LA DÉSOBLIGEANTE
Pourtant il y a parfois cola d' avantageux d'être mécontent de soi-même : c'est que vous èles dans une excellente disposition d'esprit pour entreprendre un marché. Justement il me fallait une voiture pour traverser la France et l'Italie; justement aussi , il y avait dans la cour de l'hôtellerie plusieurs chaises de poste, et je descendis pour en acheter ou pour en louer une. Une vieille désobligeante, reléguée dans le coin le plus désert, piqua ma fantaisie dès le premier coup d'reil. J'y
montai sur-le-champ; je la trouvai passablement d'accord avec nies sensations, et j'ordonnai au valet d'appeler M. Dessein, le maître de l'hôtellerie; — mais M. Dessein était à vêpres; — j'allais descendre, lorsque venant à découvrir, de l'autre côté de la cour, le moine qui causait avec une daine qui venait d'entrer à l'auberge, je lirai sur moi le rideau de taffetas, — et comme j'avais résolu d'écrire mon voyage , je pris dans ma poche mon écriloire, et je me mis à faire la préface de mon voyage dans la désobligeante.
Plus d'un philosophe péripalélicien doit avoir remarqué que la nature, de sa pleine autorité, a mis des bornes au mécontentement des hommes.
Elle est parvenue à son but de la façon la plus douce et la plus favorable , et pour commencer elle nous a fait une loi nécessaire du bien-être , du courage et de l'amour de la patrie. C'est seulement dans son pays natal que l'homme jouit de toute sa force, de tout son bonheur, et qu'il supporte légèrement le fardeau de la vie, en partageant
VOYAliK SKNTI MENTAL. f.i
avec ses frères ce fardeau trop lourd pour un seul. Véritablement c'est là un des privilèges de l'homme, de pouvoir être heureux même hors de sa patrie; mais ce bonheur-là est toujours imparfait : l'ignorance du langage, le défaut de connaissances et de rapports, la diversité des mœurs, de I éducation, des coutumes, sont de grands obstacles à répandre nos sensations au dehors. Autant vaudrait . nu peu s'en faut, une impossibilité absolue.
D'où il suit que l'équilibre du bonheur ne penche jamais que du côté de la patrie. A toute rencontre , l'étranger sera forcé d'acheter sans marchander ce dont il aura le moins besoin. Sa conversation ne sera prise qu'au rabais en échange de la conversation d' autrui. Tne fois donc à la merci même des plus honnêtes courtiers de paroles, il faudra bien qu'il se mette en peine de chercher quelque interlocuteur plus équitable, et uloi-s que de recherches , que d'ennuis, (pie de disgrâces imprévues!
Par là , je reviens à mon sujet. — Si toutefois le balancement de celte désobligeante me permet de poursuivre, je vais vous dire les causes efficientes des voyages.
Nos désœuvrés qui abandonnent le coin de leur l'eu , de leur pays, pour courir le inonde, ont leurs raisons dans une ou plusieurs de ces causes :
L'infirmité du corps,
La grande faiblesse de l'esprit ,
La nécessité.
Les deux premières classes renferment ceux qui voyagent par terre ou par mer, poussés qu'ils sont par l'orgueil, la curiosité, la vanité, le spleen. Ils se subdivisent et se combinent in infini lum.
La troisième classe comprend toute l'armée des pèlerins, de ceux qui entreprennent leurs voyages par bénéfice de clergie, — ou bien des condamnés recommandés à toute la surveillance des magistrats , — ou bien des jeunes gentlemen exilés \\ouv leurs escapades par des tuteurs ou des parents cruels , et voyageant a la merci de gouverneurs patentés des Tniversiiés d'Oxford, d'Aberdeen et de Glascow.
Il est une quatrième classe qui ne vaudrait guère la peine d'être mentionnée , si une œuvre de cette nature , pour éviter la confusion des caractères , n'exigeait pas la plus grande précision et la plus sévèreexactitude. Les voyageursdont je parle sont ceux
traversent les mers et qui séjournent en pays étrangers, uniquement par économie, sous diverses raisons et sous divers prétextes; mais comme ils leurraient s'épargner, à eux et aux autres, beaucoup de peines inutiles en économisant chez eux leurs revenus , — comme leurs raisons pour émigrer sont les plus simples de loules les raisons, je distinguerai ces messieurs .par le nom de simples voyageurs.
Ainsi le grand cercle des voyageurs peut se réduire aux divisions suivantes :
Voyageurs oisifs , Voyageurs curieux, Voyageurs menteurs.
Voyageurs orgueilleux.
Voyageurs vains,
Voyageurs qui ont le spleen {spnetie).
Viennent ensuite :
Les voyageurs par nécessité.
Le voyageur délinquant et criminel.
Le voyageur innocent et infortuné,
Le simple voyageur.
Kl le dernier de tous (s'il vous plaii). le voyageur sentimental . c'est-à-dire moi-même, moi
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qui [tourlanl ai voyage loin autant par nécessite et par besoin de voyager que tout autre voyageur «le la sixième classe.
Je sais bien que nies voyages ne ressembleront en rien à ceux île mes devanciers , et que je pourrais ainsi réclamer pqur moi seul une nicbe à part; mais ce serait empiéter sur les domaines du voyageur vain, que de vouloir captiver l'attention du lecteur sans autre titre, jusqu'ici) que la seule nouveauté de ma voiture.
Si le lecteur a voyagé , il pourra , avec un peu d'étude et de réflexion, déterminer sa place et son rang dans le présent catalogue. — Ce sera toujours un pas de fait dans la connaissance de lui-même, car il est fort probable qu'il conserve encore à cette heure quelque teinture et quelque image de ce qu'il était au début et de ce qu'il était au retour de son voyage.
L'homme qui le premier transplanta des ceps de vigne de la Bourgogne au cap de Bonne-Espérance, ne s'imagina pas sans doute, quoique Hollandais, qu'il boirait au Cap du même vin que ces mêmes ceps auraient produit sur les coteaux de Beaune et de Pomar... Il était trop flegmatique pour s'at-
SENTIMENTAL. l'A
tendre à pareille chose, mais il était au moins dans l'idée qu'il boirait une espèce de liqueur vineuse. l>onne , médiocre, ou tout à fait mauvaise. Il savait que la qualité du vin ne dé|>endait pas de son choix, et que ce qu'on appelle le hasard devait décider du succès. Cependant, à tout événement, mon Hollandais était préparé; trop heureux encore si, trop confiant dans son sang-froid naturel, il ne s'exposait pas à succoml>er sous les vapeurs de la vigne plantée par ses mains, et à montrer sa nudité au milieu des risées du peuple , comme feu notre père Noé !
Il en est de même d'un pauvre voyageur qui se hisse dans un vaisseau, ou qui court la poste à travers les royaumes les plus policés du glol>c. pour s'avancer dans la recherche des connaissances et des perfections.
A toute force, il n'est pas impossible, en courant les mers et la poste, d'apprendre quelque chose de nouveau; mais c'est mettre à la loterie. Kn supposant même qu'on obtienne, à courir le monde , des connaissances utiles et des perfections réelles, il faudrait encore savoir se servir de ce fonds acquis, avec précaution et avec économie.
pour le faire tourner à son proiit. Malheureusement il arrive le plus souvent, d'abord qu'on no sait pas où trouver la seienee, et ensuite qu'on ne sait pas comment s'en servir. Or, de tout ce qui précède j'ai tiré cette conclusion, qu'un boinine agirait tivssagement s'il pouvait prendre sur soi de vivre content dans son pays, sans connaissances et sans perfoelions étrangères, surtout si on n'y manque pas absolument des unes et des autres. En effet . c'est à rester confondu d'étonnement , quand on observe tous les pas (pie fait un voyageur curieux pour jeter les yeux sur des points de vue et pour étudier des découvertes qu'il aurait pu voir sans sortir de chez lui , comme disait très-bien Sancbo Pança à don Quichotte. Le siècle est si éclairé, qu'à peine s'il existe, dans quelque petit recoin de l'Europe, un soleil dont les rayons ne soient pas traversés ou échangés avec d'autres rayons. Les rameaux divers des connaissances ressemblent à la musique dans les rues des villes d'Italie; on vous joue gratis les plus lielles mélodies. Mais il n'y a pas de nation sous le ciel, et Dieu, à qui je rendrai compte un jour de cet ouvrage. Dieu m'est témoin que je parle sans ostentation; il n'y a pas. dis-je, une nation
sous le ciel qui soit plus féconde dans les genres variés de la littérature, de la poésie, de la science, des beaux-arts dans leurs variétés infinies, de la philosophie dans toutes les branches....
« Où donc allez-vous , mes chers compatriotes ?
— Nous n'allons pas, nous regardons cette chaise.
— Votre très-humble serviteur , leur répondis-jc
en sautant dehors et mon chapeau à la main. —
Nous avions envie de savoir, me dit l'un d'eux qui
était un voyageur curieux , ce qui occasionnait l<-
balancement de cette chaise. — C'était, dis-jr IVoi-
dément, l'agitation d'un homme qui écrivait une préface... —Je n'ai jamais entendu parler, dit l'autre, qui était un voyageur simple , d'une préface écrite dans une désobligeante. — Elle aurait été peutêtre plus vive, lui répond is-je, dans un vis-à-vis. »
Mais un Anglais ne voyage pas pour voir des Anglais.... Je me relirai dans ma chambre.
Je marchais le long du corridor , et il me semblait qu'une ombre plus épaisse que la mienne en obscurcissait le passage : celait effectivement M. Dessein en personne, qui, revenu de vêpres, me suivait
romplaisaminenl , le ch:qtcau sous le bras, pour me faire ressouvenir que je Pavais demandé. La
préface que je v enais d'écrire dans la désobligeante m'avait dégoûté de celte espèce de voiture, et M. Dessein ne m'en parla que par un haussement d'épaules, qui voulait dire qu'elle ne me convenait pas. Je jugeai aussitôt que le piivre véhicule devait appartenir à quelque voyageur naïf, qui l'avait laissé à la probité de M. Dessein pour en tirer ce qu'il pourrait. Il y avait quatre mois que la désobligeante était dans le coin de la cour : c'était le |K)int marqué où, après avoir fait son tour d'Europe, elle avait dû revenir. Lorsqu'elle en parfit, elle n'avait pas pu sortir de la maison sans èlre réparée; elle s'était depuis brisée deux fois sur le mont Cenis. Toutes ces aventures ne l'avaient pas améliorée, et son repos forcé dans le coin de la cour de M. Dessein ne lui avait pas été plus favorable. Elle ne valait pas beaucoup , mais encore valait-elle quelque chose.... Et quand quelques paroles peuvent soulager un pauvre diable, je hais souverainement l'homme qui en est avare...
Je dis à M. Dessein, en appuyant le bout de? mon index sur sa poitrine : « En vérité , si j'étais à votre place, je me piquerais d'honneur pour me défaire de cette désobligeât! te: elle doit vous faire des re-
proches toutes les fois que vous eu approchez.
— Mon Dieu! dit M. Dessein , je n'y ai aucun intérêt. — Excepté , dis-je, l'intérêt que des hommes d une certaine tournure d'esprit , M. Dessein, prennent dans leurs propres sensations. Je suis persuadé que pour un homme qui sent pour les autres aussi bien que pour lui-même, et c'est en vain que vous voudriez le nier, je suis persuadé que chaque nuit pluvieuse vous fait de la peine; vous souffrez, monsieur Dessein, autant que la désobligeante en question. »
J'ai toujours observé, lorsqu'il y a de Y aigre' doux dans un compliment , qu'un Anglais est en doute s'il se fâchera ou non. I n Français n'est jamais embarrassé : M. Dessein me salua.
« O qur vous diles osl bien vrai, Monsieur:
mais je ne ferais dans ce cas-là que changer d'inquiétude, el avec perte. Figurez-vous, je vous prie, mon cher Monsieur, si je vous vendais une voilure qui tombât en lambeaux avant que d'être à la moitié du chemin , figurez-vous ce que j'aurais à souffrir de la mauvaise opinion que j'aurais donnée de moi à un homme d'honneur, et de m'y être exposé visà-vis d'un homme d'esprit. »
La dose était exactement pesée au poids que j'avais prescrit; il fallut en passer par là... Je rendis à M. Dessein son salut; et, sans parler davantage de cas de conscience, nous allâmes droit à sa remise , pour voir son magasin de chaises.