‹ Voyage sentimental (volume 2)Chapitre 32 sur 57 · LE CAPTIF · texte numérisé non relu

LE CAPTIF

Le souvenir du pauvre sansonnet dans sa cage me poursuivit jusque dans ma chambre ; je m'approchai de la table, et, la tète appuyée sur ma main, toutes les douleurs d'une prison se retracèrent à mon esprit. J'étais dans mes noires humeurs, et je m'y abandonnai entièrement.

Pour commencer, je me représentai les millions d'hommes comme moi qui étaient nés tout exprès

YOYAtiE SENTIMENTAL. »T7

pourètredos esclaves... Mais connue celle pointure quelque louchante qu elle fui, n'était pas en rap- |>orl avec la situation de mon esprit , et connue la multitude de ces tristes groupes ne faisait que me distraire», je quittai la foule des esclaves pour ne nf occuper que d'un seul captif; je me représentai un seul malheureux prisonnier enseveli dans son cachot... Je le regardai à travers sa porte grillée; triste image ainsi dessinée à la sombre lueur qui se projette dansée triste souterrain.

IVabord, je me mis à étudier ce corps ou plutôt ce cadavre vivant, à demi usé par les ennuis de l'attente et de la contrainte, et je compris en son entier cette cruelle maladie du cœur qui provient de l'espoir différé; je le vis, en l'examinant de plus près, presque entièrement défiguré : il était pâle et miné par la lièvre; depuis trente années, tout autant, son sang n'avait point été rafraîchi par la douce influence des vents du Midi. Il n'avait vu ni le soleil ni la lune (tendant tout <•<• temps-là. Ni amis ni parents ne lui avaient l'ail entendre les doux sons de leurs voix à travers ces barreaux de fer. — Ses enfants...

Ici mon neur commença à saigner, et je fus

I7S VOYATiE

force rte jeter les yeux sur une antre partit* «lu tableau.

Mon prisonnier « ; i:iit assis sur un peu de paille dans le coin le plus recalé <lu cachot; relie paille lui servail tour à tour de litière el do fauteuil. Au cheveî dece lit funèbre, vous pouviez distinguer.

en guise de calendrier, un tas înerlc de petits morceaux de bois, sur lesquels il avait marqué, par des tailles, les longs cl lugubres jours passés entre ces sombres murailles. A celte heure encore, il tenait dans ses mains un de ces brins funestes, et, avec un clou rouillé, il ajoutait, par une nouvelle entaille.

SENTIMENTAL HiJ

un autre jour tic misère à tous ces jours de misère. Kt comme je m'étais placé involontairement, comment dirai -je? non pas devant son soleil . mais devant ce nuage moins noir que le reste qui lui servait de soleil , il leva vers les barreaux de sa prison des yeux éteints par le désespoir, il les baissa ensuite, secouant la tète et continuant sou travail de douleur. Son œuvre accomplie, il plaça celte nouvelle épine de son calendrier sur les ronces sanglantes entassées autour de lui, et ses chaînes se firent entendre: ou eût dit un écho de

son cœur!.. Il poussa un profond soupir Le 1er

qui l'entourait me semblait pénétrer dans son àme... Je fondis en larmes... Quel abîme je venais de creuser!.. Je ne pus soutenir plus longtemps la vue de celle misère que je m'étais faite à moimême... Je me levai en sursaut... j'appelai Lalleur, et je lui demandai pour le lendemain un carrosse de remise, à neuf heures précises.

« J'irai me présenter directement à M. le dur de Choiseul. »

Lafleur n'eût pas mieux demandé que de me mettre au lit, mais le brave garçon eût été frappe, h coup sûr. (\r la tristesse <\c mou visage: je ne

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