‹ Voyage sentimental (volume 2)Chapitre 24 sur 57 · LA PERRUQUE · texte numérisé non relu

LA PERRUQUE

Entre alors le perruquier. Il jetle un coup d'œil sur ma perruque, et refuse net d'y toucher. C'était une chose au-dessus ou au-dessous de son art. «Comment donc faire? lui dis-je. — Monsieur, il faut en prendre une de ma façon..., j eu ai là do toutes prêtes.

— Mais je crains , mon ami , lui dis-je en examinant la perruque qu'il me montrait, que cette boucle ne se soutienne pas... — Vous pourriez, me dit-

il , la tremper dans la mer, elle ne se redressera il pas ! »

Tout se mesure sur une grande échelle dans cette ville, me disais-je. Le plus exalté de nos perruquiers anglais n'aurait jamais répondu que ceci : « Trempez-moi cette perruque dans un seau d'eau! » Quelle différence, cependant, entre les deux comparaisons. C'est la différence du temps à l'éternité.

Je l'avoue sans peine, je déteste toutes les conceptions froides et flegmatiques, et toutes les idées médiocres et bourgeoises qui en sont la conséquence. Je suis ordinairement si frappé des gran-

des œuvres de la nature, que si j'avais été toujours le maître de choisir mes métaphores, je n'aurais jamais eu d'autre point de comparaison qu'une montagne, pour le moins. Tout ce qu'on peut dire contre le sublime qui se fabrique en France, et en prenant pour exemple celle mer et cette mèche de cheveux, c'est que, (liez nus voisins , la grandeur consiste plus dans le mot que dans la chose. Sans doute , la mer remplit votre esprit d une idée vaste; mais Paris est si avant dans les terres, qu'il n'y avail pas d'apparence que

je prisse la poste pour aller, à cent milles «le là, faire l'expérience dont nie parlait le perruquier. Ainsi à lout prendre, el avec l'air tle dire l»e:iueoup, l'habile artiste ne me disait rien.

I n seau d'eau fait, sans contredit, une triste ligure à côte de la mer; mais le seau d'eau a l'avantage d'être sous la main, et l'on y peut tremper la iKHicleà l'instant même.

Disons vrai : l'expression française va toujours plus loin qu'on ne peut aller... Notez bien que. | m Mil" arriver à celte conclusion . j'ai été obligé d'y penser à deux fois.

Je ne sais si je me from|te, mais il me semble que c'est justement à ces riens-là que se retrouvent les signes dislinclifs des nations el de leurs carac tères, et non pas dans les affaires les plus importantes de l'Étal, qiiine regardent d'ordinaire que les plus grands seigneurs. Or, les hommes qui règlent les affaires humaines sont presque tous les mêmes chez tous les peuples; ils parlent la même langue, ils obéissent aux mêmes préjuges, el je ne donnerais pas douze sous pour avoir le choix entre tous...

Le |MMTiiquier resla si longlemps à accommoder

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ma perruque , qu il éiail ii*op lard, à mon sens, pour me présenter chez madame de H... Opendant . quand un homme est une fois habillé pour sortir, il ne peut guère se livrer à des réflexions sérieuses. Je pris par écrit le nom de l'hôtel de Modène , où j'étais logé, et je sortis sans savoir ou j'irais. « J'y songerai . en marchant.... »

LK POl I.S.

Les petits agréments de la vie on rendent le cheniin plus facile el plus aimable. La grâce et la beauté sont les plus dignes encouragements de l'amour; on les suit sans le vouloir, sans le savoir, et l'on arrive de compagnie.

« Je vous prie. Madame, d'avoir la bonté do nie dire par où il faut prendre pour aller à XOpéin- Comique? — Très- volontiers, Monsieur, » dit-elle on (|uitlant sou ouvrage.

J'avais déjà jeté les yeux dans cinq ou six Ih»m tiques où je cherchais une ligure assez avenante nom* bien prend te ma question. Ce n'était donc

|ms au hasard ({tic je mVlnis enlin décidé à demander mon chemin.

La jeune femme était assise sur une chaise basse

dans le fond du magasin, tout en face de la porte, el elle brodait des manclieltes...

«Très-volontiers,» dit-elle en posanl son ouvrage sur une chaise à côté d'elle, el elle se leva d'un air si aisé, si gracieux! J'aurais dépensé cinquante louis dans sa boutique, que l'aimable femme n'aurait pas pu me témoigner autrement

combien j'avais été le bienvenu.

«Écoulez, me dit-elle en me montrant la rue qu'il fallait prendre, vous allez tourner à votre gauche... Mais prenez garde... , il y a deux rues; c'est la seconde rue... Vous la suivrez jusqu'à l'église; et, l'église passée, vous prendrez la rue à droite , cette rue vous conduira au bas du Pont- Neuf; vous traversez le Pont-Neuf et.. . mais vous ne trouverez personne qui ne se fasse un vrai plaisir de vous montrer le reste du chemin. »

Elle me répéta ses instructions à trois reprises, avec autant de patience et de l>onté la troisième fois que la première. Pour peu (pi on puisse juger de la bienveillance d'une personne par la douce éino-

lion de son visage, colle femme, à coup sûr, avait à cœur «le me inellre dans le droit chemin.

Klle u était guère au-dessus de l'ordre des griseltes, et clic était charmante; mais je ne veux pas croire que j'aie été plus sensible à sa beauté qu'à sa politesse hospitalière. La seule chose dont je me souvienne liien. c'est que je la regardai de

nies deux yeux en lui disant combien je lui étais obligé . el je réitérai nies remerciements autaul île lois qu'elle avait pris la peine île m indiquer mon chemin.

Je n'étais |>as à dix pas dans la rue, que j'avais déjà oublié toutes mes indications... Kn retournant la tète, je vis la jeune femme qui était encore sur le' seuil de sa porte. pour se bien assurer que je prenais le l>on chemin. Alors je revins sur mes pas. « Est-ce à droite? est-ce à gauche?... J'ai loin oublié , répondis -je. — Kst-il possible ? dit-elle en souriant. — Cela n'est que trop possible, Dieu merci, et c'est ce qui arrive toujours quand on l'ail moins d attention aux avis que l'on reçoit qu'à la personne qui les donne. »

Ce que je disais là était vrai : elle le prit comme toutes les femmes prennent les choses qui leur sont dues... Klle me lit une légère révérence.

« Attendez, me dit-elle en mettant sa main sur mon bras pour me retenir, justement je vais envoyer mon garçon dans ce quartier-là pour porter un paquet; donnez-vous la peine d'entrer; le garçon sera prêt daus l'instant, et vous accompagnera jusqu'à l'endroit même où vous voulez aller.»

Elle» cria à son garçon . qui était dans l'arrièreboutique, de se bâter, et j'entrai avec elle. Les manchettes qu'elle brodait étaient encore sur la chaise où elle les avait mises , je les prisa la main, je m'assis sur la chaise ; elle-même prit place sur une chaise basse, à coté de moi.

« Le garçon sera prêt dans un moment . Monsieur, me dit-elle. — Et moi, repris-je, je voudrais vous dire tout de suite combien je suis touché de toutes vos politesses. Il n'est personne qui ne puisse, par hasard, faire une action qui annonce un bon naturel; mais quand les actions de ce genre se renouvellent à chaque instant, il y faut mettre un bon caractère, à coup sur. Si le sang qui passe dans le cœur est le même que celui qui coule vers les extrémités, je suis sûrqu il n'y a point de femme dans le monde qui ait un meilleur pouls que le vôtre. — Tàtez-4e, dit-elle en me tendant le bras. » Je me débarrassai aussitôt de mon chapeau: je pris ses doigts d'une main, et j'appliquai sur l'artère les deux premiers doigts de l'autre main.

Que n'as-tu passé en ce moment, mon cher Eugène! Tu m'aurais vu en habit noir, et dans

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une attitude «rave, aussi atlcntivcmenl occupé à compter les battements de son pouls, que si j'eusse guetté le retour du flux et du reflux delà lièvre. Tu aurais souri, à coup sûr, et peut-être m'aurais-lu lait quelque bonne inorale sur ma nouvelle profession... Hé bien! je t'aurais laissé rire et sermonner à ton aise... Crois-moi, mon cber Eugène, t'aurais-je dit, il y a déplus mauvaises occupations dans le monde que celle de làler le |>ouls d une femme... Oui... ; mais le pouls d'une grisetle, et dans une lioulique ouverte à tous les vents!... Ah! mon pauvre Yorick!

Kl) ! tant mieux donc ! Pourvu «pie je ne me reproche rien à moi-même . que m'importe le jugement de l'univers?

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