L'ÉPÉE
Quanti les empires les plus puissants oui leurs laques de décadence, et tombent, comme toutes les choses d'ici-bas, des plus illustres hauteurs dans le plus triste abaissement, je ne m'arrêterai pas à rechercher pour quelles causes la maison d'E.... en Bretagne, était insensiblement tombée dans la ruine. D'abord le marquis d'E.... avait courageusement lutté contre la mauvaise fortune; il avait défendu pied à pied l'honneur extérieur de sa Camille; il s'était imposé les plus cruelles privalions pour conserver encore aux yeux du monde
VOYAliK SEMIMKNTAL 197
quelque reste de l'éclat dont avaient brillé ses ancêtres: mais enfin cette» lutte était devenue impossible , il fallait s'avouer vaincu. A peine s'il lui restait de quoi vivre , comme un bourgeois, de son pain de chaque jour. D'ailleurs, il avait deux (ils qui portaient son nom, et qui demandaient à leur père de les pousser dans le monde. Mais comment faire? On était en paix, et il n'y avait rien à faire par l'épée. — L'économie toute seule « ; lait un triste moyen... Restait le commerce.
Or, le marquis d'E.... était Breton : dans toute autre province de France, se livrer au commerce c'était flétrir dans sa racine l'arbrisseau que son orgueil et son affection voulaient couvrir de nouvelles fleurs. — Heureusement que c'est un des privilèges de la Bretagne que le commerce n'y fait pas déroger. — Heureux et loyal privilège , celuilà, qui sauve la noblesse de la misère ! LesKtals, justement, étaient assemblés à Rennes ; le marquis en prit occasion de se présenter au sénat de la province, suivi de ses deux fils. Là, il fit valoir avec dignité la faveur de cette ancienne loi du duché' de Normandie, qui, bien que rarement invoquée, n'avait rien perdu de son autorité. — 11 ôla son
épée de son coté. « Tenez, dit-il, prenez-la , soyezen les fidèles dépositaires, jusqu'à ce qu'une meilleure fortune nie mette en état de vous la redemander et de m'en servir avec honneur.
Le président prit l'épée.— Le marquis attendit quelques miimtesjusqu à ce qu'elle fût déposée dans les archives des Etats, et il sortit de l'assemblée.
Il s'embarqua le lendemain, avec toute sa famille, pour la Martinique. Une application assidue au commerce pendant dix-neuf ou vingt ans , et quelques legs inattendus de plusieurs branches éloignées de sa maison . lui rendirent de quoi soutenir sa noblesse ; en conséquence, il revint en Bretagne pour reprendre son épée.
En ma qualité de voyageur sentimental , j'eus le bonheur de me trouver à Rennes le jour de celte réclamation solennelle. — Oui, solennelle , on peut le dire: et quel autre nom lui donner, en effet?
Le marquis, tenant sa femme par la main, parut au milieu de l'assemblée; son fils aîné conduisait sa sœur; le cadet était à coté de sa mère. Un mouchoir cachait les larmes de ce bon père.
Le silence le plus profond régnait dans le sénat. A peine entré, le marquis remit sa femme aux
soins do son plus jeune lils et de sa fille, puis, arrivé au fauteuil du président, il lui redemanda son épée. A l'instant mémo son épée lui fut rendue. Alors il eût fallu voir le digne vieillard retirant la noble lame du fourreau où elle était depuis vingt ans ! — Figurez-vous un ami qu'on retrouve, la joie dans les yeux et dans le cœur. — Il la regarda longtemps avec soin, du bout de l'épée à la poignée. C'était bien on effet sa bonne épée; seulement, un pou do rouille s'était amassée vers la pointe. —Il la porta à ses yeux , et sur cotte rouille je vis ou je crus voir une larme tomber; ce qui est sûr. c'est que le marquis parla en ces termes :
« Je trouverai, dit-il, quelque autre moyen de rendre à cette lame tout son éclat. »
Il remit l'épée dans le fourreau, et, saluant modestement rassemblée, il se retira avec sa femme, sa fille et ses deux fils.
Certes, je ne suis pas un envieux, mais combien je lui enviai ses émotions !
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