L'HOTEL A PARIS
Or, loule telle assurance cl relie façon cavalière do irailer la Bastille, loul cela, c'était pour w |K)inl inquiéter ee pauvre LaHeur. Je poussai la précaulion jusqu'à paraître plus gai que d'habitude, et pendant tout le souper nous causâmes de Paris, de l'Opéra-Comique, de tout, excepté do la Bastille. La fleur, lui aussi.de son côté, avait été à
VOVAtiE SENTIMENTAL. H>!>
lOpéra-Comique, cl il m'avait suivi jusqu'à la boutique du libraire. Mais, lorsqu'il me vit sortir avec la femme de chambi'C et cheminer avec elle le long du quai , il jugea inutile d'aller plus loin , et . sans se permettre de trop longues réflexions , il revint en toute hâte à l'hôtel; là il avait appris, le premier, toute cette inquiétude de la police à propos de mon séjour à Paris.
Quand ileutôté le couvert, je dis à Latlcur d'aller souper à son tour, et, resté seul, je me mis à songer presque sérieusement à ma situai ion.
Oh ! c'est ici , mon cher Eugène , que tu vas sourire! Te souviens-tu de notre petit dialogue à l'instant de mon départ? mais, Eugène, c'est à moi à m'en souvenir.
Eugène, sachant que je n étais guère plus chargé d'argent que de prévoyance, m'avait pris à part pour me demander l'état de mes finances. Je lui montrai ma bourse. « IV est-ce que cela? dit Eugène avec un petit signe de tète plein de doute et d'amitié ; mais avec si peu d'argent tu n'iras pas à moitié chemin. Allons, prends ma bourse, et avec la tienne ce ne sera pas encore assez pour aller bien loin. — Je t'assure, Eugène, que j'ai
bien assez d'argent pour ce que je veux faire. — Non, je connais mieux que toi le pays où lu vas voyager, disait Eugène. — Oui, peut-être si j'étais un autre homme, mon cher Eugène; mais songe donc que je ne serai pas trois jours à Paris sans être logé, nourri et servi à la Bastille, aux frais du roi , pendant six mois au moins. — Mille pardons, reprenait Eugène, assez sèchement , je n'avais pas pensé à celui-là. »
Et voilà cependant que ma plaisanterie me pendait à l'oreille.
Mais, soit folie, indifférence, philosophie, entêtement , ou je ne sais quelle autre cause, tout en convenant à part moi que la chose prenait une tournure Irès-fàcheuse, il m'était impossible de la traiter d'une façon moins leste qu'avant mon départ.
La Bastille!... mais si c'est là un mot gros d'épouvante, l'épouvante n'est que dans ce mot-là: la Bastille. Il n'y a qu'à bien s'entendre sur les mots, et tout effroi va disparaître : qui dit la Bastille dit une tour, qui dit une tour dit une maison dont on ne peut pas sortir..., la maison d'un goutteux, par exemple. Que le ciel les prenne en pitié ! Les goutteux ne sont-ils pas. deux fois par an, déte-
nus, emprisonnés, enchaînés dans leur maison? A lout prendre, avec neuf francs par jour, des plumes, de l'encre , du papier et de la patience, on peut fort bien vivre un mois ou six semaines sans sortir. C'est un si bon compagnon qu'une conscience tranquille! On ne sort que plus sage et meilleur.
Ce petit à-parle me mit du calme dans le sang et dans le cœur, cl, très-heureux de mon raisonnement, je sortis de ma chambre pour aller dans la cour je ne sais plus pour quel motif. « Je déleste, me disais-je, le noir en toutes choses, et je n'envie point l'art de peindre en laid, même les maux de la vie. L'esprit humain est ainsi fait, il s'amuse à grossir les objets, à les rendre bieu horribles et à s'en faire peur; si par hasard toute cette fantasmagorie terrible vient à disparaître, aussitôt, non-seulement la peur s'en va, mais encorda prudence.... Il est vrai, et je parlais ainsi pour ôter à ma proposition ce qu'elle avait de trop absolu, il est vrai que, vue dans sa masse, la Bastille est un piège qui n'est pas à mépriser; mais retirez-lui ses tours , comblez ses fossés , ouvrez ses |>ortes , figurez-vous que vous êtes forcé d'ha-
biler là-dedans, non pas par la volonté du lieutenant de police, mais bien par la nécessité de quelque maladie qui vous y relient, soudain la peur s'évanouit, et le mal s'en va avec la peur. «Ainsi je raisonnais avec moi-même, lorsqu'au milieu de mon beau monologue je fus arrêté par une
petite voix plaintive : on eût> dit un enfant qui se plaignait de nr pas pouvoir sortir. Je regardai
aux deux bouts du corridor sans voir personne, et, ne découvrant ni homme, ni femme, ni enfant , je cessai de m'occuper de la plainte invisible.
Mais à peine fus-je revenu à la même place, que la même voix répéta deux fois les mêmes paroles. . . Je levai les yeux , et je vis un sansonnet renfermé dans une petite cage... Je ne peux pas sortir, je ne peux pas sortir..., disait le sansonnet d une voix plaintive.
Je m'arrêtai pour contempler l'oiseau tout à mon aise. A chaque personne qui passait dans h* corridor il adressait les mêmes plaintes , en voletant de leur côté dans sa cage... : Je ne peux pas sortir. « Oh ! je vais à ton aide , m ceriaî-je ; je te
ferai sortir, coûte que coûte » \ja porte de la
cage était du côté du mur, et encore était-elle si fort entrelacée avec du fil d'archal , qu'il était impossible de l'ouvrir sans mettre la cage en morceaux... Je ftis forcé d'y employer les deux mains.
L'oiseau volait à l'endroit même où je m'efforçais d'ouvrir une brèche. 11 passait sa tête à travers le treillis, et avec la tête il présentait le reste
du corps, tant il était impatient de liberté « Je
crains bien, pauvre petit captif, lui disais-je. de ne
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pouvoir te rendre libre... — Mon, disait-il, je ne peux pas sortir. ...Je ne peux pas sortir
Je l'avoue, jamais nies sympathies ne furent plus tendrement excitées, jamais accident plus singulier ne vint remuer plus vite la sollicitude de mon esprit. Evidemment, ce n'était pas là une plainte sincère, c'était tout au plus une douleur notée à l'avance; mais ces notes plaintives étaient si conformes à l'accent de la nature, quelles renversèrent tout d'un coup la Bastille libre et riante que je venais d'élever dans le pays des chimères...
Déguise-toi comme tu voudras, captivité, tu seras toujours la captivité, c'est-à-dire une coupe amère; et quoique des millions de mortels, dans tous les siècles, aient été abreuvés de ta liqueur empoisonnée, le breuvage n'en est pas moins mortel. Toi seule, ô ma déesse bienveillante , que la terre invoque, toi seule, ù Liberté! que nous adorons tous à la face «lu ciel aussi bien que dans notre conscience , toi seule lu tiens à la main une coupe brillante toute remplie de chastes enivrements. 0 ma déesse à la robe blanche , que nulle teinte étrangère ne peut souiller! ô ma reine au sceptre d'or! le berger qui te possède
est plus heureux, en mangeant son pain noii\ que le puissant monarque qui te cherche en vain dans sa cour. « Mon Dieu!... m'ccriai-je en tombant à genoux sur la dernière marche de l'escalier, accorde-moi seulement la santé, dont tu es le grand dispensateur, et donne-moi la liberté pour compagne; après quoi, que fa volonté soit faite; laisse tomber les couronnes et les mitres sur les tètes de ceux qui n'ambitionnent que cela. >»