VUE PRISE DE BELGRADE
A Belgrade j'avais fait la connaissance d'un Anglais, sir John White, qui se rendait comme moi à Odessa, et d'un jeune Polonais qui habite depuis quelque temps la Turquie d'Europe; ai-je besoin d'ajouter que ce dernier est ingénieur civil et militaire? Nous nous promenions chaque jour ensemble pour étudier le pays La ville môme de Belgrade n'offre pas beaucoup d'intérêt, une fois qu'on a vu le palais de l'Académie, qui est un don du major Micha Atanasievitch, et le théâtre où se jouent des pièces serbes par patriotisme. On sent du reste que la ville est en progrès ! des rues ont été tracées; il s'y élève des constructions nouvelles et soignées; des plantations y ont été faites.
Les trois promeneurs étaient surtout attirés sur les hauteurs qui avoisinent la ville, parmi lesquelles se trouve le Vratchar, où les assemblées nationales se sont souvent réunies en plein air. De ces différentes collines lavue est admirable et pleine d'émotion, lorsque l'imagination y évoque le souvenir des faits mémorables qui s'y sont accomplis.
L'œil suit longtemps le cours du Danube, qui borde
au sud les immenses plaines du Banat. A l'ouest, entre la Save et le Danube, voici cette pointe de la Syrmie où s'élevait jadis la grande ville de Syrmium, l'un dés foyers de la domination romaine. Là même, les Avares avaient établi l'un de ces mystérieux Rings, d'où ils faisaient peser sur les Slaves un joug de plomb, et où ils entassèrent le produit des déprédations commises dans tout l'Empire, jusqu'au jour où le fils de Gharlemagne y vint porter le fer et le feu. Je cherchais avec émotion sur la Save l'endroit que saint Jean Capistran avait traversé au jour où, le crucifix à la main et le nom de Jésus à la bouche, l'héroïque enfant de saint François porta la terreur dans l'armée de Mahomet le Conquérant. A ce moment, et par un temps pur, le soleil se couchait précisément sur Taxe du cours de la Save, qui apparaissait comme un long ruban de feu en avant des montagnes lointaines de la Bosnie. L'ingénieur nous montrait le long boyau demi-circulaire dans lequel le prince Eugène de Savoie avait établi son camp entre deux retranchements allant de la Save au Danube, et dont on suit encore la trace. C'est sur les dernières collines qui s'élèvent là-bas au sud, qu'avait apparu l'armée du grand- vizir avec sa bril. lante cavalerie féodale, une troupe comme on n'en, reverra plus jamais dans l'empire modernisé des Osmanlis. Comment ne pas évoquer aussi Tserni Georges, le premier libérateur de la Serbie, qui avait réussi à chasser les Turcs de la forteresse de Belgrade 1 Tserni Georges avait le dos très-voûté ; mais pendant lecombat
il se relevait de toute sa stature. Il dominait alors de la tête tous les Serbes et exerçait sur ceux qui pouvaient apercevoir son air chevaleresque un entraînement irrésistible.
Un jour, notre Anglais avait étalé sur une grosse pierre la carte qui ne le quittait pas plus que le Guide Murray, relié de rouge. Il computait avec soin les distances entre Belgrade et la mer Adriatique, qu'il voulait unir par un chemin de fer aboutissant à Zara, ou à Sebenico, ou à Klek, pour éviter le passage par l'Allemagne et l'Autriche. Il demandait des explications topographiques au Polonais, qui paraissait avoir étudié avec soin toute la contrée. Sir John s'arrêta longtemps dans une muette contemplation devant l'horizon illimité de TEsclavonie et du Banat. « Ah ! mes amis, s'écria-t-il enfin avec enthousiasme, « donnez-nous un accès à la mer, et nous inondons « tout s ce pays de petits couteaux!»
C'est ainsi que, dans un commerce cordial, nous échangions souvent nos impressions avec un abandon et une simplicité qui faisaient le charme de ces expansions. La vue des environs de Topchi-Déré (la vallée des artilleurs, en turc) nous rappelait un souvenir lugubre.
Le 10 juin 1868, le prince Michel se promenait dans un parc, auprès de Topchi-Déré; il était accompagné de sa cousine germaine, Mme Anka Gonstanti • novitch, ainsi que de la mère et de la fille de cette dame. Quatre hommes apparaissent dans une allée
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étroite ; ils saluent et se rangent. Au même instant, l'un d'eux tire un coup de pistolet; le prince tombe sur les genoux; un autre lui hache le corps avec un yatagan. Cependant Mme Anka s'est précipitée sur le premier assassin, Ta saisi par les cheveux et reçoit de lui un coup de revolver qui l'atteint à la tête et l'abat roide morte. Mlle Constantinovich et l'aide de camp sont aussi blessés, et les assassins échappent. Le prince Michel ne donnait plus signe de vie.
Cependant le vieil Elie Garachanine, qui se trouvait par hasard à Topchi-Déré, accourt à Belgrade. Les premières mesures de précaution sont prises sous son impulsion énergique et respectée ; la régence prévue par la constitution s'installe et proclame l'état de siège. L'ordre extérieur n'est nulle part troublé : la révolution, qu'on avait sans doute préparée, n'éclate pas; mais les assassins sont arrêtés, et la police a beaucoup de peine à les soustraire à la fureur du peuple. I/instruction dévoile bientôt que les meurtriers sont des hommes tarés, qui avaient reçu de l'argent, ou des ambitieux effrénés et dévoyés; un seul obéissait à un sentiment de vengeance personnelle.
Quels étaient les instigateurs du crime? Les soupçons se portèrent sur Alexandre Karageorgevitch, qui avait été prince de Serbie et qui habitait alors la Hon- ♦ grie. On le jugea par contumace; il fut condamné à vingt ans de travaux forcés, comme coupable d'avoir excité et soudoyé les assassins. La condamnation n'eut d'ailleurs aucune suite, et le prince Alexandre
en fut quitte pour une simple arrestation. Il est mort depuis.
Il y a encore à Belgrade des gens qui ne croient pas au bien fondé de cette accusation. Dans le premier, moment les soupçons s'égarèrent, du reste, de tous les côtés. Pour montrer jusqu'où peuvent aller la perversité et la niaiserie, je mentionnerai qu'un journal, dans un grand pays, a insinué « que les fauteurs du meurtre « pourraient bien être... LES JESUITES! » Je n'y voulais pas croire; maisnotre Anglais m' assura que c'était imprimé en toutes lettres dans le Golos.
Les meurtriers furent jugés publiquement devant une commission spéciale. Tous avouèrent, et quatorze furent condamnés à la peine de mort. Les imprécations du peuple les suivirent sur le lieu de Fexécution. Ces hommes montrèrent d'ailleurs ijpe rare énergie ; leur sang-froid ne fut pas altéré un seul instant. En marchant au supplice, ils fumaient des cigarettes qui leur étaient roulées par les officiers d'escorte, et les derniers fumaient encore quand les premiers étaient déjà fusillés. Trois frères Radovanitch baisèrent la main de leur frère aîné avant d'être attachés au poteau.
Cette sanglante exécution ne parut pas aux Serbes une expiation trop forte du crime de Topchi-Déré.
Le prince Michel n'avait pas eu d'enfants de son mariage avec Julie, comtesse Huniade : il n'avait pas non plus usé de la faculté d'adoption. La régence convoqua une assemblée générale, que les Serbes appel-
lent Skoupchtina pour le 2 juillet 1868. C'était la fête de la Visitation, et l'assemblée en prit le nom, suivant Pusage : on désigne, en effet, toutes les assemblées précédentes de la même manière : il y a la Skoupchtina de Saint-André, celle de Saint-Pierre, celle de la Transfiguration.
La Skoupchtina de la Visitation proclama comme prince un cousin germain du défunt, Milan, lé dernier survivant des Obrénovitch, alors âgé de quatorze ans, et qui faisait son éducation à Paris. Il n'y eut pas élection, mais constatation d'un fait d'hérédité : Le Prince est mort; vive le Prince! L'investiture fut demandée au sultan, qui l'accorda, en reconnaissant à cette succession le caractère héréditaire.
Avant de se séparer l'Assemblée émit le vœu d'une réforme constitutionnelle et administrative. Le pouvoir absolu exercé par le fondateur de la dynastie, et laissé à peu près intact à son fils, avait été nécessaire pour constituer la nation ; mais d'autres idées s'étaient fait jour : la partie civilisée réclamait quelques droits, et surtout des garanties. On dépassa le but en votant toute une Constitution sur le modèle belge. Sir John White me l'a longuement expliquée alors, et avec beaucoup d'animation.
Avez-vous remarqué que les Anglais considèrent toute Constitution, pour n'importe quel peuple, comme leur chose? Ils se croient la mission de passer sur la terre en semant des Constitutions, sans se soucier
des besoins particuliers ou des cris du patient. Ils
parlent de toute Constitution avec une tendresse de père. Qui y porte atteinte leur fait une injure personnelle. J'écoutais les explications de mon Anglais avec beaucoup de déférence; mais je n'en ai rien retenu qu'une seule disposition, qui m'a donné une haute idée de ce petit peuple, à savoir qu'en Serbie il y a