Voyage sentimental
^^dft^ AtvHE Vorick! c'était, à tout prendre, une comédie vivante, unegrande | simplicité, et à la lois une grande folie , et, en dernier résultat, un kfouriro mouillé de larmes, comme le sourire dont parle Homère. Ne vous attendez pas que j'écrive sa vie , que je vous dise que son père était lieutenant du roi , et qu'il descendait de l'archevêque Sterne ; nous vous dirons cela tout à l'heure, peut-être, quand nous aurons bien étudié notre écrivain. Mais, avant tout, ce qu'il nous im-
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porte de savoir et d'approfondir, ce sont les mœurs, les passions, les habitudes de l'écrivain. Celui-là, surtout, il était tout en petites habitudes, en petits détails, en petits bonheurs, qui se répandent ça et M dans sa con- \ersation, dans ses lettres, dans ses livres; car enfin, le moyen de suivre, sans de grandes précautions, cet admirable vagabond , qui ne sait jamais lui-même où il va?
Figurez-vous donc, au beau milieu de la civilisation anglaise, quand le goût français, apporté en Angleterre par Charles II, adopté sous le roi Guillaume, eut été porté au plus haut degré de sa puissance, sous le règne de la reine Anne, un homme simple et bon, aussi habile que Shakspcare peut-être dans les peintures familières de la vie domestique, et qui, tout entier à l'étude minutieuse des petits faits de l'existence, s'applique à les peindre dans toute leur naïveté ; honnête et vrai avant tout , n'employant de coloris que lorsqu'il ne peut pas mieux faire, et se mettant en scène parce qu'il ne connaît personne qui ait plus que lui de l'âme et du cœur, personne qui soit mieux appris à deviner un monde, à s'en faire un au besoin, et. quand ce monde est fait, à le peupler d'êtres charmants et naturels.
Car, remarquez bien qu'au milieu du laisser-aller de Sterne, et dans le vague abandon auquel sa pensée se livre avec délices , ce qui fait le plus grand charme de ses livres , c'est qu'il nous montre ce que nous voyons tous les jours , un chien d'aveugle, un homme d'église en robe noire, une femme en petit bonnet et en simple tablier: village, grande route, auberge, boutique, berline; vous sentez l'odeur du foin , vous voyez le rayon de soleil , vous entendez la chanson du villageois qui passe: simples et
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Irais contrastes avec tant d'autres romans, avec ces brillantes compositions de l'Orient, les Mille et l ne Xuits, par exemple, toutes resplendissantes de pierreries et d'or, et de rois puissants et de reines superbes, tout habitées par des fées et des enchanteurs, un songe éblouissant qui vous trouble éveillé, qui vous tient endormi , et dont le souvenir est encore une fascination.
Sterne était arrivé dans le monde littéraire à une belle et Iwnne époque. Peu à peu la monarchie nouvelle s'était fondée. L'esprit anglais avait enfin consenti à passer le détroit; Voltaire avait rendu à l'Angleterre la visite qu Addisson avait faite à Boileau au commencement du dix-septième siècle. Addisson le critique, et Pope le poëte, avaient fondé, celui-ci la critique, celui-là l'épopée: et enlin , tout d'un coup l'Angleterre, devenue dix-huitième siècle, passa à la France avec armes et bagages. Parurent alors les chefs de l'école descriptive : Goldsmith, Gray, Thompson ; les rois du roman, Richardson ctFielding ; les révolutionnaires de l'histoire, Kobertson et Gibbon. Ils en liront tant, les uns et les autres, que bientôt ce ne fut plus l'Angleterre qui alla à la France , ce fut la France qui alla à l'Angleterre. Tout devint anglais chez nous, chevaux anglais, jardins anglais, livres anglais. — Entre les deux nations, tour à tour l'émule et la rivale celle-ci de cellelà, et sans trop prendre souci d'appartenir à aucun maître, se glissa maître Sterne, moitié Anglais, moitié Français, poëte toujours, et d'une si admirable neutralité, qu'au plus fort de la guerre de Sept Ans , entre la France et l'Angleterre, cette guerre qui coûta à la France tout le Canada et la Louisiane, maître Yorick osa venir à Paris sans passe-port.
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Lu curieux spectacle encore, c'est de voir ce Juif-Errant de la poésie, quand Paris et Londres sont en proie aux coteries littéraires et philosophiques les plus compliquées, marcher seul dans son petit sentier, sans s'inquiéter du qu'en dira-t~on de ce monde. Mais, s'il marchait seul, il voulait marcher au milieu de la foule. Son pèlerinage n'était jamais plus solennel que dans le peuple des grandes villes , cl alors il faisait des découvertes étranges. Au milieu de Paris, il a trouvé son admirable barbier et sa jolie soubrette, et son plaintif sansonnet si dramatique dans ses plaintes; sur la grande route, il a rencontré son valet de chambre, son lifre français, si aimable, si jovial, si bon, si simple, si habile à dicter une lettre : dans une allée de traverse , il a retrouvé la pauvre Marie dont nous savions déjà la touchante histoire; à Versailles même, et aux dernières lueurs de cet éclat royal qui devait si tôt finir, il a si bien fait qu'il est parvenu à cette délicieuse comédie du bouffon Yorick, et au risible anachronisme qui le fait prendre, lui aussi, pour un fou de cour. — Pauvre Yofick !
Fou de cour, à la bonne heure! Mais, par Rabelais, la belle et douce folie que la folie de Sterne ! Suivez-le. Le voilà qui se passionne pour un son de voix , pour le frémissement d une robe, pour un air de fifre, pour un volume de Shnkspeare, pour tout ce qu'il n'entend qu'à demi , pour tout ce qu'il voit sous un voile, pour tout ce qu'il ne fait qu'entrevoir. Pour cet heureux observateur des infiniment petits, il existe une obscurité plus favorable que le grand jour: il lui faut, à lui, pour qu'il puisse décrire tout à l'aise les découvertes qu'il a faites, le doux redet de la lune, toutes sortes d'affables clartés.
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et alors il est admirable. Sa passion même , toujours si correcte et si naïve, même dans ses rares emportements, ne ressemble à aucune des passions décrites, et surtout des passions ressenties avant lui; elle arrive tout de suite , elle s'enflamme à la première étincelle , elle s* en va comme elle est venue, elle s'éteint comme elle a brillé. La première fait place à la seconde , et toujours elles vont ainsi l'une après l'autre, sans trop de regrets, sans trop de larmes , et surtout sans que jamais une passion manque pour remplacer celle qui est partie. L'imagination de Sterne, à peu de chose près, c'est l'histoire d'une jeune paysanne bien rebondie et bien fraîche qui s'arrête dans la prairie du mois de mai, et qui s'amuse à effeuiller les blanches marguerites qu'elle a sous la main, sans avoir peur de jamais en manquer.
Aussi n'est-il pas un jeune homme encore honnête, une imagination naïve encore, n'est-il pas une femme jeune , belle et ignorante, qui ne se laisse séduire au premier abord par cette espèce de chevalier errant qui voit la nature si belle, et qui, dans sa marche vagabonde, ne trouve aucun tort à redresser, bien qu'il prenne une auberge pour une auberge et un commis de l'octroi pour un commis de l'octroi. Bien plus , ce commis lui-même , cet être attaché à la porte d'une ville , comme le représentant de l'impôt, triste soldat de l'octroi, tout armé de son épée équivoque, et l'œil hagard, notre maître descripteur, pour peu que la chose lui plaise, va vous peindre cet homme trait pour trait , et vous-même vous allez vous intéresser à ce triste portrait, à force de le trouver ressemblant.
En vérité, l'auteur du Tnstram Sltanily et du Ywjaur sentimental est un grand maître en fait de description*;
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il peut tout décrire, il a tout décrit. La tabatière de corne de son bon moine, quel chef-d'œuvre! Et cette tète pensive, cet o»il expressif, ces joues amaigries, ce sourire, quel beau Rembrandt ! Avec quelle rare babileté il a mis en œuvre le monde extérieur ! Comme , avant de rien décrire, il tient à tout voir! Comme il garde son imagination, non pas pour inventer des formes, mais bien pour s'en souvenir! Avant tout (c'était là le grand secret de notre poète ) ayez de la bonne foi, et vous aurez du shlc. La description est comme le paysage, tout lui sert, môme le brin d'berbe. Tu veux me montrer une mare d'eau croupie , un enfant tout nu, une masure, et la couche de cet enfant, encore mouillée, étalée devani la porte au soleil ; à la bonne heure! montre-nous ce que tu vois. Au contraire, mettez un lac à la pince de la mare, un enfant habillé en dragon à la place de l'enfant en guenilles, donnez de belles ardoises et des glaces à l'étable et à la laiterie, vous aurez un poëme descriptif. Sterne et Rembrandt sont deux grands maîtres.
Toutefois, de cet excès de vénusté, de cette rage de mettre de la dorure à toutes choses et de farder jusqu'à la jeune pensionnaire qui sort de son couvent , il faut bien se garder de tomber dans l'excès contraire. Dans les arts, trop de vérité est un mensonge. De nos jours, nous avions été si fort assujettis aux ennuyeux chefs-d'œuvre de nos poêles d'imitation, que plusieurs jeunesartistes, pour en linir plus vite avec ces idylles, se sont jetés dans un afl'reux extrême. Ils ont fait du sang et des tombeaux ; ils ont dépouillé la mort de ses ornements; ils ont emprunté à la féodalité ses hiboux et ses fantômes ; ils se sont réjouis dans l'horrible : Satan et ses pompes ont été de In partie : c'était de l ex-
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trême affreux opposé à de l'extrême sentimental, le niais horrible en regard du joli. Or, le joli est dans son genre une épouvantable chose,- l'homme de goût, placé entre «es deux abîmes, aimerait encore mieux l'horrible : on eu guérit plus tùt.
Voilà pourquoi , sains donner à Sterne une plus grande importance que celle qui lui revient, nous devons reconnaître que dans cette école d'une nature simplement examinée et simplement décrite, Sterne est un maître. Il n a pas certainement la naît été de (ioldsmith ni sa conviction , mais il en a la libre allure, et ce qu'il perd du coté de la bonne foi, il le gagne en malice et en sarcasme. Toutefois, ne vous liez pas trop à cette bonhomie apparente, car elle cache plus d'un trait acéré, et quand le romancier se montre avec le plus de grâce et d'abandon, soyez sûr que le satirique n'est pas loin.
Je vous disais tout à l'heure que je vous ferais grâce des détails biographiques; c'était une ruse innocente pour vous forcer à lire ma petite dissertation littéraire. Il est bien nécessaire, en effet, que vous sachiez que notre ami Sterne était né en 1715, d une honorable famille qui avait pour armes un chevron d'or et trois croix lleurdelisées de sable , auxquelles Laurence Sterne a ajouté, pour cimier, le sansonnet jaseur du Voyage sentimental. En ce temps là où l'aristocratie s'était reconstituée tout nouvellement et de fond en comble, pour un homme qui voulait écrire , et même pour tout homme qui voulait faire un certain chemin dans le monde , il n'était pas inutile, même en Angleterre, d'être quelque peu un gentilhomme, ajoutons un gentilhomme pauvre: caria pauvreté, chose triste à dire, triste si l'on veut,