‹ Voyage sentimental (volume 2)Chapitre 25 sur 57 · LE MARI · texte numérisé non relu

LE MARI

J'en étais à la vingtième pulsation, et je voulais aller jusqu'à quarante, quand le mari parut à l'improviste et dérangea mon calcul. « Que rien ne vous dérange , c'est mon mari , » me dit-elle. Je recommençai à compter. « Monsieur est assez complaisant , ajoula-l-elle lorsqu'il passa près de nous, pour prendre la peine de me tâter le pouls. » Le mari ôta son chapeau, me salua , et me dit que je lui faisais trop d'honneur. Il remit son chapeau, et s'en alla.

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« Bon Dieu ! ni ccriai-je en moi-même . csl-il bien |K)ssil>lo que ce soit là son mari ! >»

Une foule de gens savcnl, sans doule, ce qui pouvait nf autoriser à faire celte exclamation ; que

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ceux-là ne se lâchent pas si je vais l'expliquer à ceux qui l'ignorent.

A Londres, un marchand ne semble faire avec sa femme qu'un seul et môme tout. Il arrive parfois, en commençant, que celui-ci est d'abord plus beau et plus intelligent que celui-là; mais bientôt chacun apporte franchement tout ce qu'il a dans la communauté , et , le tout une fois bien mêlé , la composition conjugale est complète.

A Paris, au contraire, rien n'est plus différent de. la femme que son mari , et réciproquement ; chacun garde obstinément ce qu'il a en propre, et comme d'ailleurs la puissance législative et exécutive de la boutique n'appartient point au mari , le mari s'y montre rarement...; il se tient dans f arrière-bon lique ou dans quelque chambre obscure, tout seul, enfermé dans son bonnet de nuit ; enfant brut de la nature , il reste tel que la nature l'a fabriqué.

A Paris, où les femmes ont tous les droits du monde , excepté le droit d'être roi et pair de France, la boutique est devenue le royaume des femmes; elles, alors, par les grâces naturelles de leur instinct et par le frottement du va-et-vient

universel , ressemblent à ces cailloux informes qui , frottés les uns contre les autres , dans le flux et le reflux de la mer , prennent parfois le poli du diamant... Quant au mari, il ne vaut pas beaucoup mieux que le caillou brut que vous foulez aux pieds.

Très-certainement il n'est pas bon que l'homme soit seul... Il est fait pour l'association et pour les doux épanchements. Et en preuve, admirez l'influence toute-puissante des hommes les uns sur les autres...

«Comment trouvez-vous, Monsieur, que bat mon pouls? — Il est aussi doux , lui dis-je en la regardant tranquillement, que je me l'étais imaginé. » Elle allait me répondre quelque chose de bienveillant ; mais le garçon entra avec le paquet de gants. « A propos, dis-je, je voudrais en avoir une paire ou deux. »

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