A ZAGREB
La ville de Zagreb (Agram) est adossée aux montagnes qui délimitent la grande vallée de la Save au nord. Une promenade, qui en fait le tour de ce côté, présente un beau panorama sur tout le sud de la Croatie ; à l'ouest des montagnes très-éloignées, dominées par un pic qui se trouve aux environs de Fiume; à ,1'est, le district de Turopolie, qui a joué un rôle dans l'histoire du pays et dont les habitants, qui jouissent d'une certaine autonomie administrative, se croient d'origine hongroise. L'œil découvre au loin les hauteurs qui ferment le bassin au sud ; ces montagnes sont en Bosnie.
La ville basse parait relativement moderne. Le mamelon le plus élevé comprend le palais du Ban, les administrations, l'Université et beaucoup d'habitations qui produisent un effet assez pittoresque audessus des anciens remparts. Un autre mamelon, moins élevé, est couronné par la cathédrale et le palais de l'archevêque. C'était un dimanche : je suis allé à la grand'messe dans l'église Sainte-Marie, dont la décoration intérieure est un chef-d'œuvre de mauvais goût. Le chant... je n'en parlerais pas si je n'étais encore abasourdi- par les éclats d'un Credo qui aurait
été une bonne fanfare à faire marcher les Croates contre les Turcs..., au temps où Ton marchait encore contre les Turcs. Du reste, la population de toute classe était très-recueillie, malgré la vilaine décoration et la mauvaise musique.
A la sortie de l'office, j'observe les gens de la campagne en costume national de fête. C'est très-joli et très-original. Les hommes ont tous des pantalons de toile, la chemise par-dessus, une large veste blanche ou brune, ou formée de morceaux cousus les uns aux autres. Inutile d'ajouter que tous, sans exception, ont une cravate, puisque cet ornement nous vient des régiments crovates, qui servaient en France sous Louis XIV. Le chapeau est rond et à bords retroussés.
Les femmes portent la chemise longue, un tablier de laine par. devant et une casaque de drap blanc. Sur la tête est un mouchoir assez épais, presque une serviette, disposé en plate-forme et qui ressemblerait . à une coiffure égyptienne, si les pendants retombaient en avant au lieu de couvrir la nuque. Tout le costume est blanc et d'une propreté irréprochable; les ornements sont presque uniformément rouges. Les jeunes filles, jusqu'au mariage, ont la tête nue, et leurs cheveux, ordinairement blonds, sont tressés en deux nattes qui pendent sur le dos. Toutes les femmes ont des bas très-blancs et elles sont chaussées d*opintches, formées d'une semelle de cuir rattachée au bas de la jambe par de petites lanières. Beaucoup de ces femmes sont littéralement ferrées à l'instar des
chevaux. Jen'avaisjamaisrienvuxle semblable : c'est une espèce de fer à cheval qui tient à l'opintche, je ne sais pas pourquoi, ni comment.
Je rencontre peu de ces femmes croates qui soient réellement attrayantes: (Est-ce une manière polie de faire comprendre qu elles sont généralement laides?) 11 y a des exceptions, surtout dans la première jeunesse; quel est le pays où quelque femme n'ait pas reçu le don de la grâce innée? Je suppose, et l'histoire le fait trop pressentir, qu'il y a eu beaucoup de mélanges avec les Avares, lesquels devaient être aussi horribles au physique qu'au moral.
Il est fâcheux que la nature ait été si parcimonieuse de ses faveurs dans cette contrée : le costume croate, si élégant, si digne, si naturel, si je puis m'exprimer ainsi, ferait admirablement ressortir la beauté des femmes, s'il en avait plus souvent l'occasion.
Le monde élégant est là, comme partout ailleurs, avec un bon nombre de caricatures. Je remarque surtout le développement de quelques chignons et de quelques ébouriiïements qui me rappellent les coiffures que je rencontrais dans les rues de Pesth. Ce sont de véritables mais ^ d'affreux monuments. Je dois néanmoins constater qu'il y a dans cette classe beaucoup de figures qui paraissent réellement jolies, lorsque, par la pensée, l'artiste a pu les abstraire de l'échafaudage insensé qui les surmonte*
A Zagreb, excepté pour quelques enseignes en allemand, la langue serbo-croate est employée pour toutes
les indications adressées au public. Zagreb a cependant l'aspect général d'une petite ville allemande. Je ne saisis rien dans les constructions qui présente un caractère particulier au pays, si tant est qu'il y ait quelque part un art réellement slave, ce que je n'ai pas encore découvert; mais nous ne sommes pas au bout de nos courses dans ce monde si nouveau pour nous, et qui cependant atteint et pénètre Pâme française par tant de côté y s.
À d'autres le soin de rechercher, dans les arcanes les plus profonds de l'âme, chez les hommes et chez les nations, le secret de ces affinités.
Un chanoine a la bonté de me guider lui-même au musée national. Ses manières aisées et courtoises révèlent une bonne éducation et l'habitude du monde. Il parle couramment l'italien et l'allemand, comme beaucoup de Croates, et il connaît bien la langue française. Quant au magyar, il veut TigiiQrer.
— - Le musée national, me dit-il, est en formation.
— Tant mieux, répliquai-je ; préféreriez- vous qu'il fût en décadence? Il vaut mieux être trop jeune que trop vieux.
Tout y est propre et soigné ; c'est fait avec amour* comme il arrive souvent chez les peuples peu nombreux. La collection d'histoire naturelle est spéciale au tfays, c'est-à-dire à la Croatie avec les Confins militaires, à l'Ësclavonie et à laDalmatie, bien que cette
dernière contrée ne fasse pas partie aujourd'hui du royaume triple et Un.
Le choix des médailles me parait particulièrement intéressant : on y trouve les monnaies des princes et celles des villes. Par exemple, dans la série se rapportant à Cattaro, voici deux de ces pièces qu'une ville assiégée fait frapper, pour les échanges, avec un coin grossier sur un métal qnelconque ; ces obsidionales datent du moment où les Français étaient assiégés par la flotte russe et l'armée monténégrine. Voici encore une monnaie de billon à FN couronné, avec l'exergue : Dieu protège la France.
— Des jeunes gens qui travaillent au musée portent Funiforme militaire. En s'en gageant avant leur vingtième année, ils restent seulement douze mois sous les drapaux obligatoires, et s'ils réussissent à passer Fexamen technique,ils seront officiers dans la réserve. C'est absolument comme chez nous !
Les archéologues du xix e siècle étudient Fâge des cavernes ; nos arrière-petits-enfants découvriront Vâge des casernes, si nous ne sommes pas tous massacrés à la première rencontre, pour la plus grande gloire des caporaux, qui seront massacrés aussi.
Sur la plus vaste place de Zagrefe s'élève la statue du ban Jelatchitch, qui a joué un si grand rôle en 1848 et en 1849 : il a sauvé la monarchie des Hapsbourg ; il Fa soustraite alors aux étreintes des prétendus libéraux de Vienne, conjurés avec les Hon-
grois. Cette alliance, vaincue en 1849, avec le concours des Croates,. refleurit aujourd'hui dans le dualisme; il doit y avoir une différence, puisque le nom a été changé.
Rien, dans la statue du célèbre ban, ne rend l'idée un peu rude qu'on se fait -généralement de la*nature croate. Jelatchitch montre le chemin de Vienne en étendant horizontalement le bras armé d'un s^bre turc, dans la position de parer tierce ; la parade est môme trop accentuée pour l'effet esthétique. Ce cavalier n'est pas, comme on le pourrait croire, le type idéal de l'homme de guerre, ce' type que réalise si bien la statue à& Bartolomeo Coleone à Venise, Iq chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre. Non, le Jelatchitch de Zagreb a l'air bonhomme : il représente assez bien sa nation, qui est peu cultivée, il est vrai, mais pas le moins du monde impétueuse ni primesautière. La politique croate n'est pas du tout pandoure ; elle avance au petit trot, comme la statue équestre d'Ielatchitch, en montrant le but et en parant tierce. Si j'entendais quelque chose à la haute politique, je vous dirais quelle est la botte qu'il faut ainsi parer en tierce ; je le comprends bien, mais je ne saurais pas l'expliquer. Ce que je constate chez les Croates, c'est une allure plutôt bourgeoise que militaire, avec un sens net de la situation, des idées fixes et bien déterminées, mais du calme et delà modération,
Zagreb est, depuis une trentaine d'années, le centre intellectuel des Slaves du Sud, ou, comme on dit ici,
de la Jougo-Slavie. L'Académie édite une revue littéraire remplie de travaux qui doivent être sériçux, autant qu'il m'est possible d'en juger par les titres des articles hérissés de citations dans toutes les langues, et de facsimilé, dans des alphabets dont les savants ont seuls entendu parler. Une Société historique publie ses archives. Le millénaire récent de saint Cyrille et de saint Méthode, apôtres des Slaves, a inspiré toute une série d'oeuvres archéologiques et poétiques. Je trouve aussi les documents relatifs à un soulèvement de la Jougo-Slavie pendant le moyen âge. L'Académie va éditer une bibliographie du droit, qui.servira de base à la compilation d'un Corpus furis pour tous les Slaves du Sud.
L'aspect général des rues est assez varié. Voici des Monténégrins ; ils sont peut-être quarante ; mais comme ils ne font rien que s'asseoir aux cafés le plus en vue et se promener du matin au soh\ vous croiriez qu'il y en a quatre cents. Je croise, à la promenade, un vieillard, que, deux autres personnages escortent avec respect : c'est un évêque. A sa longue barbe on reconnaît qu'il est d'un rit oriental; Mgr Smiklas a sa résidence à Krigévatz (Kreutz); il est l'évêque des Serbes-Unis établis en Croatie. Son séminaire est à Zagreb. C'est là qu'ont été élevés, selon leur rit, quelques jeunes clercs bulgares , aux frais de Mgr Strossmayer, évêque de Diakovo, en Esclavonie.
Vous le voyez, ce prélat magnifique ne se borne pas, comme les Hongrois l'en accusent, à subven-
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tionner le théâtre croate, et la chorégraphie nationale : sur les revenus de son diocèse il a dépensé plus d'un million de florins pour l'Eglise catholique et pour la nation croate. Gomme disait le Fra Angelo à Trieste : « Strossmayer a un nom allemand, mais un cœur slave. » C'est lui qui a donné l'impulsion pour fonder une université croate destinée à réagir contre la Cultur allemande.