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LES FORTERESSES

La forteresse de Belgrade et les autres forteresses du pays restèrent entre les mains des Turcs,même lorsque le pays fut émancipé en 1830. Dans l'intérieur de la ville de Belgrade, c'est-à-dire en dehors des fortifications, la garnison turque occupait quatre corps de garde placés aux portes d'uns vieille enceinte démolie ou. comblée. En outre, un certain nombre de familles musulmanes habitaient, sous la juridiction turque, un quartier voisin de la forteresse.Cettejuxta-position, ou plutôt cetenchevêtrenient donnait lieu fréquemment à des rixes isolées qui menaçaient^ chaque instant d'allumer une conflagration. C'est ce qui arriva en 1862.

Le 16 juin, à six heures du soir, un jeune Serbe qui

puisait de Peau à une fontaine fut tué par un sergent turc. Un gendarme et un drogman de la police série, accourus au secours de leur compatriote, furent accueillis par une fusillade du piquet de garde à la police turque ; le drogman fut tué. Alors commença un soulèvement spontiané. La foule serbe se précipita sur les corps de garde occupés par les Turcs, en enleva deux et se mit à tirailler avec les autres. Le ministre Elie Grarachanine s'était jeté entre les assaillants et était parvenu à les calmer. Il décida même les soldats turcs à se retirer des corps de garde isolés et leur donna quelques soldats serbes commandés par un officier pour les escorter. Malheureusement on tira sur cette escorte, et l'officier fut tué. A partir de ce moment, la confusion fut au comble.

La nuit se passa en pourparlers entre le gouverneur turc de la forteresse, les ministres serbes et les con suis; on convint que l'autorité ottomane retirerait ses soldats des corps de garde isolés; de son côté, E. Garachanine se rendait responsable de la sécurité de ces soldats du Sultan jusqu'à leur entrée dans la forteresse, et il s'engageait à faire respecter les personnes et les propriétés des habitants turcs.

Le lendemain, l'autorité serbe avait fait rouvrir les boutiques; on s'occupait de faire exécuter les arrangements conclus pendant la nuit, lorsque la forteresse commença inopinément contre la ville même un furieux bombardement.

■) La nouvelle de cette brutalité causa en Europe une

émotion générale. La Porte s'empressa de faire cesser le bombardement, et le commandant de la forteresse fat changé. Le gouvernement turc promit aussi de ne plus recommencer. Il consentit à abandonner les quatre corps de garde dans la ville et à éloigner la population musulmane qui habitait en dehors des forteresses, moyennant une indemnité à faire payer... par la Serbie; mais les victimes du bombardement seraient indemnisées par la Porte. Des dispositions

furent prises sur le papier, pour que les batteries

de la forteresse fussent moins menaçantes envers la vi\]e. Enfin la Turquie lâchait les deux petits fortins insignifiants de Sokol et d'Oujitza; elle conservait les citadelles de Belgrade, de Chabatz, de Semendria et de Feth Islam, comme indispensables au système général de défense de l'empire. Cet arrangement avait été, à Constantinople, l'objet d'une négociation européenne, dans laquelle la France et la Russie appuyèrent les Serbes, tandis que l'Angleterre et PAutriche leur firent une opposition acharnée.

Les choses ne pouvaient rester là pendant bien longtemps. Lé malencontreux bombardement de 1862 était la condamnation de l'occupation de Belgrade par les Turcs. La confiance réciproque ne pouvait plus renaître.

Le prince qui régnait alors en Serbie s'appliqua à profiter de cette situation.

Michel Obrenovitch III, second fils du vieux libérateur Milosch, n'avait ni les talents natifs, ni l'énergie

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indomptée et un peu sauvage de son père; il n'en joua pas moins un très-grand rôle dans l'histoire de son pays, où il a laissé des souvenirs que je trouvai encore tout frais. Au commencement de son second règne, il avait caressé les rêves les plus grandioses : il projetait de devenir le roi de la Serbie, de la Bosnie, de la Herzégovine, du Monténégro et même delà Bulgarie ; il faisait de la Principauté un Piémont.

On prétend à Belgrade que le gouvernement russe, tout en cherchant parfois à engager la Serbie dans une action contre l'empire ottoman, n-approuvait pas ces vastes conceptious. Michel éprouvait? du dépit de ce que ses vues n'étaient pas secondées, en même temps que son orgueil se révoltait à l'idée d'être l'instrument, peut-être le jouet de combinaisons étrangères. Si la Serbie devait se lancer dans une grande aventure, le prince voulait que ce fût à son heure, et non à celle d'un autre. Sous ces impressions, il avait pris le parti de se rapprocher de l'Autriche et de la Turquie, mais sans rompre avec la Russie.

Use préparait en même temps à toutes les éventualités. A cet effet, il résolut d'armer le pays et de se rapprocher de la société qu'on appelle Omladina.

L'armement et l'organisation de la milice soulevèrent en Europe une véritable tempête. La Turquie refusa de laisser passer les armes sur son territoire ; mais la Russie en tira de ses arsenaux et les fit arriver à Belgrade paç le territoire de Ja Roumanie, avec l'accord tacite du prince Gouza,

L'Omladina, c'est-à-dire la Jeunesse, est une société qui s'est formée entre les Serbes de l'Autriche et ceux delà Serbie; elle est littéraire, et encore plus politique. Son but est ce qu'on appelle la Grande Serbie, c'est-àdire l'affranchissement complet et l'union de tous les Serbes divisés entre les deux empires. L'alliance avec YOmladina ajoutait à la force que l'armement avait donnée au prince.

Ainsi préparé, et ceci se passait vers la fin de 1866, après la bataille de Sadova, Michel eut l'habileté de faire croire à l'Europe que, si les forteresses encore occupées par les Turcs ne lui étaient pas rendues, la Serbie en masse allait se ruer sur l'empire ottoman, rouvrir la question orientale, troubler la paix du monde, ébranler l'ordre social tout entier sur ses fragiles fondements, etc., etc. (Il paraît que rouvrir la question d'Orient est un épouvantail à faire passer les plus gros diplomates par le trou d'une aiguille.) Beaucoup de Serbes m'ont assuré que personne n'aurait bougé; c'est possible, mais la manœuvre réussit complètement, et, le 3 mars 1867, le grand-vjzir annonçait solennellement que les vœux des Serbes étaient exaucés ; le sultan allait leur remettre les forteresses, à la seule condition que le drapeau ottoman continuerait à flotter sur celle de Belgrade, mais à côté du drapeau serbe.

Il faut dire que* toutes les puissances européennes avaient conseillé cette solution à la Porte. L'Autriche n'avait pas seulement abandonné son opposition

contre les Serbes, elle s'était cette fois montrée ardente en leur faveur; l'Angleterre était devenue inerte.

Le prince Michel se rendit à Constantinople pour remercier le sultan; il y fut reçu avec beaucoup de distinction ; mais sa rentrée à Belgrade fut un véritable triomphe ; les carions turcs et serbes tonnaient à Tenvi ; les Serbes poussaient des cris d'enthousiasme. Enfin, le 8 avril 1867, le pavillon chrétien fut arboré de nouveau sur cette insigne forteresse que saint Jean Capistran avait détendue et que le prince Eugène avait conquise sur le Croissant.

Après avoir obtenu ce grand succès, le prince Michel paraît avoir marché encore plus résolument dans la voie d'une politique indépendante, c'est-à-dire tout à fait serbe, mais en respectant l'espèce d'engagement moral où la concession des forteresses le plaçait visà-vis la Turquie. Il renvoya un ministère qui, depuis l'affaire des armes, ne voyait le salut de la Serbie que dans des rapports intimes avec les agents russes, et il rompit avec l' Omladina à l'occasion d'une légion que. les Bulgares voulaient organiser en Serbie. La brouille alla très-loin: les Omladinistes disaient que, Michel ayant renoncé à toute alliance avec la Grèce, la Roumanie et le Monténégro pour dévenir le fidèle serviteur de l'Autriche, il finirait mal. On ne croyait pas, sans doute, prophétiser si juste. ;

Il est permis de supposer que le prince avait alors renoncé aux gigantesques projets qu'il nourrissait

à son avènement. Il était probablement sincère lorsqu'il disait au vieux consul anglais Longworth, le dernier paladin de l'empire ottoman % que l'armée serbe pourrait servir à défendre la Turquie elle-même. En tout cas, on eut tort de le harceler comme on Ta fait, à propos des armements, par de bruyantes manifestations, et même par des menaces, qui ont froissé l'amour-propre des Serbes et refroidi des sympathies acquises en d'autres temps par de réels services; mais il y avait alors dans l'Occident, en faveur de la Turquie, de la Hongrie et des Juifs, une agitation fébrile qui n'a rien produit de bon, ni en Serbie ni ailleurs.

Je rapporte ici les impressions que j'ai rencontrées, mais je ne suis pas capable de les contrôler. Dans ces appréciations, il y a des choses difficiles à comprendre ou à concilier; c'est un mélange de tortueux et de contradictoire, où un esprit ordinaire a de la peine à se retrouver; mais les malins prétendent que lorsqu'on ne comprend plus, c'est le signe manifeste qu'on est dans le vrai. Je le veux bien.

L'affaire des forteresses n'est pas tout à fait terminée. Les Serbes réclament le petit Zvornik, une espèce de village fortifié, encore occupé et gouverné par les Turcs. Ceux-ci prétendent que ce point leur appartient parce qu'il n'a pas été énumpré parmi ceux qu'ils ont dû évacuer. Les Serbes soutiennent que les Turcs l'occupent à tort, parce que le petit Zvornik n'a jamais été énuméré parmi les points que la Porte avait le

droit d'occuper. — C'est ce qu'on appelle un point noir.

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