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COMMENT ON FONDE UNE UNIVERSITÉ

Les Croates n'avaient pas beaucoup fait parler d'eux depuis 1848. A cette époque, sous leur ban Jelatchitch, ils prirent les armes pour combattre la coalition des . révolutionnaires de Vienne avec les Hongrois, laquelle opprimait la dynastie autrichienne. Ils furent alors, avec leurs alliés serbes et avec les Roumains de la Transylvanie, le principal élément de la résistance usqu'au moment où la Russie vint donner le coup, de grâce à l'insurrection. Le système qui fut inauguré à la suite de la pacification ne répondit pas aux espérances que les Croates avaient dû concevoir ni aux promesses qui leur avaient été faites. Ce fut un retou r aux malencontreuses tentatives de germanisation qui avaient si justement et si misérablement échoué à la fin du dernier siècle, sous le règne de Joseph II.

Le dévouement des Croates à la dynastie avait été mal récompensé. Cette période, qui dura jusqu'après la guerre de 1859, fut pour toutes les populations do l'empire, sans en excepter les Hongrois, la plus triste de l'histoire contemporaine. Enfin, après de longs tiraillements dans tous les sens, qui durèrent jusqu'en 1867, un nouveau système, le dualisme actuel, fut inauguré.

Les Hongrois, qui en 1818 s'étaient révoltés, obtenaient la plénitude de leurs droits historiques; mais qu'arriva- t-il des ropulations qui avaient, au contraire, combattu pour l'Empereur-Roi à la môme époque? La Grande Principauté de Transylvanie et la Voïvodie serbe furent purement et simplement supprimées; mais il fallut compter avec les Croates, qui sont plus homogènes et plus résolus: on ne les effaça pas de la liste des nations; une certaine autonomie intérieure leur fut concédée dans le sein du royaume de Saint -Etienne.

Depuis cette époque ils luttèrent, sur le terrain constitutionnel, pour améliorer une situation qui ne répond pas à leurs vœux et à leurs droits historiques. Ils ont obtenu en 1874 quelques concessions.

Mais les Croates avaient compris que c'est à l'école, comme dans l'église, qu'il faut défendre sa liberté et son individualité nationale. De là l'idée de fonder une université pour ces Slaves du Sud, aujourd'hui si avides d'instruction, mais qui ne vont pas toujours la puiser aux sources les plus pures.

Lorsque nous travaillons en France à fonder des universités catholiques, c'est pour lutter contre l'enseignement donné par les libres-penseurs, les panthéistes et les révolutionnaires. La cause que nous défendons est un intérêt religieux et social.

Ce n'est pas directement contre des doctrines, c'est contre l'hégémonie intellectuelle de l'Allemagne et contre la pression de la Hongrie que les Croates ont voulu dresser le rempart d'une université croate.

Sous des apparences et avec des mobiles différents, la cause de ces Slaves du Sud est au -fond la même que la nôtre. En effet, si l'influence magiare ne représente rien par eîle-.même sur le terrain intellectuel, la culture allemande, quand elle est transportée sur une terre étrangère, c'est le renversement des traditions nationales, c'est la négation des droits historiques et la promiscuité de l'esprit ; c'est la philosophie de Efêgel avec toutes ses conséquences religieuses, politiques et sociales.

L'idée de la fondation d'une Université fut émise à la Diète de 1861, et chaleureusement appuyée par Mgr Strossmayer, évêquedeDiakovo.En 1866, pendant que la Croatie célébrait le trois-centième anniversaire de sonhéros, Nicolas Zriny, mort glorieusement devant Sigeth, en combattant contre les Turcs, Mgr Strossmayer posa en quelque sorte les premières pierres de l'Université par une souscription de 50,000 florins (le florin vaut 2 fr. 25). Ce généreux exemple fut suivi avec entraînement. L'archevêque de Zagreb donna

30,000 florins, Mathias Debeljak 11,000, la ville de Varasdin 5,000, celle de Karlovatz 2,000, celle d'Agram 50,000, etc., etc. Emeric Kukovitch légua 1 20,000 francs pour le même objet, etc., etc. Toutes les bourses furent ouvertes; tous les concours acguis. Enfin, en 1869, l'Empereur visita Zagreb et consentit à donner son nom - à la future Université. La situation politique retarda encore la réalisation jusqu'en 1873, ou l'affaire fut reportée devant la Diète par le chanoine Racki, et finit par réussir avec le concours du nouveau ban Mazuranitch.

L'inauguration a eu lieu avec beaucoup de pompe le 19 octobre 1874. De toute la Croatie, de l'Esclavonie et des contrées slaves voisines, tout ce qui avait pu se déplacer, hommes et femmes, était accouru à Zagreb. Les prêtres y étaient surtout en grand nombre. D'ailleurs, la^ fête était célébrée en même temps dans les bourgs et villages croates par des illuminations. Un accueil particulier et bien mérité était réservé à Mgr Strossmayer, qui fut reçu à la gare par le ban, le clergé, le conseil municipal, les professeurs de l'Université et le Rector Magnificus, M. Mositch . en'tête, enfin par une foule immense qui le fêta avec enthousiasme. Les corps savants de TEuropo avaient été invités à la fête, et beaucoup s'y sont fait réprésenter. L'académie de Berlin avait envoyé le docteur Gneist. Les Hongrois se sont prêtés de bonne grâceà la circonstance: outre quelques progresseurs et étudiants de Pesth, le ministre des travaux publics y était venu.

La fête du 19 octobre commença par une messe en musique à la cathédrale. Il y eut ensuite une séance publique où des discours furent prononcés à peu près dans toutes les langues par les délégués étrangers. Tous ces discours exprimaient des félicitations et des vœux pour la nouvelle fondation, dans des termes toujours convenables et quelquefois chaleureux. On a seulement remarqué la maladresse d'un professeur allemand, lequel a jugé à propos d'affirmer que l'Internationale noire abrutira l'humanité aussi vite et aussi bien que la rouge, et de célébrer avec exaltation la gloire de Darwin. C'était d'un goût plus que risqué, au milieu de ce peuple catholique, qui a encore assez de jugement pour écouter plutôt ses évêques croates que les philosopheurs allemands et anglais.

Un grand nombre de pièces de poésie ont été composées à cette occasion en croate et en latin, car la Croatie est peut-être le pays où la langue latine est encore le plus répandue.

Voici, comme échantillon, deux strophes d'une cantate publiée par le Journal d'Agram. C'est un salut aux Muses :

Salvete Divse ! Jam nimium diu

Vos expeteba't terra Groatidum :

AUoque cum plausu Quiritum

Mons hodie indigebat Grecensis (Zagreb ou Àgram).

Perampla non hic — qualia scilicet Tamesus, Ister, Sequana vel Neva,

Padusve monstrant — : tecta vobis :

Ast patria pietate aperta

Lôetus salutat Palladius chorus.

Grates perenhes civibus accinent Seri nepotes, qui hisce sacris Liminibus posuere prima et

Auxere saxa, etc., etc.

Tout ce beau mouvement procède du haut clergé, dont la générosité est traditionnelle. Le cardinal Haulik, mort archevêque, de Zagreb le 11 mai 1869, à l'âge de quatre-vingt-un ans, a fondé un établissement de Sœurs de charité avec orphelinat, auquel il consacra 150.000 florins et un autre pour les veuves qui lui en coûta 50,000. A l'occasion de ses noces d'or, il donna 80,000 florins aux paroisses, pour être distribués aux pauvres de tous les cultes. Il contribua pour 30,000 florins à la fondation de l'Académie et dota la ville' de Zagreb d'un magnifique parc. Les prélats croates, direz-vous, ont d'immenses revenus. .C'est vrai, mais ils pourraient les dépenser à vivre dans le luxe ou à enrichir leurs cousins.

Le convoi qui m'emporta de Zagreb était rempli de prêtres qui avaient assisté à l'inauguration de leur université. C'étaient des gens aimables et très-causeurs. Leur accoutrement extérieur contraste avec la régularité un peu militaire de la tenue des prêtres rançais. Les coiffures étaient particulièrement va-

liées : les uns portaient notre chapeau élevé, qu'on appelle là cylindre; lès autres un chapeau de brigand calabrais, ou un ligueur, ou un melon retroussé comme le mien, mais faisant encore plus crânement le bateau. L'un est coiffé en matelot sur le derrière de la tête, celui-ci sur le nez, .cet autre sur l'oreille. Par dessus la soutane ils ont mis, qui une vareuse longue, qui un crispin, qui un carrick, qui un saute-en-barque, etc., etc. A la station, ils vident cordialement avec moi un verre de slivovitza (1) à la santé de l'Université d'Agram et de Mgr de Diakovo. Jiviî jivi! Nos voisines n'y comprennent rien : ce sont deux jeunes filles allemandes, très-correctes et assez jolies, qui mangent délicatement un petit schnitzel (2) en portant le couteau à la bouche. Elles se rendent en Roumanie, pour tenir un magasin de Delicalessen, en compagnie d'une mère très-respectable qui a l'air de tout ce qu'on veut.

(1) Eau-dë-vie de prunes.

(2) Morceau de veau saupoudré de mie de pain.

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