‹ Voyage sentimental (volume 2)Chapitre 10 sur 57 · LE MOINE · texte numérisé non relu

LE MOINE

J'étais à peine au bout de celle exclamation, qu'un pauvre moine de l'ordre de Saint-François, entrant dans ma chambre, me demanda l'aumône pour son couvent. Nul n'est bien aise que le hasard dirige ses vertus, — ou peut-être un homme n'est-il généreux que comme un autre homme est puissant , — sed non quoad hanr. Quoi qu'il en soit, — car il n'y a pas un seul raisonnement raisonnable touchant le flux et le reflux de nos caractères, qui peuvent dépendre (que sais-je?) des

mêmes causes que les marées. (En vérité , on peut le supposer sans nous faire tort). Je suis sûr, au moins pour ce qui me regarde, que dans mainte rencontre je serais bien plus content d'entendre raconter dans le monde qu'à propos d'une affaire où il n'y aurait ni crime ni honte, j'ai eu commerce avec la lune, que de voir passer comme le résultat de mon libre arbitre quelque action où il y aurait crime et honte.

Donc, quoi qu'il en soit, — au moment où je jetai les yeux sur le moine, j'étais déjà prédéterminé à ne lui pas donner un sou. En conséquence, je glissai ma bourse dans ma poche, — je boutonnai ma poche, — et, me retrouvant dans mon assiette ordinaire, je m'avançai gravement vers le moine. — Je crains qu'il n'y ait eu alors quelque chose de rebutant dans mon regard. Li figure du digne homme, si je me la rappelle bien, méritait un meilleur accueilli lui restait de sa couronne touffue quelques cheveux blancs éparpillés sur les tempes. Il pouvait avoir soixante-dix ans. — Mais d'après ses yeux, où brillait un certain feu tempéré par le cloître plutôt que par l'Age, il ne passait pas la soixantaine. —

La vérité — est qu'il avait soixante-cinq ans; — l'ensemble de sa physionomie n'en disait pas davantage, en dépit de quelques rides prématurées.

C'était une de c es télés que le Guide a si souvent rencontrées sur la loile, douce, pale, pénétrante,

alîranehie de ces idées communes qui vont si bien à ces ignorants dodus, contents d'eux-mêmes, ne s attachant qu'aux biens de la terre. Son œil regardait en avant, au delà du inonde; le bon Dieu, qui laissa tomber cette tête sur les épaules d'un moine , sait mieux que moi comment elle échut à

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un franciscain. — Pourtant, c'eût été bien mieux I affaire d'un brame. Si j'avais rencontré un pareil homme dans les plaines de ITndoustan. j'aurais été pour lui plein de vénération.

Pour achever le portrait , empruntez, s'il vous plait. quelques coups de crayon au premier porlrail venu, car le moine n'était ni bien ni mal. Il avait le corps maigre et fluet . — assez grand , mais courbé en avant — dans l'attitude de la prière, et tel qu'il revient en ce moment dans ma mémoire; il gagnait plus qu'il ne perdait à être ainsi.

Après avoir fait trois pas dans ma chambre.

11 s'arrêta et posa la main gauche sur sa poitrine (de la main droite il s'appuyait sur un petit bâton blanc ). Dès que je me fus approché de lui , il commença la vieille histoire des besoins de son couvent et de la pauvreté de son Ordre. — Il y mit tant de grâce naïve. — dans ses regards et dans toute sa figure il y avait tant de naturel et d'humilité, qu'il fallait que je fusse ensorcelé pour ne pas être touché.

La meilleure raison du monde, c'est que j'étais prédéterminé à ne lui pas donner un sou.

LE MOINK.

«Ce n'est que trop vrai, lui dis-je, pour répondre à un coup d'œil vers le ciel, qui terminait sa requête; ce n'est que trop vrai; et puisse le ciel venir en aide à tous ceux qui n'ont pas d'autre ressource <pie la charité de ce inonde ! car je crains bien que ce fonds-là ne suffise pas aux demandes infinies qu'on adresse à la charité. »

A ce mot de demandes infinies, il jeta un léger coup d'œil sur la manche de son froc. — Je sentis

toute l'éloquence de cet appel. « Je l'avoue, lui (lis-je, un habit grossier qui «loit servir trois ans,

une maigre chère, tout cela n'est pas grand' rhose: aussi c'est grand dommage, quand on peul les gagner dans ce monde a si lx>n marché , (jue votre Ordre aime mieux les obtenir en puisant dans un fonds destiné avant tout aux boiteux, aux aveugles, aux vieillards, aux infirmes. — Le captif qui se consume «à égrener ses heures d'aflliclion, soupire aussi vers sa part de celle aumône. — Au lieu d'être un frère franciscain, que n'étos-vous

do l'Ordre de l:i Merci! Tout pauvre que je suis, voyez plutôt ma valise, je l'ouvrirais de bon cœur pour la rançon d'un malheureux. » Le moine s' inclina.' «< Mais, repris-je, parmi les infortunes, celles de mon pays ont les premiers droits, et il y en a des milliers sur les rivages de ma patrie. » Le moine eut un mouvement de tête plein de cordialité, comme |K)ur me direquo, sansdoute, la misère régnait dans tous les coins du inonde aussi bien que dans son couvent. « Mais nous distinguons , dis-je en appuyant la main sur la manche de sa robe, pour rél>ondre a son signe de tète , nous distinguons , mon bon père, ceux qui mangent honnêtement le pain de leur labeur, d'avec ceux qui ne vivent qu'aux dépens des sueurs d' autrui, et qui n'ont pas d'autre but que de traîner leurs jours dans l'oisiveté et l'ignorance pour l'amour de Diau. »

Le pauvre franciscain ne répliqua point; la rougeur lui traversa la joue , mais se dissipa en un clin il' œil. La nature semblait avoir épuisé en lui toute es|ièce de ressentiment , il n'en témoigna aucun ; mais, laissant tomber son bâton entre ses bras , il joignit avec résignation ses doux mains contre sa poitrine, et il se retira.

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