CALAIS
Eh bien ! à la (in du dîner, je buvais à la santé <lu roi de France; je tenais à me convaincre que. loin de garder rancune à ce monarque, je rendais toute justice à sa majesté très-bienveillante et trèsallablc; — et là-dessus, je quittai la table, me croyant grandi d'un pouce pour avoir signé ce traité de paix.
— Non. dis-je, les Jiourhons ne sont pas d'une race cruelle; on les peut égarer comme tous les princes; mais ce sang est un sang noble et loyal.
A cet aveu magnanime, je sentis se répandre sur mes joues une chaleur plus bénigne encore que la douce chaleur du vin de Bourgogne que je venais de boire, et qui me coûtait quarante sous la bouteille pour le moins.
— Juste ciel ! m'écriai-je en poussant du pied mon porte-manteau, qu'y a-t-il donc de si précieux dans les biens de ce monde pour aigrir nos esprits, et nous désunir les uns les autres, nous dont le cœur n'est pas si mauvais que nous ne puissions vivre en frères?
Quand l'homme est en paix avec l'homme , le fer même de l'épée est léger comme la plume. Notre homme s'en va tenant sa l>ourse ouverte à tous, tout prêt a partager avec le premier venu. A ces nobles rêves , je sentais mes veines se dilater, mes artères battaient à la fois dans un accord si merveilleux , toutes les facultés de la vie accomplissaient en moi leurmission avec tant d'harmonie, que la précieuse la plus pédante, avec tout son matérialisme, aurait en de la peine à m'appeler une machine.
— Je suis sûr, dis-je en moi-même, que je renverserais son Credo.
(> surcroît d'idées me devait pousser au plus
li VOYAGE SENTIMENTAL.
haut degré do la bienveillance et de la fraternité.
— Que ne suis-je à cette heure le roi de France! m'écriai-je. — Ce serait le beau moment pour un orphelin de réclamer la valise de son père!