‹ Voyage sentimental dans les pays slavesChapitre 27 sur 58 · DRANG NACH OSTEN · texte numérisé non relu

DRANG NACH OSTEN

Nous remarquâmes que notre compagnon serbe s'entretenait dans sa propre langue avec les officiers et avec les matelots, qui sont tous des Dalmates. VOber-kelner ( maître d'hôtel) était un Viennois, le contrôleur un Tchèque, et la cuisinière une Hongroise . Ces bateaux sont une petite Autriche ambulante, où des éléments très-divers sont réunis. Tout cet ensemble n'est rien moins qu'allemand, c'est ce qui semblait fort contrarier un naturaliste de Leipzig, en tournée pour sa profession. Cet Allemand était fort expansif, à la manière d'un homme qui croit n'avoir pas besoin de se gêner n'importe où, ni avec personne. Il ne parlait que du rôle providentiel, delà Cultur, etc., etc.

L'Allemand, ai-je lu quelque part, est essentiellement et systématiquement envahisseur. Il croit avoir droit à la domination sur tous les autres peuples; il sq regarde comme"leur maître naturel ; il a été élu pour

leur apporter la Cultur, la civilisation allemande, qui est la dernièreexpressiondu perfectionnement humain et même surhumain. L'Allemand est le sel de la terre.

Ses regards sont surtout dirigés à Test. En avant vers l'Orient : cette devise est dans tous les cœurs. Or, la route de l'Orient, c'est le Danube, un fleuve qui doit être allemand. « Il n'y a pas aujourd'hui en Allemagne, ai-je lu ailleurs, un enfant qui, en apprenant la géographie (car ils l'apprennent), aie mesure sur la carte l'espace compris entre Vienne et la mer Noire et ne dévore des yeux le cours du Danube. »

c La nation allemande, disait le naturaliste de Leipzig, ne sera troublée dans sa grande mission ni par la Russie ni par la France, encore moins par les Madgiars. La culture intellectuelle allemande a progressé à un tel point dans les régions du bas Danube, grâce à l'Autriche, qu'elle n'a plus à redouter aucune compétition. Malgré toutes les sympathies des Slaves pour leurs congénères, ils sont restés .étrangers à « la langue et à la littérature russes. Quoiqu'on fasse beaucoup de bruit en France du Slavisme, et quoique les Serbes élevés à Paris affectent le parler parisien, il n'y a rien de comparable à l'extension immense qu'a prise l'allemand parmi les Serbes de la haute classe. Même en Hongrie, malgré tous les efforts des Madgiars pour encourager l'usage de leur langue, l'allemand est comme le véhicule de la conversation entre gens lettrés ou de nationalités diverses. »

Le parti centralisateur, qui domine aujourd'hui dans la Cisleithanie, rêve, en réalité, de faire de l'Autriche une avant-garde, un pionnier de l'Allemagne dans le grand bassin du Danube : « Si l'Allemagne c nous prête la main, disent les germanisants de « Vienne, nous lui donnerons en cadeau le beau Da- « nube bleu, qui lui ouvrira le monde merveilleux de « l'Orient. »

Notre naturaliste n'entendait pas les choses ainsi : il ne parlait de la puissance austro-hongroise qu'avec une certaine méfiance mêlée de dédain : « Il nous est impossible, disait-il, d'identifier les intérêts de Y Allemagne avec ceux de l'Autriche, par la raison que certaines circonstances peuvent rendre cette dernière puissance moins allemande qu'autrichienne ou hongroise. » Il concluait au farà da se : « La forme actuelle de l'Autriche, disait-il encore, n'a pas été faite pour exister pendant des siècles, et lé grand avenir destiné à l'Allemagne dans l'Europe orientale peut seulement être atteint par l'Allemagne elle-même. »

Est-ce clair? Farà da se. Sur cet avenir en Orient, notre naturaliste allemand s'exaltait à perdre la tête : il devenait lyrique et sentimental ; il cuidait pindariser. Il exposait, il déduisait, il prophétisait. C'est un état psychologique réellement très-curieux à observer.

Nous écoutions de toutes nos oreilles. Il nous venait naturellement à la pensée qu'il ne faut pas, pour l'avenir de l'Europe orientale, se préoccuper unique-

ment de la Russie, et qu'il serait fort à propos d'avoir l'œil sur Berlin. Cependant le Hongrois, malgré sa réserve ordinaire sur les sujets sérieux, laissait voir une plus grande appréhension d'une invasion armée de la Russie que d'une conquête intellectuelle de l'Allemagne. Son unique souci à cet endroit était de faire expulser du royaume de Saint-Etienne tous les employés allemands des chemins de fer qui ne parlent pas couramment la langue hongroise, surtout dans les provinces où cette langue n'est pas connue du tout. La seule opinion, du reste, qu'il exprimât nettement, c'est une réelle sympathie pour les Turcs, qu'il tenait en grande estime.

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