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LA FRANCE DANS L EUROPE ORIENTALE

En me pendant de Liubliana à Venise, j'eus la chance de rencontrer un ingénieur français qui avait longtemps travaillé en Autriche pour diverses sociétés. Il revenait de la Roumanie, où il avait été appelé à émettre une opinion sur quelques questions techniques.

Il connaissait toutes les populations de l'Europe orientale, car il s'y était mêlé par le côté pratique depuis de longues années. Nous échangions nos impressions, mais le plus souvent je recueillais avec avidité renseignement que m'apportaient les observations précises d'un esprit ouvert, aussi dégagé des préjugés que des théories.. Il me parlait volontiers des dispositions qu'il avait rencontrées comme Français.

« Ces populations, disait-il, ont instinctivement de

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la sympathie et du goût pour la France. J'ai quelquer fois entendu d'autres voyageurs rapporter une autre impression, mais je ne la crois pas fondée. Il est certain que personne ne, s'ouvrira à vous, si vous traitez d'abord les gens avec hauteur ou mépris. Vous fermerez aussi la porte à toute expansion si, avec l'aplomb de l'ignorance et de l'infatuation, vous n'ouvrez la bouche que pour commettre des bévues ou des confusions injustifiables; si vous prenez, par exemple, les Croates - pour des Hongrois, les Moraves pour des Allemands et lés Bulgares pour des Grecs ou des Turcs. Au contraire, si vous montrez à ces peuples que vous avez quelque peu étudié leur histoire, ou simplement que vous vous y intéressez, il n'en faudra pas davantage pour vous faire bien accueillir, non-seulement comme un gentleman quelconque, mais à titre de Français. Une fois la glace rompue, pour peu que vous vous montriez sans prétention et bon enfant, vous pourrez dire tout ce que vous voudrez, même des vérités pénibles; seulement, il faut frapper juste. »

L'ingénieur ajoutait : « Je n'ai pas trouvé non plus ni chez les orthodoxes grecs, ni chez les musulmans, que le fanatisme ait jamais été un obstacle à de bons rapports avec les Français. J'ai cependant pratiqué toujours d'une manière ostensible Ta religion catholique. Le fanatisme existe-t-il? C'est possible; mais il est bien certain que je n'ai jamais eu à en souffrir. Ce qu'il faut éviter, c'est de traiter les non-catholiques

comme des ennemis, et surtout de leur attribuer certaines erreurs ou certains sentiments qu'il n'ont jamais eus. Si vous avez su gagner leur confiance, les orthodoxes, en particulier, discutent volontiers avec vous le fort et le faible des diverses communions; quelques-uns considèrent la séparation des Eglises comme un fait anormal, et qui pourrait cessera, si les Latins faisaient toutes les concessions. Les protestants sont beaucoup plus intraitables. »

Mon compagnon de voyage disait encore qu'il est difficile d'entretenir une bonne entente avec ces populations si Ton affiche une partialité acharnée et intolérante en faveur des centralisations qui les oppriment ou des exploitations qui les ruinent. « Je n'entends rien plus que vous, me répétait l'ingénieur, à ce qu'on appelle la grande politique; mais je soutiens que, si Ton se prononce ouvertement contre quelqu'un, il n'est pas juste de lui en vouloir d'aller chercher ailleurs Pappui que vous lui refusez et dont il ne peut se passer. »

CONFESSION DE l/lNGÉNIEUR.

Mon compatriote ne croit pas à la possibilité d'une fusion entre les diverses races qui habitent la Turquie et l'Autriche. « Il faut, disait-il, reconnaître avant

tout qu'il n'y a plus aujourd'hui dans l'Europe orientale une race assez supérieure et surtout assez nombreuse pour faire accepter son hégémonie par les autres et pour les dominer toutes, appuyées qu'elles sont de l'extérieur, ou pour les amalgamer dans quelque grande unité nouvelle.

« En Turquie comme en Autriche, des expériences assez nombreuses et assez décisives devraient avoir démontré aux gouyernements qu'il faut renoncer résolument et définitivement à toute idée de centralisation et dç fusion. La fusion n'a pu s'opérer dans l'Europe orientale alors que les populations étaient réellement unies de cœur et d'esprit et versaient en commun leur sang pour une même cause. Comment prétendre aujourd'hui opérer l'unification, non plus au nom d'une idée supérieure et commune, mais pour le plus grand avantage particulier de Tune ou de deux de ces populations?

« C'est aussi une illusion d'attendre que les populations se fusionnent par la solidarité des intérêts matériels. Jamais les Viennois et les Madgiars n'ont plus tenu à vivre séparés que depuis que Vienne et Pesth sont réunis par deux chemins dé fer. Non-seulement la fusion est mauvaise en soi; mais elle est possible à réaliser. »

Ici, je me hasardai à présenter une objection « Les intéressés, dis-je, doivent mieux que nous apprécier les moyens dont ils disposent pour établir ou maintenir leur hégémonie ; ils ne s'obstineraient pas

dans leurs prétentions, s'ils ne se sentaient pas la force nécessaire pour les faire triompher. — Non, répondit l'ingénieur; consultez l'histoire et vous verrez que, sur ce terrain, l'aveuglement est, au contraire, la règle générale. Il me suffira de rappeler ce qui est arrivé aux Grecs en 1821, aux Hongrois en 1848. Les Grecs étaient persuadés en 1821 que la Moldo-Valachie, où ils régnaient depuis près de cent ans, était devenue un pays grec. Avec une confiance qui a quelque chose de touchant, ils commencèrent sur le Danube leur révolution nationale grecque, mais aussitôt les Valaques se dressèrent contre eux en appelant les Turcs à leur secours. De même en 1848, lorsque les Hongrois se furent soulevés, les Roumains et les Croates s'allièrent au gouvernement de Vienne pour se débarrasser de l'hégémonie hongroise. Il faut aussi tenir compte de ce que cette domination, pendant qu'elle existe, procure à ceux qui l'exercent des avantages auxquels on ne se décide pas facilement à renoncer quand on en a goûté. Ce bénéfice en aveugle d'aucuns. Les plus clairvoyants se disent : profitons de la bonne chance tant qu'elle dure. »

Je trouvais bien que mon interlocuteur avait une tendance à systématiser. Le parti pris ne l'entraînai t-il pas quelquefois à ranger sous une même formule des faits qui, par leur nature, se prêtent dificilement à une telle généralisation? D'un autre côté, je me disais que, si ces idées m'avaient été présentées ex abrupto avant, mon départ de Paris, je les aurais trouvées au moins

étranges, tandis qu'après ma course, je les trouvais plus que plausibles, malgré la crudité du dogmatisme.

L'ingénieur français se faisait sans vergogne et sans réticence l'avocat des populations orientales et de leurs aspirations. Il disait :

« Le vœu commun à toutes les populations de l'Europe orientale est de vivre de sa vie propre, dans l'indépendance de son administration intérieure. Il y en a aussi qui aspirent à réunir en un seul faisceau les parties aujourd'hui séparées de leur nationalité, je ne dis pas leur race. On aura déjà fait un grand pas lorsqu'on se sera bien persuadé que les Serbes veulent rester Serbes ; que les Tchèkes veulent rester Tchèkes, les Roumains, Roumains; les Bulgares, Bulgares; que les Grecs surtout n'ont jamais désiré et ne désireront jamais être que Grecs. Les populations de l'Europe orientale ne veulent pas plus être russes que turques ou madgiares, quelles que soient les communautés de race ou de religion. .\

« Assurément les populations orientâtes s'épuisent r s'énervent quelquefois dans des projets aventureux, dans des complications stériles, dans des aspirations prématurées. Assurément les solutions doivent surtout se produire par leur propre poids, et, loin de chercher à brusquer l'avenir, à amener des effets sans cause suffisante, il est préférable que chacun s'applique surtout à développer son propre poids par un progrès normal. Mais est-on fondé à s'irriter, lorsque quelque résistance se produit, lorsque la sympathie naturelle

ou l'occasion de quelque viplence étrangère amène un rapprochement entre Tune et l'autre de ces populations? Si une fédération entre elles devient un jour possible, ce sera la solution de la question d'Orient.

« On accuse aussi ces populations d'aspirer à l'indépendance. Mais à quoi, s'il vous plaît, voulez-vous qu'elles aspirent? A la servitude. Exigez-vous que les Grecs demandent tous les jours à Dieu, dans leurs prières, que le croissant continue à briller sur la coupole de Sainte-Sophie ? »

Mon ami l'ingénieur ne cessait de répéter que, « pour bien comprendre la situation de l'Europe orientaie, il est nécessaire de faire abstraction, pour un moment, de nos idées et de nos sentiments propres. Il faut laisser de côjé les préjugés, si nous en avons, et nous identifier par la pensée avecees populations si différentes de nous etsi différentes entre elles. Il faut nous mettre en quelque sorte à leur place, sans nous préoccuper exclusivement de ce que nous croyons être dans notre intérêt à nous. »

Loin de considérer, comme on le fait souvent, la diversité des races en Autriche et en Turquie comme un obstacle, il y voyait, au contraire, des avantages qu'il expliquait ainsi : « Par la diversité même des races, l'Autriche présente, pour l'organisation d'un État franchement fédératif, des facilités vraiment providentielles, qui ne se trouvent pas dans d'autres contrées où Punité de race favorise l'éclosion de ces grandes agglomérations rarement compatibles avec la

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liberté intérieure et si menaçantes pour l'autonomie des voisins plus faibles.

« L'Autriche, grâce à sa composition môme, peut exister avec la liberté intérieure et marcher légalement, paisiblement, sûrement dans la voie du progrès, sans avoir recours aux révolutions. L'Autriche est dans la situation de devenir, à son choix, un Etat modèle ou un État monstrueux, si tant est que l'unification, en partie simple ou en partie double, puisse jamais y être implantée, ce que je ne crois pas. »

En devisant de tout cela et d'autres choses, nous arrivâmes à Goritza où nous devions nous séparer.

Je m'arrêtai dans cette ville où. il y a trois sociétés bien distinctes : l'allemande, la slovène et l'italienne. C'est la première qui tient le haut du pavé. Les mélanges sont peu intimes : aussi Goritza compte-t-elle trois casinos, un pour chaque nationalité. La cuisinière qui va au marché doit savoir trois langues: l'italien, le slovène et la langue néo-latine du Frioul, car des paysans Moulins apportent certains produits qu'on ne trouve pas chez les marchands Slovènes.

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