‹ Voyage sentimental dans les pays slavesChapitre 58 sur 58 · A VENISE · texte numérisé non relu

A VENISE

Quelques jours après, je rentrais à Venise. Sir John White m'avait] laissé espérer qu'il s'y trouverait à la

même époque; mais ses affaires le retenaient encore en Russie (1).

Un matin que j'étais absorbé et ravi presque dans le ciel par la contemplation d'une vierge de Jean Bêlin, je me sentis frapper légèrement sur l'épaule. Lorsque je me réveillai de la vision, j'étais dans les bras de Fra Angelo.

Je lui parlai longuement de ce que j'avais vu pendant le voyage ; mais il était absorbé par les événements qui venaient d'éclater dans sa patrie. Les habitants des Bouches de Cattaro, tout en protestant de leur dévouement à l'empereur, avaient refusé de se soumettre au service de Farinée régulière. Ils invoquaient leurs anciens droits et les franchises dont ils avaient joui sous la république de Venise. On avait fait marcher des troupes contre eux

Une nuit, au clair de la lune, nous nous promenions silencieusement depuis le quai des Esclavons jusqu'aux deux colonnes qui élèvent dans les airs la étatue de saint Théodore et le lion ailé de Saint-Marc. Frère Angelo fit une longue pause aux pieds du lion; puis il me dit de sa voix grave et douce :

c Jadis les populations de l'Europe orientale se sont « rangées volontairement sous labannièredela noble

(1) J'apprends qu'un personnage du nom de While réside dans les pays que j'ai parcourus. Je n'ai jamais eu l'honneur de rencontrer eet honorable gentleman, qui n'a de commun que le nom avec le compagnon de m«s courses.

LE KETOUB. 807

« et puissante maison de Hapsbourg. Elles s'y sont « rangées pour unir leurs efforts aux siens contre les « ennemis de la religion, et nullement pour la gloire « et le profit d'une race dominante. Ce n'est pas la a centralisation hongroise et allemande qui gagnera « ou gardera ces populations à la cause de la monar- « chie. N'oublie jamais, ô mon fils ! que la domination « sur un peuple doit être exercée par l'esprit; une « force militaire peut l'imposer, une séduction maté- « rielle peut la faire supporter; mais elle n'entrera « jamais dans l'âme que si elle y apporte une idée « supérieure, c'est-à-dire plus chrétienne. »

Page 1