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c'est là véritablement la dixième muse si souvent in\ <>quéc. Que de génies méconnus se sont éteints dans l'abondance ! Que de beaux-esprits ont été étoufles par la grande fortune! C'est un thème tout fait depuis longtemps sur la misère qui arrête les poètes. Le thème contraire me paraît moins populaire à soutenir, mais plus raisonnable, il est vrai. Laurence Sterno l a éprouvé comme tant d'autres. Son père était un soldat ruiné par la paix, et qui devait ressembler, ou je me trompe fort , à ce chevalier de Saint-Louis qui vend des petits pâtés à Versailles. Il fut élevé , lui , ce même Sterne , le peintre charmant de toutes les élégances, dans une école de village, ce qui ne l'empêcha pas d'obtenir le grade de maître ès-arts à l'université de Cambridge. C'était un titre difficile à obtenir en ce temps-là, où les études classiques étaient en si grand honneur dans toute l'Europe civilisée. Une fois libre, Laurence Sterne , qui se souvenait de la misère paternelle , se mit sous la direction de son oncle Jacques Sterne, le prébendier de Duram et d'York, qui lui lit obtenir un bénéfice. Quand il eut son neveu sous la main, notre prébendier en voulut faire un des soldats de la littérature militante, il le voulut lancer dans l'arène remplie de haines et d'amours politiques, qu'avaient parcourue Addisson, Steelc, le docteur Swift, et tant d'autres beaux génies, non pas sans y laisser bien du sang , bien de l'amour , bien de la haine et bien des larmes; mais le jeune Laurence recula épouvanté devant cette lutte de tous les jours. Par le ciel! il avait bien autre chose à faire qu'à se battre la plume à la main : il avait à faire de l'amour et de la poésie. En effet , à peine eut-il son bénéfice, que notre prudent jeune homme devint
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amoureux, mais pour tout de bon. C'était une jeune et belle fille d'une fortune médiocre, d'un esprit distingué, et qui sut deviner tout l'esprit caché sous cette enveloppe encore naïve. Ce fut là véritablement l'heureuse époque de la vie de Sterne. La bibliothèque du château de Skeltons lui fournissait tous ses livres; il chassait le matin, il dessinait à midi , il écrivait le soir, il était amoureux tout le jour. Le maître du château de Skeltons , l'ami et le cousin de Sterne, sir John Hall Stevenson, était un de ces esprits naturellement et , si l'on peut dire ainsi , naïvement licencieux , qui considèrent toutes les choses humaines sous les rapports les plus futiles, esprits à courte vue qui ne voient guère que la matière même dans Un œuvres de l'imagination et de l'art. Il avait fait une collection, qui existe encore, de toutes ces fantaisies profanes, et nul doute qu'à cette école Sterne n'ait appris à raconter, comme il le fait, sous des apparences honnêtes, les plus piquantes gravelures. Heureusement pour lui sa bonne nature fut un rempart suffisant contre les leçons de son cousin, et jamais, à son insu peut-être, tant le goût peut remplacer jusqu'à un certain point les bonnes moeurs, il n'a dépassé la dernière limite au delà de laquelle les choses les plus hasardées changent de nom. Au reste, cela est écrit dans le Voyage sentimental.
« Il y a, dit Sterne, deux sortes de rougeurs; » il est resté dans la rougeur pudique, et certes il a bien fait, pour lui et pour ses lecteurs. Cependant, malgré tout son esprit, peut-être même à cause de son esprit, on ne le connaissait guère dans son canton que par quelques bons sermons qui avaient été fort approuvés dans la prébende de Duram et dans la prébende d'York , lorsque tout d'un
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coup, — c'était eu 1700, Sterne avait, par conséquent , quarante-sept ans; en ce temps-là un écrivain était jeune à cet Age — , on entendit parler à Londres, et bientôt dans toute l'Angleterre, d'un certain livre singulier et bizarre, intitulé Trislam Shandy. C'était en effet une composition dont le genre n'était indiqué dans aucune rhétorique; c'était une bizarrerie nouvelle, môme comme bizarrerie ; c'était le plus singulier péle-mêle de bon sens et de paradoxes, de probité et de licence, d'enthousiasme et d'ironie, qui fut jamais. Cette fois, les caprices d'Arioste, lorsqu'il brise d'une façon si charmante les divers épisodes de son poëme pour les reprendre à mille lieues plus loin quand reviendra leur tour, étaient complètement dépassés.
Dans cette histoire de Tristam Shandy, qui, pour dire vrai, est un peu longue, pas un récit n'est entier, pas un dialogue; tout se brise tout à la fois; le fil de l'histoire échappe à chaque instant aux mains du lecteur le plus attentif à le saisir. Pour écrire un pareil livre, il a fallu oublier toutes les règles établies, donner un démenti à tous les usages reçus, se permettre toutes les licences, affronter tous les périls, toutes les hardiesses, et même quelque chose au delà. A voir tout d'abord cet amoncellement de matériaux sans consistance, à suivre cette rêverie flottante çà et là dans le plus nébuleux des hasards, à se rappeler ces caprices infinis d'une imagination que rien n'arrête , ni les fleuves, ni les montagnes , ni même le plus simple voile de gaze au-dessous duquel il n'y a plus que la nudité toute nue , on reste ébloui , confondu, hébété, et l'on se demande si l'on n'est pas la dupe de quelque bouffon. — Oui , mais au fond de cet abîme, dans ce chaos tourmenté, vous voyez surgir de
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temps à autre d'utiles enseignements, de nobles pensées, des drames touchants et simples , d'éloquentes protestations en faveur de l'espèce humaine, trop souvent accusée. Le nuage, sans nul doute, le nuage vous fatigue; la montagne est rude à gravir; mais aussi, une fois arrivé sur les hauteurs, le nuage s'abaisse à vos pieds, et, du haut de la montagne, vous découvrez tout le paysage d'alentour. Ce livre vous produit l'effet de ces conversations tumultueuses qui n'ont ni commencement ni fin , mais dont le milieu est souvent rempli d'agréments et d'instructions. D'abord chacun dit son mot au hasard , selon sa nature ou son émotion personnelle; bientôt on se débat à outrance, on réplique à son voisin sans l'avoir entendu; toutes les opinions contradictoires se heurtent et s'entre-choquent ; mais enfin arrive l'homme sage de la bande ; il parle avec plus de modération et de simplicité que les autres, et, par cela même, on l'écoute. Après quoi, lorsque celui-là a parlé, les tumultueux ont de nouveau leur tour , et la conversation s'achève aussi follement qu'elle a commencé. Tel fut reflet produit à la première apparition de Tristam Shandy. On commença par n'y rien comprendre; on y trouva ensuite un grand charme, parce qu'on y comprenait quelque chose; après quoi on finit par dire qu'on n'y comprenait plus rien. Les critiques furent violentes, les éloges furent passionnés; une véritable bataille littéraire se livra autour de cette espèce d'apocalypse romanesque. Les uns disaient que c'était un livre charmant, d'une finesse et d'une grâce accomplies; les autres, que c'était un livre pedantesque, lourd, diffus et difforme. Ceux-ci se récriaient sur la folle gaieté, sur l'admirable bonne humeur (le ce
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boullon Yorick; les autres soutenaient, au contraire, que ce livre valait surtout par le pathétique des situations, par l'intérêt tout- puissant du drame, par les larmes qu'il faisait répandre. — C'est un vil bouflon . disaient les graves ecclésiastiques, se voyant aussi maltraités dans le Tristram Shandy que leurs confrères de France l'avaient été dans le Pantagruel de Rabelais. — Par Rabelais! c'est un drôle adorable, s'écriaient les jeunesbeaux esprits de la cour. — Eh bien, les ecclésiastiques et les courtisans, les critiques et les défenseurs, ils avaient tous raison, les uns et les autres : car ce livre était tout cela, bouffon jusqu'à la gravclure, satirique jusqu'à la cruauté, pathétique jusqu'aux larmes.
Sterne lui-même en convenait , et comme un jour il demandait à une dame de qualité du comté d'York si elle avait lu l'histoire de Tristram Shandy, la dame lui répondit sans hésiter qu'elle ne l'avait pas lue parce qu'elle n'était pas sûre que ce fût en effet une lecture convenable pour une honnête femme. Cruelle réponse pour tout autre homme que pour notre auteur, et qui n'aurait pas eu , comme il le dit lui-même, une antipathie invincible pour la gravité. Ainsi serré de près, Sterne répondit à la dame en lui montrant son petit garçon qui jouait sur le gazon.— Voyez, lui disait-il, votre héritier, ma chère dame; certes, c'est là un enfant innocent et naïf; le voilà cependant qui nous montre, sans le savoir, tout ce que veut cacher sa chemisette. — La réponse est digne de Sternemais il aurait aussi fort bien pu répondre que Dieu l'avait ainsi fait, véritable composition de vif-argent et de salpêtre; emporté, bizarre cl gai de cœur, sans la plus légère teinture du monde, n'av.ml guère plus d'expe-
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rience qu'une fille de treize ans, et jeté toujours dans les cordages de quelqu'un par la brise de ses esprits. Au reste, la comparaison de Sterne avec un enfant était des plus justes; il en avait tous les enfantillages, toutes les reparties , tous les caprices , et on doit lui pardonner toutes ses drôleries en faveur de leur innocence.
Ceci fait, notre grave ecclésiastique, s'inquiétant peu du scandale qu'il avait donné dans ses pages les moins Iwirdies, mais au contraire s'en félicitant comme d'une nouvelle cause de succès et de bruit, rev int pour quelque temps à ses sermons et à la vie régulière.* Il avait lini, comme finissent tous les honnêtes amours, par épouser la première femme qu'il avait aimée, et même l'histoire de ce mariage est touchante. Cette jeune fille était tomliéc malade à force d'ennui , et sa maladie paraissait mortelle; un soir qu'il était assis auprès d'elle, sa main dans les siennes, et le cœur déchiré de la voir mourante, elle leva sur lui ses beaux yeux bleus. Elle lui dit: — Cher Laurence, je sens que la vie me quitte; si nous attendons encore, je ne serai jamais à vous: marions-nous pour que j'aie quelqu'un qui nie pleure. — Huit jours après ils étaient mariés, mais elle ne mourut pas : le bonheur lui sauva la vie; elle s'attacha de toutes ses forces à ce grand enfant que le ciel lui confiait. Elle partagea ses succès, ses travaux, ses joies faciles, et, qui plus est, «•Ile lui pardonna tout le vagabondage de sa tète et de son esprit, tant elle savait que ce vagabondage n'était pas dans son cœur. C'est qu'en efl'et la faute avouée est pardonner si vite! Et Sterne avouait si franchement tous m's crimes! Lisez plutôt ses lettres, elles seront le meilleur commentaire de ses ouvrages; surtout les lettres qu'il
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a écrites dans l'intervalle qui sépare le Tristam Shandtj du Voyage Sentimental. Là , vous le voyez tout entier , vous le suivez dans sa retraite , dans ses amitiés, et aussi quelque peu dans ses amours. Cette fois déjà, notre homme a renoncé au bruit et à la foule; il est rentré dans son ermitage, dont il ne doit sortir que pour aller en France. En attendant que sonne ex abrupto l'heure du départ, Sterne fait tour à tour ou tout à la fois de l'esprit, de l'érudition, du sentiment. Il jouit de toutes choses, du vieil arbre qui lui donne son ombre, du troupeau qui passe, de la chanson du berger, des moindres scintillements du soleil. Sa prébende est située non loin d'un monastère, et dans ces ruines il va, comme il le dit, tous les soirs visiter ses nonnes.
« Ce site a quelque chose d'imposant et d'agreste; « un ruisseau coule au travers; une haute colline cou- « verte de bois, s'élevant brusquement du coté opposé , « verse une ombre majestueuse sur tous les environs, et « ne permet point à la pensée de s'égarer au delà ; ja- <( mais de pieuses solitaires ne trouvèrent une retraite « plus propre à les sanctifier. Aujourd'hui ce serait une « véritable découverte pour un antiquaire : il n'aurait « pas trop d'un mois |>our déchill'rer ces ruines; mais « je ne suis point antiquaire, vous le savez; par consé- « quent , je viens ici dans des vues bien différentes, et « que je crois meilleures, c'est-à-dire pour me déchif- « frer moi-même.
« Appuvé sur le portail, dans l'attitude de la rôve- » rie, je regarde le ruisseau qui s'éloigne en murmum mut ; j'oublie le spleen , la goutte et le monde envieux ; « ensuite, après avoir fait un tour sous ces portiques dé-
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>i labres, j'évoque toute la communauté, je prends la h plus jolie des sœurs, je m'assieds à côté d'elle sur une « pierre que des aulnes couvrent de leurs rameaux , et « là je fais.... — Quoi? — J'interroge son joli petit cœur « que je sens palpiter sous ma main, je devine ses désirs , h je joue avec la croix qui pend à son col. — En un m mot , — je lui fais l'amour. »
Tantôt il invite ses amis à venir lui demander l'hospitalité du prieuré. — « J'ai ordonné, dit -il à l'un d'eux, « que tout le linge fût blanc comme la neige , afin que -« vous pussiez en avoir tous les jours à table ; n'ai-je « pas fait faire une espèce de moulin à vent qui m'assour- «( dit de son cliquetis, afin que les oiseaux écornifleurs « ne touchent point à votre dessert? Est-il besoin de « vous dire qu'à souper vous aurez de la crème et du « caillé? Faites bien vos réflexions, et laissez S.... aller « tout seul aux sessions de Lincoln , où il pourra dis- « serter sur ses auteurs avec les juges du pays,- pendant « ce temps-là nous philosopherons et nous sentimenta- « liserons. — Ce dernier mot est né sous ma plume; il >« est bien à votre service, ou à celui du docteur Johnson. « — Vous vous asseyerez dans mon cabinet, où, comme «< dans une boîte d'optique, vous pourrez vous amuser à « considérer le spectacle du monde, à mesure que j'en « offrirai les diflérents tableaux à votre imagination. « C'est ainsi que je vous apprendrai à rire de ses folies. « à plaindre ses erreurs, et à mépriser ses injustices. »
De là , notre homme arrive à la tombe de son grandpère. Cette tombe est à Cambridge; elle est surmontée d'une statue qui ressemble à Laurence Sterne, sans doute par avancement d'hoirie. « S'il faut absolument que je