‹ Voyage sentimental (volume 2)Chapitre 35 sur 57 · LE PÂTISSIER DE VERSAILLES · texte numérisé non relu

LE PÂTISSIER DE VERSAILLES

Je n'étais pas à moitié chemin de l'hôtel du Cordon-Bleu que déjà j'avais changé d'idée. « Puisque aussi bien me voici à Versailles, il ne m'en coûtera pas davantage de parcourir la ville. » Je lirai le cordon, et j'ordonnai au cocher de me promener par quelques-unes des principales rues. « Cela sera bientôt fait, ajoutai— jo . car je suppose que la ville n'est pas fort grande. — Pardonnez-moi. Monsieur, la ville est fort grande, et même elle est

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des plus belles. La plupart des grands seigneurs «le la cour ont leur hôtel à Versailles. » A ee mol d'hôtels, je nie rappelai aussitôt le comte de H.... dont le libraire du quai de Conti m'avait dit tant de bien la veille, a Hé! pourquoi n'irais-je pas chez un homme qui a une si haute idée des livres anglais et des Anglais? Je lui raconterai mon aventure. » Je changeai donc d'avis une seconde fois; même, à la rigueur, c'était la troisième, puisqu'en effet mon premier désir avait été de faire une visite à madame de R. ., rue des Saints-Pères, à telles enseignes, que j'avais chargé sa femme de chambre de prévenir sa maîtresse que je me rendrais chez elle ce malin même. Mais quoi ! ce n'est pas moi qui règle les circonstances, ce sont les circonstances qui me gouvernent. Ayant donc aperçu de l'autre côté de la rue un homme qui portait un panier, et qui paraissait avoir quelque chose à vendre, je dis à Lafleur d'aller demander à cet homme où demeurait M. le comte de B....

Lafleur revint en toute hâte, et , la surprise sur la figure, il m'apprit que ce marchand était un chevalier de Saint-Louis qui vendait des petits pâtés... « Quel conte nte fais-tu là ! mais c'est impossible .

Laflcur! — Je ne puis, Monsieur, vous expliquer la raison de ce que j'ai vu; mais la chose est ainsi ; j'ai vu la croix de chevalier attachée à la boutonnière avec un ruban rouge ; j'ai vu le panier et j'ai vu les petits pâtés, il est impossible que je me trompe en tout ceci. »

l'n si grand accident dans la vie d'un homme est bien fait pour éveiller toutes les sympathies. C'est surtout à ces moments-là que l'on rougirait de n'être qu'un simple voyageur curieux. Du fond de mon carrosse, je regardai ce gentilhomme; plus je l'examinais, plus je le voyais planté là avec sa croix et son panier, et plus je sentais mon esprit et mon cœur s'animer; enfin, je descendis de la voilure, et j'allai droit à lui.

Il était entouré d'un tablier blanc qui lui tombait au-dessous des genoux. Sa croix pendait au-dessus de la bavette. Son panier, rempli de petits pâtés, était couvert d'une serviette ouvrée. Il y avait au fond de la corbeille une autre serviette toute blanche; tout cela était d'une propreté si recherchée , qu'il y avait pour le moins autant de sensualité gourmande que de rharilé chrétienne à manger de ses petits pâtés.

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Il ne les offrait à personne, mais, sans mol dire, il se tenait dans P encoignure d'un hôtel, attendait! les chalands.

Il était âgé d'environ cinquante ans. — Chose faeile à croire, sa figure était calme, mais presque sévère. — Je m'adressai à sa corbeille plutôt qu'à lui. Je levai la serviette, et je pris un petit pàlé en le priant, d'un air louché, do ni' expliquer ce phénomène.

Il me dit en peu de mots qu'il avait passé sa jeunesse à la guerre, qu'il y avait mangé son modeste

patrimoine, qu'il avait obtenu une compagnie et la croix ; mais , à la conclusion de la dernière paix, son régiment fut réformé, et lui. aussi bien que ses camarades, il avait été renvoyé sans pension. Maintenant il se trouvait sans amis, sans argent, et bien réellement, ajouta-t-il en montrant sa croix, sans autre chose (pie ceci. — A ce récit du pauvre chevalier, je me mis à le plaindre , mais lorsqu'il ajouta ce qui suit , je me pris à l'estimer :

« I,e roi, dil-il, est un prince aussi bon que généreux, mais il ne peut récompenser ni soulager tout le monde : mon malheur, à moi, c'est de n'avoir pas été sous les yeux de Sa Majesté. — Je suis marié. — Ma femme, que j'aime et qui m'aime, a cm pouvoir mettre à prolit le petit talent qu'elle a de faire de la pâtisserie, et j'ai pensé, moi , qu'il n'y avait point de déshonneur à nous préserver tous deux des horreurs de la misère en vendant les petits pâtés qu'elle fait si bien ; la Providence ne nous a pas indiqué, pour vivre, un meilleur moyen que celui-là. »

Telle fut cette histoire ; mais elle a eu une conclusion digne du roi de France, et vous êtes de trop l>onnes gens pour que je vous la laisse ignorer :

voici donc ce qui arriva au pauvre chevalier de Saint-Louis, huit ou neuf mois après:

— 11 se tenait ordinairement près de la grille du château. Sa croix attira les regards de plusieurs personnes qui eurent la même curiosité que moi, et il leur raconta la même histoire, avec la même modestie : l'histoire alla jusqu'au roi. Sa Majesté apprit que c'était un brave officier qui avait mérité l'estime de tout son corps, et il mit fin à son petit commerce en lui donnant une pension de quinze cents livres.

J'ai raconté celte première anecdote dans l'espoir qu elle plairait au lecteur : je le prie de me permettre, pour ma propre satisfaction, d'en raconter une seconde, dont le héros est un officier du roi. Les deux histoires s'expliquent très-bien l'une par l'autre, et ce serait grand dommage de les séparer.

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