‹ Voyage sentimental (volume 2)Chapitre 13 sur 57 · DANS LA RUE · texte numérisé non relu

DANS LA RUE

Le globe que nous habitons est apparemment une espèce de monde querelleur. Comment, sans cela, l'acheteur d'une aussi petite chose qu'une mauvaise chaise de poste, pourrait-il sortir dans la rue avec celui qui veut la vendre , dans des dispositions pareilles à celles où j'étais? Il devait tout au plus être question entre nous de régler le prix d'achat , et cependant je me trouvais dans la

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même position d'esprit, je regardais mon marchand de chaises avec les mêmes yeux de colère que si j'avais été en chemin pour aller au coin de Ilydc-Park me battre à l'épée avec lui. Je ne savais pas trop bien manier l'épée, et je ne me croyais pas capable de mesurer la mienne avec celle de M. Dessein; mais cela n'empêchait pas que je ne sentisse en moi les mouvements dont on est agité dans cette espèce de situation , je regardais M. Dessein avec des yeux perçants; je les jetais sur lui en profil, ensuite en face; il me semblait un Juif, un Turc; sa perruque me déplaisait; j'implorais tous mes dieux pour qu'ils le maudissent : je le souhaitais à tous les diables...

Le cœur doit-il donc être en proie à toutes ces «''motions pour un rien? Qu'est-ce donc que trois ou quatre louis que cet homme peut me faire payer de trop? Passion basse! me disais-je en nie retournant avec la précipitation naturelle d'un homme qui change subitement de façon dépenser; passion basse, vile, honteuse, lu fais ki guerre aux humains; ils devraient être «mi garde contre loi. « Dieu m en préserve! s écria-t-ellc en niellant la main sur son front...» Kt je vis, en me retour-

nant, la même dame que le moine avait abordée dans la cour. Elle nous avait suivis, M. Dessein et moi , sans que nous nous en fussions aperçus. « Dieu vous en préserve ! » lui dis-je en lui offrant la main. Elle avait des gants de soie noire, qui étaient ouverts au l>out des pouces et des doigts : elle accepta ma main sans façon , et je la conduisis à la porte de la remise.

M. Dessein avait donné plus de cinquante fois la clef au diable avant de s'apercevoir que celle qu'il avait apportée n'était pas la l>onne. Nous étions aussi impatients que lui de voir celle porte ouverte;

et si attentifs à l'obstacle, que je continuai à tenir cette main sans presque m'en apercevoir; si bien que M. Dessein me laissa avec la dame, sa main dans la mienne , et le visage tourne vers la porte de la remise, en nous disant qu'il serait de retour dans cinq ou six minutes.

Un colloque de cinq ou six minutes, dans une pareille situation , va bien plus vite que s'il durait cinq ou six siècles, le visage tourne vers la rue. Ce que l'on se dit, dans ce dernier cas, ne roule ordinairement que sur des objets et des événements extérieurs; mais quand les yeux, tout entiers à leur contemplation, se portent sur un point fixe, le sujet du dialogue ne vient uniquement que de nous-mêmes. Je sentis tout le danger de la position. Un seul moment de silence après le départ de M. Dessein m'eût été funeste ; la dame se serait infailliblement retournée. Je commençai donc la conversation sur-le-champ.

Comme je n'écris pas pour excuser les faiblesses de mon cœur , mais pour en faire le récit , je vais dire quelles furent les tentations que j'éprouvai dans cette circonstance de ma vie, et je les dirai

comme elles me sont venues, tout simplement.

LA PORTE DE LA REMISE

Quand je vous disais lout à l'heure que je ne voulais pas sortir de la désobligeante parce que je voyais le moine en conférence avec une dame qui venait d'arriver J'ai dilla vérité, mais non pas toute la vérité : pour tout dire, j'étais bien autant retenu par l'air et par la figure de la dame avec laquelle le moine s'entretenait. Je soupçonnais qu'il lui rendait compte de ce qui s'était passé entre lui et moi; c'était là un pur avertissement de ma conscience, mais, à tout hasard, j'aurais voulu voir le moine dans son couvent.

Lorsque le cœur devance l'esprit . il épargne au

VOYAGE SKNTI M KM A L. :»5

jugement bien des peines. J'étais déjà sur, même sans avoir vu son visage, que celle dame était au rang des plus In'lles créatures. Cependant je ne pensai plus à elle, et je continuai d'écrire ma préface.

L'impression que celle personne avait faite sur moi revint aussitôt que je la retrouvai dans la rue. L'air franc et en même temps réservé avec lequel elle me donna la main me parut une preuve d'éducation et de bon sens. Je sentais, en la conduisant, je ne sais quel repos autour d'elle, qui répandait le calme dans lous mes sens.

— Bon Dieu! me disais-jc, avec quel plaisir on mènerait une pareille femme avec soi autour du monde !

Je n'avais pas encore vu son visage; mais qu'importe? son portrait était achevé longtemps avant que je fusse arrivé à la remise. L'imagination m'avait déjà montré cette belle tète comme la lêle de quelque déesse retrouvée dans les ruines de Pompeï. C'était, à coup sûr, un peu plus qu'une simple mortelle. O imagination , la folle magicienne ! lu nous trompes sept fois par jour avec les portraits et tes images; mais aussi lu leur donnes tant de giàces et tant de charmes, ta couleur est si belle

Mi VOYAGE

et si limpide, les poitrails sont si vrais dans leur beauté idéale ! Qui doue oserait l'accuser de mensonge , et te dire : Va-l'en Y

Lorsque nous fûmes près de la |K)rle de la remise, la dame ôta son autre main de son front et le laissa voir. C'était une figure à peu près de vingtsix ans; une brune claire, piquante, sans rouge, sans poudre , accommodée le plus simplement du monde. A l'examiner en détail, ce n'était pas tout a fait une beauté; mais il y avait dans cette personne le charme qui , dans la situation d'esprit où je me trouvais, m'attachait beaucoup plus que la beauté. Elle était surtout intéressante; elle avait l'air d'une veuve qui vient de surmonter les premières impressions de la douleur et qui commence à s'habituer à sa liberté nouvelle. Mais, cependant, mille autres revers de la fortune avaient pu tracer les mêmes lignes sur son visage; j'aurais voulu savoir ses malheurs, et si le même bon ton qui régnait dans les conversations du temps d'Esdras eût été à la mode en celui-ci, je lui aurais dit : — Qiï as-tu ? et pourquoi cet air inquiet ? Qu'est-ce qui le chagrine? et d'où vient ce Irouble de Ion esprit *

En un mot, je me sentis de In bienveillance pour

elle , el je pris la résolution de lui faire tna cour d'une manière ou de l'autre; je sentais, en un mol, que j'étais déjà tout à ses ordres.

Telles étaient mes tentations,.., jetais tout dis- |K>sé à les satisfaire; vous savez comment on me laissa seul avec la dame, comment sa main resta dans la mienne, comment son visage était tourné vers la remise, et beaucoup plus près de la porte (pie la nécessité ne l'exigeait.

LA PORTE DE LA REMISE

— Madame, lui dis— je , en élevant légèrement sa main, voici un de ces événements qu'amène le hasard au gré de ses caprices ; il est le seul qui sache prendre ainsi par la main deux personnes absolument étrangères Tune a l'autre, de différents sexes et peut-être de différents coins du monde, pour les placer tout d'abord en présence, et d'une façon si cordiale, que l'amitié même en pourrait à peine faire autant, si elle l avait projeté depuis un mois.

— El votre réflexion sur ce point, Monsieur, m'avertit de tout l'embarras que vous a causé ceilr aventure.

Lorsque notre situation est telle que nous l'aurions souhaitée, rien n'est plus mal a propos que de parler des circonstances qui l'ont faite ainsi. — Vous remerciez la fortune, continua-t-elle, vous avez raison; le cœur le savait, et il était content. Il n'y avait qu'un philosophe anglais qui pût en avertir l'esprit.

En me disant cela, elle dégageait sa main avec un coup d'œil qui me parut un commentaire suffisant sur le texte.

Je vais donner une misérable idée de la faiblesse de mon cœur, en avouant que j'éprouvai une peine que des causes peut-être l)eaucoup plus graves n'auraient pu me faire ressentir. La perte de cette main me causait une grande honte, et la manière dont je l'avais perdue était loin de calmer la blessure. Je sentis alors, plus que je n'ai jamais fait de ma vie, combien il est humiliant de s'avouer les défaites de son esprit.

Mais de pareilles victoires ne donnent qu'un triomphe momentané: un cœur vraiment féminin

n'en jouit pas longtemps. Cinq ou six secondes changèrent la scène : la dame appuya sa main sur mon bras pour achever sa réplique , et je me remis, sans savoir comment, dans ma première situation.

J'attendais quelle me parlât..., elle n'avait plus rien a dire.

Je donnai alors à la conversation un autre cours. Évidemment je n'avais pas deviné tout d'àbord l'esprit , la grâce et l'atticismc de la jeune femme. Elle tourna son visage vers moi, et je m'aperçus que le feu qui l'avait animée pendant qu'elle me parlait s'était évanoui ; ses muscles s'étaient relâchés; je retrouvais ce même air de peine qui m'avait intéressé du premier coupd'œil. Qu'il était triste de voir cet esprit fin et délicat en proie à la douleur ! Je la plaignis de toute mon Ame. Ce que je vais dire paraîtra peut-être ridicule aux cœurs endurcis; mais, en vérité, j'aurais pu en ce moment la prendre et la serrer dans mes bras, quoique dans la rue , et sans rougir.

Mes doigts serraient les siens , et le battement de mes artères, qui s'y faisait sentir, lui apprit ce qui se passait en moi.... F.lle baissa les yeux...; un moment do silence s'ensuivit.

Je craignis d'avoir fait, dans tel intervalle , quelques légers efforts pour serrer sa main davantage; ear j'éprouvai une sensation pins subtile dans la mienne; ee n'était pas un mouvement pour retirer sa main.... mais c'était comme si la pensée lui en venait, et je l'aurais infailliblement perdue une seconde fois, si l'instinct, plus que la raison, ne m'eût suggéré fort à propos une dernière ressource dans ces sortes de périls : c'était de la tenir si légèrement , qu'il semblait que j'étais sur le point de lui rendre sa liberté de mon propre gré . et c'est ainsi qu'elle me la laissa jusqu'à ce que M. Dessein fût de retour avec la clef de la remise. Cependant je me mis à réfléchir sur les moyens d'effacer les mauvaises impressions qu'aurait pu faire sur son esprit mon histoire avec le pauvre moine, si tant est qu'elle la sût déjà.

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