre autres, les Siphonophores, les Cténophores, les Acalèphes, les Salpes, etc.
On comprendra facilement que les animaux eupélagiques ne puissent pas vivre en dehors des courants. C’est là qu’ils trouvent la nourriture la plus abondante et ce n’est guère que dans le courant que peut avoir lieu la fécondation. Chez les espèces à sexes séparés qui ne s’accouplent pas, la rencontre des éléments mâle et femelle aurait peu de chance de s’effectuer si les organismes, au lieu de suivre une route définie, pouvaient se promener à leur gré dans l’immensité de la mer. Il est, en outre, assez naturel que ces animaux soient dépourvus du sens de l’orientation, n’ayant autour d’eux aucun point de repère fixe. Par conséquent, leur seule patrie, si l’on peut s’exprimer ainsi, le seul endroit dont ils ne doivent pas s’éloigner, c’est celui où se trouvent les organismes de la même espèce qu’eux et la nourriture la plus abondante. Les courants qui transportent ces animaux sont en général bien connus des habitants des côtes. Ils sont souvent fort étroits. Les chemins qu’ils suivent sont très variables et, jusqu’à présent, on ne sait rien des causes qui les déterminent. Il est probable qu’ils sont dus à des phénomènes d’équilibre et de densité de l’eau. Lors même que la faune est très riche, elle paraît toujours cantonnée dans le courant, en dehors duquel la mer semble dépourvue d’êtres vivants.
Les animaux eupélagiques ne sont pas les seuls qui habitent ces courants. On y trouve aussi les représentants d’autres faunes, à l’état larvaire ou adulte, ainsi que des animaux qui vivent fixés pendant une partie de leur vie.
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L’étude de la faune eupélagique a fourni, depuis quelques années, d’importants résultats, mais elle présente de grandes difficultés et ne peut se faire que dans le voisinage d’une station zoologique; c’est pourquoi l’on a si peu de renseignements précis sur la faune eupélagique des mers chaudës. Cette raison nous engagea à visiter l’archipel malais en emportant un laboratoire zoologique aussi complet que possible.
Les résultats que nous avons obtenus sont loin d’être aussi satisfaisants que nous l’espérions. La faune eupélagique de la baie d’Amboine présente la plus grande analogie avec celle de la Méditerranée. Nous avions eu l’occasion d’étudier pendant plusieurs hivers les Siphonophores du golfe de Naples et de Yillefranche et nous espérions trouver à Amboine des espèces nouvelles et intéressantes. Sous ce rapport, nous avons éprouvé une grande déception, car la plus grande partie des Siphonophores que nous avons pu capturer sont communs dans la Méditerranée. Les autres ont été observés, soit à Ceylan soit aux Canaries, par Hæckel.
Ce que nous venons de dire des Siphonophores peut également s’appliquer aux Acalèphes, aux Cténophores, aux Salpes et en général à tous les animaux eupélagiques. En rapprochant ces résultats d’autres faits que nous avons pu observer, il nous semble qu’il n’y a pas lieu de s’étonner de la similitude qui existe entre la faune d’Amboine et celle de la Méditerranée. On peut fort bien admettre: 1° que les courants entraînent la faune eupélagique et la promènent indifféremment dans tous les océans et les mers, 2° qu’il n’existe pas d’espèce eupélagique propre à une région ou à une mer particulière, mais que tous ces animaux peuvent changer de localité et s’adapter à une région quelconque de l’océan.
Depuis que les recherches zoologiques sont faites d’une manière suivie dans les stations côtières de la Méditerranée, on a déjà pu remarquer la disparition, pendant de longues périodes,
d’espèces autrefois très communes. D’autre part, l'apparition d’espèces nouvelles, pour une localité déterminée, est chose fréquente. Ces phénomènes, que l’on peut observer sur les côtes de la Méditerranée, doivent évidemment se produire en grand dans l’océan. Rien ne s’oppose à ces voyages effectués par une faune entière émigrant d’une région dans une autre sous l’influence des courants. Chaque animal trouve dans le courant qui l’emporte la nourriture qui lui est nécessaire,
La seule objection que l’on pourrait faire est relative aux différences de températures des milieux ambiants. On est généralement porté à croire qu’une espèce vivant dans les mers tropicales ne peut pas habiter nos mers froides. Cette idée nous paraît erronée, car nous savons que la température de la mer décroît assez rapidement à mesure que l’on s’éloigne de la surface. D’autre part il est un fait certain, c’est que la faune eupélagique exécute des oscillations en profondeur suivant l’intensité de la lumière et de la chaleur. Des recherches récentes ont même prouvé qu’elle pouvait atteindre de très grandes profondeurs. Ces animaux peuvent donc trouver partout la nourriture et la température qui leur conviennent et rien ne les empêche de venir des mers tropicales dans la Méditerranée ou vice versa. C’est très probablement ce qui a lieu. Il nous semble donc impossible d’établir des limites géographiques pour les animaux appartenant à la faune eupélagique. Ils peuvent tous se rencontrer, à un moment donné, en un point quelconque des mers les plus éloignées les unes des autres.
On ne peut pas voir une objection à cette hypothèse dans le fait que certaines régions ont fourni jusqu’à ce jour beaucoup d’espèces eupélagiques que l’on n’a pas retrouvées ailleurs. Hæckel et Chun, entre autres, ont découvert aux Canaries un grand nombre de Siphonophores qui n’ont jamais été observés dans la Méditerranée. Il est bien évident que les espèces eupélagiques ne sont pas toutes réunies en un seul endroit, mais
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qu’elles forment des colonies composées d’un nombre variable d’espèces j auxquelles viennent se joindre les animaux pélagiques appartenant à la faune locale.
On peut donc admettre avec beaucoup de vraisemblance que les Siphonophores des Canaries seront transportés un jour ou l’autre (peut-être à une époque très éloignée de la nôtre) dans la Méditerranée, l’océan Indien ou tout autre région du globe. La seule chose que l’on puisse dire dès maintenant, c’est qu’aucune raison ne s’oppose à ces migrations que plusieurs observations nouvelles tendent à prouver.
Nous avions apporté d’Europe une drague, espérant pouvoir étudier les animaux des profondeurs, mais après quelques essais nous dûmes y renoncer. Nous ne pouvions pas nous procurer d’embarcation suffisamment grande pour ce genre de pêche. Même avec une pirogue à 6 rameurs, il n’était pas possible de traîner la drague sur ces fonds composés surtout de débris de coraux. Au bout de quelques mètres, elle restait accrochée et nous avions beaucoup de peine à la retirer. Il nous eut fallu avoir à notre disposition un petit vapeur, ce qui n’est pas facile à trouver dans ces parages. Nous avons essayé de remplacer la drague par le faubert, mais sans grand succès. Les pierres qu’il accrochait au fond étaient généralement trop lourdes et cassaient les filets. Cependant nous avons pu récolter, de cette manière, quelques jolis polypiers. Nous avions espéré trouver des Nautiles, car cet animal passe pour être assez commun dans la baie d’Amboine où Brock en a récolté un grand nombre. Malheureusement nos recherches furent vaines. Malgré la promesse d’une forte récompense, aucun pêcheur ne put nous en procurer un seul exemplaire vivant. Le Nautile se trouve dans la baie à des profondeurs de 100 à 200 mètres ; on le pêche au hameçon. Les coquilles vides sont très communes et les indigènes les vendent pour quelques sous.
Au bout de deux mois nos bocaux étaient pleins et il fallut
songpr au retour. L’emballage de nos collections n’était pas une petite affaire surtout à cause des Coralliaires qu’il ne fallait pas songer à mettre dans des bocaux en^verre, sauf les très petites espèces. Nous nous sommes décidés à les transporter dans ces caisses à pétrole en fer-blanc, que l’on trouve partout aux Indes. Après en avoir enlevé le fond nous y mettions nos coraux, dont chaque échantillon était soigneusement enveloppé dans un morceau d’étoffe, puis nous faisions souder un couvercle, en ayant soin de remplir la caisse d’alcool aussi complètement que possible. Les morceaux d’étoffe dans lesquels les coraux étaient enveloppés avaient pour but de préserver les polypiers du choc de leurs voisins, et de les empêcher de se noircir, ce qui arrive presque toujours lorsqu’on se sert de caisses en métal. L’expérience nous a prouvé que ce mode d’emballage était excellent.
Tous les autres animaux ont été transportés dans des bocaux en verre de toutes dimensions, emballés dans des caisses avec de la paille. Nous avons tenu à faire tous nos emballages nousmêmes et nous avons été amplement récompensés de nos peines, car malgré les transbordements d’un navire à l’autre et les trajets en chemin de fer, pas un bocal n’est arrivé cassé ; nous en avions cependant plusieurs centaines.
Nous ajouterons encore quelques renseignements qui pourront être utiles aux naturalistes qui voudraient se fixer à Amboine.
Climat. Le climat d’ Amboine est très sain, et les maladies y sont rares. La température est à peu de chose près la même toute l’année, l’île étant presque sous l’équateur. Elle varie entre 22 et 30 degrés centigrades. Pendant notre séjour il faisait presque toujours 22° à 23° le matin, et dans la journée la température montait à 27° ou 28°, rarement plus haut. En revanche l’humidité y est presque toujours assez grande, et bien qu’il n’y ait pas à proprement parler de saison sèche et de saison pluvieuse, il y a certains mois pendant lesquels les pluies sont très abon-
XXXVIII CAMILLE PTCTET ET MAURICE BEDOT.
dantes. La sécheresse a lieu généralement pendant les mois de mars et avril, puis en septembre et octobre. Il y a au contraire de fortes pluies en juin, juillet et août. Pendant les autres mois le climat est variable, mais assez humide. Nous y étions donc pendant la période des pluies abondantes, mais nous avons pu nous convaincre que cette époque était aussi favorable que les autres aux recherches zoologiques. La température est généralement moins élevée, et il est plus facile de conserver vivants les animaux marins lorsqu’il ne fait pas de soleil. Puis, au bout de quelques jours, on s’inquiète fort peu de la pluie. Il fait toujours assez chaud pour qu’on n’ait pas à craindre les refroidissements et nous en étions quittes pour changer de vêtements en rentrant chez nous, ce qui est toujours nécessaire, même par le beau temps, lorsqu’on est allé pêcher soi-même à la grève.
Ressources . L’Hôtel d’Amboine est très suffisant pour un séjour de quelques mois ; on n’a donc pas à se préoccuper de la vie matérielle. On trouve dans la ville des tailleurs et des cordonniers, qui font les vêtements de coton et les souliers de toile dont on fait usage aux Indes, mais ce sont des indigènes chrétiens qui travaillent beaucoup moins bien et à moins bon marché que leurs collègues chinois de Singapore ou de Bornéo. Les Chinois sont des auxiliaires précieux pour le voyageur; industrieux et travailleurs, généralement honnêtes, ils s’établissent partout et tout le petit commerce de l’Archipel malais est entre leurs mains. Nous avions fait la connaissance à Amboine, sur la recommandation de M. Siemsen, consul d’Allemagne à Macassar, d’un marchand chinois nommé Tjia-ké- Beng, dont la boutique était inépuisable, et où nous trouvions les choses les plus inattendues aux mêmes prix qu’en Europe. Étoffes, vaisselle, objets de toilette, vin, conserves, etc.,
etc il avait tout, et on se serait cru dans un grand bazar
européen. Ce qui était important pour nous c’est qu’il vendait
d’excellent alcool à 92°, au prix de 1 fr. 25 le litre, c’està-dire la moitié de ce qu’il coûte à Java. On y trouvait aussi des bocaux bouchés à l’émeri, mais seulement de grand modèle (2 litres au minimum), et d’une qualité un peu inférieure.
Dépenses . Quelques mots sur le prix de la vie à Amboine et sur les gages de nos employés pourront être utiles, car, en quittant Java, il faut prendre avec soi tout l’argent dont on aura besoin pour le voyage. Les maisons de banque hollandaises n’ont pas de correspondants à Amboine. La pension à l’hôtel était de 150 florins (300 fr.) par tête et par mois. C’est le prix adopté par presque tous les hôtels des Indes néerlandaises. Pour ce prix nous étions logés et nourris, et nous avions en outre la jouissance d’une petite maison, attenante à Thotel, où nous avions installé notre laboratoire. Nous donnions à notre pêcheur Oudin 1 florin et demi (3 fr.)par jour, et un demi-florin pour la location d’un bateau. En outre, nous avions besoin d’un second rameur qui recevait 75 cents par jour (1 fr. 50). Enfin un domestique pour notre service personnel, et que nous utilisions également comme garçon de laboratoire, recevait 15 florins par mois. Nous engageons vivement les voyageurs à se défier des domestiques chrétiens et à n’engager, si possible, que des musulmans. Les chrétiens d’ Amboine, issus d’un mélange de trois ou quatre races, de chacune desquelles ils ont gardé les vices, sont les plus mauvais domestiques que l’on puisse avoir ; fainéants et voleurs, on ne peut rien leur confier. Les véritables malais ou javanais, au contraire, sont d’excellents serviteurs, mais ils sont rares dans la ville.
Pour arriver à Amboine nous avions pris la route du sud , aussi nous arrangeons-nous à faire notre voyage de retour par le nord. Nous nous embarquons donc, le 3 septembre, sur le Loudon, accompagné d’une soixantaine de colis. Le voyage est aussi charmant que celui que nous avons fait pour venir.
XL CAMILLE PICTET ET MAURICE BEDOT
La mer est toujours calme, les îles se succèdent avec leurs paysages variés et leurs populations caractéristiques. C’est d’abord Bourou (les Hollandais écrivent Boeroe), patrie du Babiroussa dont nous rapportons quelques crânes, que nous donne le capitaine Joon, le commandant du Loudon. Puis Batian où nous voyons le Gynopithecus nigrescens, le seul singe qui existe dans la partie orientale de P Archipel. Le jour suivant nous arrivons à Ternate, la ville la plus importante des Moluques après Amboine. C’est de là que se fait la plus grande partie du trafic avec la Nouvelle-Guinée. La vue de Ternate est magnifique. La ville est située au bord d’une sorte de grande mer intérieure, bornée à l’ouest par le pic volcanique de Tidore et à l’est par la grande île de Halmaheira. On y voit, comme à Amboine et à Banda, de magnifiques jardins sous-marins. L’eau est d’une limpidité merveilleuse et la faune est très riche. Ternate serait très probablement un excellent lieu de séjour pour un zoologiste. Nous mettons ensuite le cap sur Gorontalo et nous suivons les côtes de Célébès, en nous arrêtant aux principaux ports, Menado, Amourang, Tontoli, Paré-Paré, etc.
Enfin, le Loudon arrive à Macassar où nous retrouvons d’anciennes connaissances, Monsieur et Madame Siemsen, qui nous invitent aimablement chez eux. Il nous semble que nous rentrons tout à coup dans le monde civilisé en nous retrouvant dans cette maison hospitalière, où nous passons une soirée charmante. On reçoit des nouvelles d’Europe, on fait de la musique, on joue au billard, et nous oublions tout à fait que six semaines de navigation nous séparent encore de nos pénates. De toutes les villes que nous avons visitées en Malaisie, Macassar nous paraît être la plus agréable à habiter. Malheureusement pour le zoologiste, la faune des environs immédiats n’est pas très riche, toute la côte étant formée de plages de sable. Il faudrait peutêtre s’établir sur une des nombreuses îles de l’archipel Spermonde pour faire de bonnes récoltes.
Trois jours après nous nous retrouvons à Sourabaya et nous profitons d’une escale de quelques jours pour faire l’ascension du Bromo, un des volcans les plus intéressants de Java. Si la plaine javanaise a perdu beaucoup de son charme, maintenant qu’elle est presque entièrement couverte de cultures, la montagne, en revanche, a gardé sa physionomie sauvage et ses paysages sont de toute beauté. Rien de plus majestueux que ces cônes volcaniques qui s’élèvent par des pentes douces jusqu’à des hauteurs de plus de 3000 mètres. On est étonné, en arrivant à une certaine hauteur, de retrouver une flore qui n’a plus rien de tropical, mais qui rappelle beaucoup celle de nos Alpes.
Ce fait semble prouver qu’à une époque reculée, probablement à la fin de la période glaciaire, un climat tempéré régnait sur l’Asie, dont Fllede Java, de meme que Sumatra et Bornéo, n était pas encore séparée. Plus tard, la température devenant plus chaude, les plantes de nos climats se sont retirées sur les sommets, où elles trouvent encore, à quelques degrés de l’Équateur, les conditions d’existence dont elles ont besoin. •
Après quelques journées employées à nous promener en touristes dans Java, nous nous rembarquions le 12 octobre sur le vapeur français le Godavery, où l’aimable commandant Isnard nous recevait comme de vieux amis. Deux jours après, nous arrivions pour la troisième fois à Singapore, avec l’intention d’aller encore passer quelques semaines à Sumatra, avant de rentrer en Europe.
De charmants petits vapeurs, appartenant à une Compagnie anglaise, font en deux jours le service de Singapore à Deli, sur la côte septentrionale de Sumatra. La province de Deli, un des rares points de la côte soumis à la domination hollandaise, est célèbre par ses plantations de tabac. Nous y sommes reçus de la façon la plus hospitalière par M. A. von Mechel, un Suisse qui administre une grande plantation. Nous étant rendus chez lui
XLII CAMILLE PICTET ET MAURICE BEDOT
pour lui faire une simple visite, il eut l’amabilité de nous retenir non pas une heure, mais un mois. Pendant ce charmant séjour, nous ne fîmes pas de recherches zoologiques proprement dites, ayant laissé notre bagage et nos instruments à Singapore, mais nous eûmes l’occasion de visiter le pays et ses habitants et de récolter quelques animaux terrestres.
Autour de Médan, la capitale de la province, tout est en cultures. On ne voit partout que du tabac. Ce tabac de Deli, qui est renommé pour la grandeur et la beauté de sa feuille, est expédié en Europe, où il est employé exclusivement à faire l’enveloppe des cigares ; il atteint des prix très élevés. On ne le cultive jamais deux ans de suite à la même place. Chaque année une certaine étendue de forêt est défrichée et les arbres sont brûlés sur place. On plante alors le tabac, après avoir établi tout un réseau de canaux d’irrigation. La récolte faite, le riz remplace le tabac pendant une année, puis le terrain est abandonné pendant six ou huit ans et se couvre bien vite de la luxuriante végétation tropicale.
Pour voir la forêt de Sumatra dans toute sa beauté, il faut s’éloigner un peu de Médan, Nous allons donc passer quelques jours à Stabat, chez un frère de notre hôte, M. Emann von Mechel, qui dirige une plantation de tabac au milieu d’une forêt et nous reçut avec une amabilité dont nous avons gardé le plus charmant souvenir. Le pays est magnifique et nous rappelle beaucoup Bornéo. Ce sont les mêmes arbres immenses, atteignant souvent 70 à 80 mètres, d’où pendent des lianes de toute sorte, au milieu desquelles on ne peut se frayer un chemin qu’à la hache.
La faune de la forêt nous paraît être très riche, et les grands mammifères y abondent. On y trouve assez communément le rhinocéros, le tapir, Fours malais et beaucoup de cerfs et de sangliers. L’éléphant se rencontre un peu plus loin dans l’intérieur. L’orang-outan n’y est pas rare, mais n’ayant pu passer
que quelques jours à Stabat nous n’avons pas eu l’occasion d’en voir.
Cette partie de File est habitée par les Battaks, dont nous avons déjà parlé. Ils appartiennent à la race indonésienne, sont de petite taille et se liment les dents, comme les Dayaks, ce qui leur donne une physionomie étrange. Dans certaines régions ils pratiquent l’anthropophagie, mais seulement aux dépens d’hommes ayant commis des crimes graves. Cette coutume, du reste, tend à disparaître.
Malgré son infériorité apparente, la nation Battak est instruite ; leur langue, très différente du malais et dans laquelle se retrouvent beaucoup de mots hindous, s’écrit avec des caractères spéciaux. Les tribus conservent des archives écrites sur des tiges de bambou et l’on estime à environ 60 pour cent le nombre des hommes qui savent lire. Ce chiffre est énorme, si on le compare aux statistiques sur le développement de l’instruction chez plusieurs de nos peuples européens. Leur langue s’écrit de bas en haut, mais se lit de gauche à droite. Comme vêtements, les Battaks portent un sarong attaché à la ceinture et un mouchoir formant un bonnet sur la tête, costume qui ressemble beaucoup à celui des Malais et des Javanais. Les femmes portent aussi un long sarong, serré sous les épaules, et un foulard plié sur la tête d’une manière très particulière. En outre, elles ont toujours une paire d’énormes boucles d’oreilles en argent passées dans le lobe supérieur de l’oreille et dont l’autre extrémité est tenue à leur coiffure. Ces boucles d’oreilles, qui ont la forme d’une tige recourbée et terminée par deux spirales opposées, pèsent quelquefois jusqu’à un demi-kilogramme ; les femmes ne les quittent jamais. Les vêtements, tissés par les femmes, sont brodés par les hommes et presque toujours teints à l’indigo. Les Battaks sont d’un naturel gai et peu craintif; en général ils reçoivent bien les Européens, mais détestent les Hollandais, qui n’ont encore pu soumettre à leur domination que les tribus des côtes.