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LA REPUBLIQUE DE POLITZA

Ne dois-je pas, comme Français, quelques lignes de souvenir à une autre république, dont bien des historiens ignorent jusqu'au nom ?

Il y eut souvent en Bosnie, pendant le moyen âge, des révoltes des paysans contre leurs seigneurs. Au xm 6 siècle principalement, les rois de Hongrie étaient souvent impuissants à protéger lès seigneurs contre la révolte, les paysans contre l'oppression. Des seigneurs, chassés par leurs vassaux, se réfugièrent dans la chaîne appelée Mussor (Mons aureus) à l'endroit où la rivière Cettina est forcée par cette montagne de faire un détour avant de se jeter dans la mer Adriatique auprès d'Almissa.Ils y formèrent un État qui resta indépendant sous la protection de la 'puissante Venise.

La république de PoKtza était composée de douze paroisses en quatre villages, et ne compta jamais que quelques milliers d'habitants. La capitale était à Gatta, auprès de laquelle se trouve une vallée entourée de douze rochers représentant les douze paroisses. Chacun avait ainsi saplaae assignée dans les réunions générales.

Chaque commune se rassemblait sur son territoire,

le jour de Saint-Georges, pour élire le mali-knèse (petit chef). Le curé de la paroisse préside la séance ; il place à terre deux manteaux; l'un représente l'ancien mali-knèse, et l'autre le candidat que le curépropose. Chacun des chefs de famille jette une pierre sur l'un ou l'autre manteau. Celui qui a obtenu le plus de pierres est proclamé mali-knèse. S'il y a égalité, le curé décide l'élection en jetant sa pierre.

Après cette nomination, les douze paroisses se rendent processionnellement dans la vallée aux rochers, avec leurs mali-knèses et leurs curés en tête. Là se trouvent réunis les dignitaires de la république : le veliki-knèse (grand chef), le voïvode ou chef de la force armée, le tchauch ou chancelier, Parchiprêtre de Gatta et le doyen. Les anciens dignitaires rendent compte de leur gestion ; ils remettent aux mains de Parchiprêtre les sceaux de l'Etat et la caisse. On procède ensuite à l'élection des nouveaux dignitaires. Chacun des mali-knèses jette une pierre sur un manteau, ou pour maintenir les anciens ou pour accepter ceux que l'archiprôtre a proposés. Le lendemain on plante devant la maison du veliki-knèse le plus grand peuplier qu'on ait pu trouver dans le pays. C'est le commencement d'une fête qui dure six jours, après lesquels deux envoyés vont annoncer au doge de Venise que la république de Politza a terminé ses élections,

La religion de cet État a toujours été strictement la catholique romaine. Le service divin était en langue

slavonne et les livres en caractères glagolitiques. Le séminaire a été à Priko près Almissa, jusqu'au rao,ment où Zmajevitch, évoque de Zara, fonda un séminaire glagolitique dans cette ville. Plus tard, ce séminaire est devenu latin, mais on y enseigne toujours le glagol.

Le clergé était ignorant. Toute son activité d'esprit était bornée à la lecture du bréviaire et du missel.

Les habitants ont été souvent accusés de relations avec les pirates, auxquels ils auraient [donné asile dans leurs montagnes; mais aucun vol ne se commettait dans l'intérieur de la république. Les lois, ou plutôt la coutume, étaient d'ailleurs très-sévères : tout voleur était lapidé dans une réunion générale des paroisses. Aussi l'usage des serrures y était-il inconnu. Les portes restaient ouvertes de jour et de nuit, même quand les maîtres n'y étaient pas.

La nature du terrain n'étant pas favorable aux céréales, les habitants se livraient beaucoup à la culture du tabac. La république de Poiitza était aussi renommée pour ses fruits, particulièrement pour les cerises. Pendant la moisson, les Politziens, comme les autres montagnards de la Dalmatie, allaient travailler dans les plaines et surtout dans les îles de la Dalmatie. Leur seule industrie était la fabrication de plats et de cuillers en bois.

Les armes de la république avaient été d'abord l'image de Saint-Luc ; mais comme on se moquait des

Politziens à cause du bœuf, ils adoptèrent Saint- Georges. Leur drapeau était le hongrois uni à celui de Venise.

Lorsque le gouvernement autrichien occupa pour la première fois la Dalmatie, il ne fut rien changé au sort du petit État. Le lion de Saint-Marc disparut et Tétendard hongrois resta seul.

En 1807, la malheureuse république se laissa entraîner à aider les Russes qui débarquaient en Dalmatie pour y combattre les Français. Vainqueurs des Russes à Klobuk et à Almissa, le général Marmont fit entrer ses troupes sur les terres de Politza. Comme il n'avait pas la moindre idée d'avoir affaire à un État indépendant, dont aucun Français n'avait entendu parler, il traita les Politziens armés comme des rebelles. Quelques mali-knèses et quelques curés furent fusillés et les villages eurent beaucoup à souffrir. Ainsi périt une ancienne république. En méditant sur cette histoire, j'admirais, dans sa portée philosophique, le scrupule religieux des bramanes indiens * qui époussètent un siège avant d'y prendre place, afin de ne pas s'exposer à donner la mort, sans s'en apercevoir, à un petit être vivant.

Aujourd'hui les Politziens sont de paisibles montagnards. Ils ne veulent pas, comme nobles, être confondus avec lés paysans morlaques, lesquels se moquent de cette prétention en accusant leurs voisins d'être adroits et perfides comme des juifs. Les Politziens ont une prédilection pour le costume hongrois

et ils portent, comme les Avares, une tresse de cheveux retombant sur le dos.

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