‹ Voyage sentimental dans les pays slavesChapitre 16 sur 58 · partie de l'Europe ou du monde que tel peuple en particulier · texte numérisé non relu

partie de l'Europe ou du monde que tel peuple en particulier

Dans l'orient de l'Europe, c'est le style byzantin (dont je ne veux pas dire de mal) qui a envahi toutes les populations grecques, valaques et slaves orientales, sans que leurs architectures se différencient autrement que par le plus ou moins d'habileté dans l'application d'un système uniforme. De môme l'art de bâtir, perfectionné, sinon inventé par les Arabes, a élendu sa domination sur l' Asie-Mineure, la Turquie, la Perse, le Turkestan et jusque dans l'Inde, depuis la conquête de Baber. ^

La peinture et la musique présentent depuis la Renaissance plus de particularisme; mais c'est surtout la poésie qui, en remontant jusqu'au moyen âge, offre les caractères les plus prQpres à chaque population. Le Schanameh est iranien, ciimme le Ramayana indien. Le cycle des Niebelungen n'aurait pas pu se développer en France delà manière qu'il Ta fait en Allemagne, La Chanson de Roncevaux est une épopée française. Vous trouverez toute l'Espagne (et rien que l'Espagne) dans les romances du Cid t dans don Quijote et dans les drames de Galdéron,

C'est surtout parmi les populations de l'Europe orientale, où il n'y a pas, grâce à Dieu, de grandes améliorations (la Russie actuelle exceptée), que la poésie est bien sortie de l'àme dé telle nation, non de telle autre, et servira à caractériser, par exemple, chacun des groupes slaves d'une manière saisissante.

Le jugement de Louboucha, c'est la Bohême en lutte contre Pesprit allemand : il n'y a jamais eu rien de pareil ei* Bulgarie. Le chant d'ïgor, c'est la Russie varègue, comme la Comédie infernale a pu naître seulement en Pologne.

Lorsque Gharlëmagne eut délivré les Slaves de la domination avare, les Serbes, unis à quelques autres populations, devinrent assez puissants pour inquiéter jusque dans Gonstantinople les successeurs de cet empereur liéraclius qui les avait établis dans la Mœsie supérieure deux cents ans auparavant. Les Turcs survinrent. Les Serbes n'étaient pas de force à les arrêter; ils éprouvèrent à Kossovo, le 15 juin 1389, une défaite décisive, dont ils île se relevèrent plus jusqu'aux premières années du xix e siècle. Le prince Lazare, qu'on appelle aussi empereur des Serbes, et le sultan Mourad, périrent tous les deux dans la bataille.

Le désastre de 1389 devint un thème favori de la poésie populaire chez les Serbes, sous la forme de petites cantilènes qui sont jusqu'aujourd'hui chantées par des rhapsodes aveugles dans les campagnes et dans les cabarets. Il y a là les éléments d'une épopée religieuse et nationale qui n'a pas encore été coordonnée et refondue par un Homète. Une. seule et même aventure ressort, du reste, de ces chants détachée, c'est l'antagonisme des dettfc gendre3 de Laz ire, la trahison de l'un, le dévouement héroïque de l'autre. Nojs retrouvons là une figure que ilous ayons dégà rencontrée à Cattaro, l'homme à la massue.

Il est très-intéressant, au point de vue de Part, de saisir sur le fait la genèse d'une épopée. Voici, placés, autant que possible dans l'ordre, chronologique, quelques-uns des chants relatifs à la bataille de Kossovo. Remarquez dès lebut le caractère hautement religieux de la légende. Aussi le prince ou empereur Lazare est-il considéré comme un martyr. Les Serbes honorent sa mémoire au jour anniversaire de Kossovo, à la fête de saint Vite ou Vidovdan :

I, — Lazare préfère le ciel à la terre.

Un oiseau gris, un faucon a volé; Il a volé depuis Jérusalem.

Le faucon gris tenait une hirondelle.

Ce n'était pas un faucon, Poiseau gris ; Mais il était le saint prophète Elie.

Ce qu'il tenait n'est pas une hirondelle, Mais une lettre de la mère de Dieu.

A Krouchévatz il la porte à Lazare ; Sur ses genoux il la laisse tomber.

A l'empereur cette lettre disait :

« Prince Lazare, prince d'illustre race,

« Lequel royaume est-ce que tu préfères?

« Préfères-tu le royaume du ciel?

« Préfères-tu le royaume terrestre?

« Situ préfères le. royaume terrestre,

« Braves guerriers, allez ceindre vos sabre?,

<x Sellez chevaux en serrant bien les sangle?, a Et sur les Turcs chargez à fond de train :

« Toute l'armée des Turcs y périra.

« Si tu préfères le royaume du ciel,

« A Kossovo fais dresser une église.

« N'y pose pas des assises de marbre,

« Mais seulement de soie etd'écarlate (1). * /

« Fais à l'église communier l'armée,

« Et range-la en ordre de bataille.

« Toute l'armée des Serbes périra ;

« Tu périras aussi, prince, avec elle. »

Quand l'empereur a entendu ces mots,

Il pense, il pense et de toute façon :

ce Mon Dieu! que faire et comment dois-je faire?

« Pour quel royaume dois-je me décider?

« Ce sera-t-iHe royaume terrestre?

« Si je décide de préférer le règne,

« De préférer le règne de la terre,

« Il sera court, le. royaume sur terre;

« Celui du ciel pour les siècles des siècles. »

Il a choisi le royaume du ciel ;

Il le préfère à celui de la terre.

A Kossovo il élève une église;

Il n'y met pas des assises de marbre.

Il la construit de soie et d'écarlate.

Puis il convoque le patriarche serbe

Et douze grands évoques avec lui.

(1)- C'est-à-dire : dresse une tent3.

Il fait alors communier l'armée.

A peine a-t-il mis spn armée en ordre,

Celle des Turcs fondait sur Kossovo.

If. — Le sultan Mou r ad eiiYole une lettre à Lazare.

Sultan Mourad à Kossovo survient.

Il écrit vite une lettre menue (1);

A Krouchévatz, à la ville il l'envoie

Sur les genoux de l'empereur Lazare :

« A toi, Lazare, tête de la Serbie!

a Ce qui ne fut jamais et ne peut être,

« C'est deux seigneurs pour une seule terre,

« Qu'un môme serf donne deux fois tribut.

« Uégner tous deux, nous ne le pouvons pas.

ce Fais-moi porter les clefs et les tributs,

« Les clefs dorées de toutes tes cités

« Et les tributs pour sept' ans à venir.

« Si tu refuses de me les envoyer,

« Alors arrive aux champs de Kossovo ;

« Qu'avec le sabre nous partagions kUerre !»

Lorsqu'à Lazare arrive cette lettre,

Il la regarde et pleuro amèrement.

Il faut entendre comment Lazare alors A durement adjuré tous: les Serbes :

« Celui qui est Serbe et de père sorbe 1 , a Qui est de sang et de famille serbe,

(I) Cest-à-dire écrite en caraotères fins.

« S'il ne vient pas combattre à Kossovo, « Que, sous sa main, il ne lui pousse rien !

« Que le froment ne pousse dans son champ !

« Sur la colline que sa vigne ne pousse ! »

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