XL IV
CAMILLE PICTET ET MAURICE BEDOT
Le 10 novembre, nous étions de nouveau à Singapore et deux jours après, nous nous embarquions définitivement pour l’Europe sur le Calédonien , avec un imposant bagage de plus de 90 colis.
Nous ne parlerons pas de notre voyage de retour, qui s’accomplit dans d’excellentes conditions, mais nous devons ajouter encore un certain nombre de renseignements et de conseils pour les naturalistes qui voudraient voyager dans l’Archipel malais.
Climat et précautions sanitaires. Le climat de l’Insulinde passe pour être très insalubre et, de fait, il est certain qu’en beaucoup d’endroits un séjour prolongé serait nuisible à l’Européen. Mais le voyageur qui sait observer quelques règles élémentaires d’hygiène se portera aussi bien qu’en Europe, surtout pendant la première année. A la longue, l’organisme s’affaiblit, sous ces latitudes, et devient plus apte à contracter certaines maladies. Parmi les principales précautions à prendre, dans les localités reconnues comme malsaines, la première est de s’abstenir de boire de l’eau de provenance douteuse. On trouve dans toutes les villes, de bonnes eaux minérales importées et nous en recommandons l’usage dans des endroits comme Batavia, et surtout Sourabaya, où le choléra est endémique. Pour voyager dans l’intérieur, nous avions emporté un petit filtre Chamberland portatif 1 .
Une seconde précaution consiste à se mettre à l’abri de l’humidité et de la fraîcheur nocturnes. On est généralement enclin à se couvrir d’une façon insuffisante lorsque la température du soir est très chaude ; la température s’abaisse le matin et l’on risque de prendre des refroidissements qui peuvent devenir graves. L’usage d’une large ceinture de flanelle pendant la nuit sera toujours un excellent préservatif.
1 De nouvelles expériences ont démontré que ce filtre, pour purifier complètement l’eau, devait être maintenu dans un état de propreté absolue. Son emploi est donc impossible, en voyage, et peut même devenir dangereux si l’on n’a pas, avec soi, des moyens d’obtenir une désinfection parfaite.
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Il est bon d’éviter les trop grandes fatigues corporelles, qui affaiblissent l’organisme, et de ne pas s’exposer, même pour peu de temps, aux rayons du soleil des tropiques sans avoir la tête bien couverte. Un chapeau de paille, tel qu’on en porte en Europe, est absolument insuffisant.
Au point de vue de la nourriture, on fera toujours bien de se conformer aux usages du pays où l’on est. En Malaisie, les volailles et le riz sont les principaux aliments ; ce dernier est toujours assaisonné de curry et autres sauces fortement épicées qui stimulent l’estomac. L’usage modéré de boissons alcooliques est à recommander, surtout sous forme de vin rouge; la bière est beaucoup moins saine, car elle est toujours fortement alcoolisée.
Habillement. Pour les vêtements, comme pour la nourriture, il est bon de se conformer aux usages du pays. Les Anglais, qui s’entendent fort bien à tous les détails de la vie pratique, ont adopté aux Indes des habits de coton blanc, légers et frais, que l’on peut laver facilement. Il est donc inutile d’encombrer ses malles de vêtements européens ; après avoir passé le canal de Suez, on ne les portera plus et, au retour, il seront couverts de moisissure. Il est préférable de faire faire un certain nombre de vêtements de coton chez un tailleur chinois de Singapore. La douzaine d’habits complets coûte à peine cent francs et sera livrée en vingt-quatre heures. Pour la chasse et la pêche il est bon d’avoir quelques vêtements moins salissants en étoffe écrue.
Les cordonniers chinois font des souliers légers en toile, qui sont la chaussure la plus agréable à porter dans ces pays. Le cuir est trop chaud et ne supporte pas bien le climat.
Enfin, comme couvre-chef, le voyageur choisira entre le casque indien en moelle d’aloès, à larges ailes, et le feutre mou épais. Ce dernier est plus commode pour circuler dans la forêt.
Langue. Pour le naturaliste qui veut parcourir ces régions,
CAMILLE PICTET ET MAURICE BEDOT
la connaissance de la langue malaise est indispensable et n’est pas difficile à acquérir. La grammaire se borne à quelques règles très simples et il suffit de connaître un certain nombre de mots usuels pour pouvoir se faire comprendre. On y arrivera facilement en travaillant une heure ou deux par jour, pendant la traversée d’Europe aux Indes. Il est bon de se procurer le vocabulaire malais d’Erriogton de la Croix1, qui contient une introduction donnant les principales règles grammaticales. Ce petit volume est très bien fait et suffira parfaitement aux besoins du voyageur2 3.
Lorsqu’on sait le malais, on peut aller partout dans F Archipel ; tout le monde le parle, aussi bien les Européens que les indigènes. Il y a quelques variétés de dialectes entre les différentes îles, mais on s’y fera vite. En revanche, il est absolument inutile d’apprendre le hollandais, car tous les Hollandais parlent le français ou l’allemand.
Livres sur la Malaisie. Il existe un grand nombre de relations de voyages et d’ouvrages sur la Malaisie. Nous citerons ici quelques-uns des principaux et surtout ceux qui ont été écrits dans un esprit scientifique.
On trouvera des renseignements très précis et très détaillés sur chacune des îles de l’Archipel dans l’excellente Géographie universelle de Keclus. (Tome XIV, Océan et Terres océaniques, Paris, 1889.) Nous n’avons jamais pu qu’admirer l’exactitude de cet ouvrage.
1 Ehrington de la Croix, J., Vocabulaire français-malais et malais- français,
précédé d’un précis de grammaire malaise, par le Dr J. Montano. Paris, E. Leroux, 1889.
3 Les voyageurs qui voudront faire une étude plus approfondie de la langue malaise pourront se procurer les ouvrages suivants :
Richard, L., Cours théorique et pratique de la langue commerciale de l’Archipel d’Asie, dite malaise. Paris, Maisonneuve, 1872.
Id. Dictionnaire de la langue commerciale de l’Archipel d’Asie, dite malaise. Paris, Maisonneuve, 1883.
L’abbé P. Favre, Grammaire de la langue malaise. Vienne, 1876.
VOYAGE SCIENTIFIQUE DANS l’ ARCHIPEL MALAIS. XLV'f
Parmi les voyages les plus importants, nous citerons celui de Wallace1, qui a parcouru PArcliipel malais dans tous les sens, puis ceux de Forbes2, de Bickmore3 4 5, de Beccari*, de Rosenberg" ; un intéressant voyage zoologique à Célébès de Hickson6, et sur Java les voyages de Jungliun 7; sur Billiton et Sumatra le compte rendu du voyage de Korotneff8 9. Citons encore un ouvrage très consciencieusement fait par Mohnike n sur la faune et la flore de la Malaisie et enfin un petit volume qui ne s’applique pas seulement à ces contrées, mais où le voyageur trouvera une quantité d’indications pratiques, ce sont les Conseils aux voyageurs publiés par la Société géographique de Londres 10.
Bagage scientifique. Nous donnerons, pour terminer, la liste détaillée du bagage scientifique assez complet que nous avions emporté. Nous l’indiquons comme type d’un laboratoire portatif pouvant suffire à tous les besoins d’un explorateur zoologique.
1 Wallace, A.-R., The Malay Archipelago, etc. London, 1886. (Il existe une traduction allemande et quelques fragments traduits en français et publiés dans le « Tour du Monde. »)
* Fobbes, H. -O., A Naturalisas Wanderings in the Eastern Archipelago. London, 1886.
5 Bickmore, A. -S., Reisen in Ostindischen Archipel in den Jahren 1865 und 1866, lena, Costenoble, 1869 (traduit de l’anglais).
4 Giglioli, E.-FL, I viaggi del Doit. Od. Beccari. Firenze, 1872-73 (estratto délia Nuova Antologia).
5 Rosenberg, C.-B. v., Der Malayische Archipel. Land und Lente, Fauna. Leipzig, 1879.
6 Hickson, S. -J., A naturalist in North Celebes. Travels in Minahassa, the Sangir and Taïaut Islands. London, 1889.
7 Junghun, F., Topographische und natunoissenschaftliche Reisen durch Java, mit Atlas. Magdeburg, 1815.
8 Korotneff, A., Compte rendu d’un voyage scientifique aux Indes néerlandaises, paru dans les Bulletins de l’Académie royale de Belgique, 3e série, tome XII, no 11, 1886, et à part : Bruxelles, chez F. Hayer, imprimeur, rue de Louvain, 108.
9 Mohnike, O., Blicke auf das Pflanzen- und Thierleben in den Niederlàndischen Malaienlândern. MUnster, 1883.
10 Hints to Travellers, Scientific and General, edited for the Counoil of the Roy. Geographical Society by Douglas W. Freshfield andCAPT. W.-J.-L. Wharton. 6th édition. London, 1889.