‹ Voyage sentimental dans les pays slavesChapitre 26 sur 58 · SUR LE BATEAU A VAPEUR · texte numérisé non relu

SUR LE BATEAU A VAPEUR

Nous étions montés à Belgrade sur le bateau à vapeur de la Première-Impêriale-Royale-Privilêgiêe- Danubieme-Sociêlè de navigation à vapeur. Nous y trouvions un jeune professeur, originaire des provinces serbes incorporées à la Hongrie : il se rendait au mont Athos, pour rechercher des inscriptions tumulaires et des manuscrits relatifs à deux princes serbes, saint Siméon et saint Sava. La compagnie, à bord, était très-restreinte. Je remarquai un médecin valaque, un professeur de Debreczyn, un autre médecin, Bulgare de naissance, mais établi en Roumanie. A Baziasch, qui est le terminus d'un chemin de fer, nous vîmes monter un jeune magnat hongrois.

Pendant que le Serbe m'aidait à compléter de mémoire un croquis de la forteresse de Semendria, que

j'avais saisie au passage, le nouveau venu s'approcha de notre groupe et adressa à sir John quelques paroles en anglais; puis il continua la conversation en langue française avec la môme facilité. Il avait le type caucasien, la taille élevée et mince, l'air dégagé et l'allure d'un homme rompu aux exercices du sport. Ses manières étaient aisées. La tenue, élégante et très-soignée, était dans le genre non pas négligé, mais familier, qui est le propre des gens du monde. Un serviteur hongrois, assez mal attifé dans une livrée de hussard civil, lui apportait continuellement des cigarettes toutes faites et du feu.

Il y avait entre ces deux compatriotes un contraste frappant. Tandis que le maître aurait pu passer pour un sporlsman anglais, le hussard ne ressemblait à rien de ce qu'on rencontre en Occident. La tête était forte et toute ronde, les cheveux courts et hérissés, la face jaunâtre, les yeux petits et ronds, le corps trapu. Sir John White prétendit que l'un était le type du Hun blanc et l'autre du Hun noir. Le serviteur était plein d'empressement auprès de sonmaître,mais sans servilité. Il l'abordait avec la familiarité respectueuse d'un homme qui se sentirait quelque chose par lui-même. Ce service lui paraissait, d'ailleurs, naturel et inné, comme s'il n'avait pas fait autre chose depuis le temps d'Arpad. Le magnat traitait son serviteur avec la même familiarité, comme si la distance fût si grande que rien ne piit jamais la combler. Le serviteur nous rendait volontiers de petits services. Par

le seul effet de notre présence dans la compagnie de son maître, il nous appartenait aussi, ou plutôt nous à lui.

Le magnat s'entretient familièrement avec sir John et avec moi comme avec le Serbe ; mais ce dernier prétend que, si nous n'avions pas été là, le Hongrois n'aurait jamais daigné lui adresser la parole. Du reste, nos conversations à quatre étaient toujours superficielles. En dehors du sport et des incidents de voyage, le jeune élégant n'était pas très-communicatif, soit qu'il ne voulût pas nous faire part de toutes ses idées, soit qu'il n'en eût réellement pas beaucoup.

« Lorsqu'un étranger est introduit pour la première « fois dans notre maison, nous parlons mieux que « d'habitude. Nous avons l'imagination plus alerte, « une mémoire plus riche ; le démon de notre mu- « tisme a pris congé pour le moment. Pendant de <t longues heures, nous pouvons continuer une série a de communications sincères, gracieuses, opulentes « tirées de notre expérience la plus reculée et la plus « secrète, si bien que cetfx de nos parents ou de nos « connaissances qui y assistent éprouvent une vive « surprise ànous voir cette puissance inaccoutumée. »

Le phénomène de sociabilité, signalé par l'Américain Emerson, se produit ordinairement lorsque des voyageurs se rencontrent dans certaines conditions de Simplicité de cœur et de liberté d'esprit. C'est certainement l'un des charmes du voyage. Dans ces liaisons

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qui' n'auront pas de lendemain, il n'y a pas à craindre que le désenchantement remplace bientôt « le battement du cœur et les expansions de Pâme ». Chacun n'a que le temps d'épancher le meilleur de ce qu'il est et de ce qu'il sait : the firsl, îhe last and best.

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