Voyage sentimental dans les pays slaves
Pour un artiste, ennemi naturel du chemin de fer et des sentiers battus, la route la plus intéressante pour aller en Orient est celle qui passe par la Suisse et le Tyrol. De Bâle, vous remontez la vallée du Rhin, et, après la chute de Lauffen, vous suivez le lac de Constance dans toute sa longueur jusqu'à l'ancienne et paisible ville de Bregenz. De la montagne de Saint- Gebhardt, l'œil plonge d'un côté sur la'belle nappe d'eau, tandis qu'au sud la profonde vallée du Rhin,
dominée à l'entrée par le majestueux Sàntis, est fermée au lointain par une bordure de hautes montagnes dont l'aspect est le plus 'grandiose et le plus varié.
Après avoir remonté la vallée du Rhin jusqu'à Feldkirch, vous tournez brusquement à gauche, et, par une pente assez douce, vous gravissez la montagne des Aigles (Arlberg), qui marque la séparation des eaux entre la mer du Nord et la mer Noire. Tandis que le versant occidental est tributaire du Rhin, le versant oriental est sillonné par un ruisseau qui se jette à Landeck dans l'Inn, tributaire du Danube. A Landeck, remontez le cours de l'Inn ; vous rencontrerez les belles gorges de Finstermunze. Après Nauders, le voyageur, franchit presque sans s'en apercevoir le Reschen-Scheidek, qui est Tune des passes les moins élevées dans la chaîne des Alpes. Bientôt apparaissent trois petits lacs d'où sort l'Adige, c'est-à-dire l'Italie. Vous êtes encore dans un pays allemand de langue. Toutefois, le nom de Windische Gau, donné à cette vallée, n'indique-t-il pas qu'elle a été habitée par les Vendes, c'est-à-dire par les Slaves?
A Botàen, l'influence italienne commence à se faire ôentir. Voici bientôt Vérone, puis Padoue, où je fais à la chapelle peinte par Giotto une visite qui, pour un artiste chrétien, est presque un pèlerinage. Venise est un rêve, un éblouissement... ; mais voici que le maudit chemin de fer m'entraîne vers Goritza. C'est par là que je fais véritablement mon entrée dans le monde
slave. Cette ville a bien une apparence italienne : beaucoup d'enseignes sont écrites en italien ; les mendiants mendient en italien ; mais ne vous y fiez pas : on me dit que Goritza est l'un des foyers Slovènes, un des points sur lesquels le Slave lutte contre l'invasion intellectuelle et politique de l'Italie et de l'Allemagne. La ville n'a, du reste, rien de remarquable qu'un château gothique un peu ruiné, sur une acropole, et le tombeau du roi Charles X.
Avant d'arriver à Trieste, le chemin de fer longe pendant quelque temps la mer Adriatique, au milieu d'un pays désolé, un horrible amas de pierres. Cette contrée, dévastée et desséchée par le vent, s'étend assez loin vers le nord; mais mes yeux sont attirés du côté de la mer par le plus magique spectacle : le soleil se couche derrière quelques Collines au-dessus d'une petite anse, à l'est de Mohtefalcone. L'horizon est inondé d'une lumière rutilante, que la nappe tranquille de la mer reflète avec des teintes nacrées et adoucies. Le disque du soleil est du plus beau rouge, et une colonne de feu large comme le diamètre de l'astre plonge dans l'eau. Les derniers reflets du jour éclairent au loin la ville de Trieste, la côte de PIstrie à perte de vue, et quelques voiles de coupleur rougeâtre qui voguent sur la mer parfaitement unie. A cette distance, on ne s'aperçoit pas qu'elles avancent.
Le train s'arrête assez longtemps à Nabresina, et continue dans la direction de Vienne, tandis qu'un
embranchement mène à Trieste. Nabresina est un mot slave. Généralement, quand vous rencontrez dans la géographie des na, des po, des za % soyez assurés que vous vous trouvez dans un pays slave. Aussi bien, toute la campagne autour de Trieste, et la basse classe dans la ville, appartiennent-elles à la nation Slovène, dont elles parlent la langue. Le type est, d'ailleurs, facile à reconnaître. Voici, par exemple, une jeune servante d'apparence agréable. Cette fille n'est pas précisément jolie, mais elle est douée de quelque grâce. Elle n'a pas la naïveté des Allemandes, cette naïveté dont on se demande toujours si elle est réellement naïve; mais la petite Slovène a peut-être plus de véritable abandon : elle rie pose pas le moins du monde, même pour le naturel. Il n'y a pas l'ombre de coquetterie dans son maintien ni dans son allure, et cependant un sentiment assez profond de féminité. Les cheveux épais sont blonds; mais la peau n'a pas la même blancheur ni surtout la môme transparence que chez les Anglaises. La taille est forte, sans épaisseur, soutenue par une brassière qui laisse voir les manches de la chemise. La bouche est grande et un peu ouverte. Les yeux. sont très-remarquablement clairs, mais pas bleus. Les pommettes, le nez court sont si bien caractérisés, que j'ai pu, de souvenir, faire le portrait de cette jeune fille.
Quand j'étudiais ce type, ma pensée se reportait involontairement à l'époque: où les Avares attelaient à leurs chars les femmes slaves* Que Charlemagne a
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été bien inspiré de venir secouer de sa rude main ces conquérants sataniques !
Dans ces parages on montre une [butte qu'Attila fit élever pour contemple? l'incendie de la grande ville d'Aquilée.
(r Je m'arrêtai à Trieste, qui, dans la langue serbe, s'appelle Trst. Si vous trouvez que c'est difficile à prononcer, c'est que vous ignorez la valeur de la lettre R dans cette contrée, où Ton prétend que c'est une voyelle : ainsi les Serbes écrivent leur nom de peuple avec ces trois lettres : Srb.
[SAINT FBANÇ01S D^SSISE A DOUBROVN1K.
Ma bonne étoile me conduit à VAntico cafté Tommaso, où je fais la connaissance d'un vieux moine, originaire des Bouches de Cattaro. Il porté naturellement un nom en itch; nous l'appellerons simplement, si vous voulez, frère Angelo. Il avait alors quatrevingt-deux ans bien comptés, et il les portait encore assez gaillardement dans un corps amaigri. Pendant son enfance, le frère Angelo avait vécu à Perasto, sous - la domination vénitienne, dont il parlait toujours avec plaisir, plutôt sans douté par tradition que par dès souvenirs personnels. A Pâgô de seize ans, il avait été trompette des dragons dans l'armée française, et
il ne pouvait pas se défendre d'une certaine émotion quand il parlait du maréchal Marmont et du général Lauriston, dont il avait tenu le cheval par la bride. Il avait escorté, dans un voyage au Monténégro, le colonel français Vialla de Sommières, envoyé alors par Napoléon I er auprès du vladika Pierre IL C'est un homme très-fin, mais doux et expansif. Il aimait à me raconter les traditions de tous les temps sur la république de Raguse et sur les Bouches de Gattaro.
Un jou» il me rappelait que saint François d'Assise s'arrêta à Raguse (Doubrovnik) pendant le voyage qu'il entreprenait pour aller vers le soudan d'Egypte; le Sénat de la République le reçut avec les plus grands honneurs. Le saint fut émerveillé de la piété des habitants et il donna sa bénédiction à Ja République, en prédisant qu'elle conserverait son indépendance aussi longtemps qu'elle ne permettrait pas de bâtir sur son territoire une église schismatique.
Le souvenir de cette prédiction resta profondément gravé dans l'esprit des patriciens de Raguse, qui empêchèrent la construction même d'une chapelle schismatique, malgré les instances des Slaves de rite grec qui, de la Herzégovine, venaient en grand nombre se réfugier sur le territoire delaRépubliqne. L'impératrice de Russie, Catherine II, fut très-irritée de la hardiesse du Sénat, qui ne permettait même pas au consul de Russie d'avoir une chapelle dans sa maison.
C'était le moment où la flotte russe, commandée par Alexis Orlov, faisait une manifestation théâtrale
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sur les côtes du Péloponèôe pour susciter le réveil de la nation grecque. L'occasion parut favorable pour opprimer la nation ragusaine. En 1768, Pamiral commandant cette escadre libératrice des cbrétiens d'Orient reçut Tordre de confisquer tous les navires ragusains qu'il rencontrerait. Orlov fit môme une démonstration hostile contre Ragusô. Toute l'Europe, dont Topinion était alors éveillée par la guerre des Russes contre la Turquie et surexcitée par les philosophes français, suivait avec attention cette querelle, en déplorant la folie et le fanatisme des Ragusains. L'Impératrice en fut pour la honte d'avoir déployé la force de son immense empire contre une petite république, avec laquelle elle fit la paix Tannée suivante sans avoir rien obtenu.
Au commencement de ce siècle, Tesprit philosophique avait fait des progrès. Le Sénat se trouva composé de gens éclairés, d'esprits forts qui devaient sourire de la prédiction de saint François, Beaucoup de Bosniaques schismatiques et de Serbes s'étaient réfugiés sur le territoire hospitalier de Raguse et s'y étaient établis comme négociants. Ils adressèrent une pétition au Sénat pour obtenir Tautorisation de construire à leurs frais une église de leur ritç. Les sénateurs s'empressèrent d'accéder à cette demande. I/ér glise était à peine finie que les Français occupaient Raguse : un aide-de-camp <^u général se présenta un jour au Sénat et lui annonça brusquement que la République avait cessé d'exister.