‹ Voyage sentimental (volume 2)Chapitre 38 sur 57 · SENTI M KM' AL · texte numérisé non relu

SENTI M KM' AL

cliinals, «le la religion et des mœurs, tanl d'heureuses qualités |>our en faire mon protit !

« C'est justement pour cela que je suis venu à Paris: c'est pour la même raison, monsieur le comte . que je n'ai pas encore été voir le Palais- Royal, le Luxembourg, la colonnade du Louvre, toutes vos merveilles; comme aussi je n'ai pas été tenté d'ajouter quoique nom inconnu au catalogue anglais de vos tableaux, de vos statues, de vos églises; — je me représente une belle personne comme un temple dans lequel je voudrais entrer pour en voir les traits originaux et les légères esquisses, bien supérieurs, selon moi, même à la Transfiguration de Raphaël.

« Telle est ma passion, et cette passion est égale à tout l'amour (fui se peut ressentir pour les beaux-arts. Celle passion -là m'a conduit loin de chez moi, en France, et de France elle me mènera, j'espère, beaucoup plus loin. C'est un voyage paisible que fait le cœur à la |>oursuile des honnêtes et chastes émotions de la nature: c'est la science divine de s'aimer les uns les autres un peu mieux, un peu plus que nous ne faisons. »

•2(Hi VOYAGE

Le comte nie dit des choses fort obligeâmes à te sujet; il ajouta poliment qu'il était très-redevable à Shakspeare de lui avoir fait connaître nu homme tel que moi. « Mais, à propos, dit-il, ce Shakspeare est si préoccupé de ses grandes pensées, qu'il a oublié, c'est une bagatelle, de nie dire votre nom. Vous voilà donc dans la nécessité de vous nommer vous-même. »

Rien ne m'embarrasse plus que d'être obligé de dire moi-même, h quelqu'un, qui je suis. — Je parle plus aisément d'un autre que de moi-même; et j'ai souvent souhaité de pouvoir faire ma propre exhibition en nu seul mol, pour en finir. — Ce lut le seul moment et la seule occasion dans nia vie

où je pus nie satisfaire à cet égard. — Shakspeare «•tait sous mes yeux; je me souvins que mon nom était dans la tragédie <Xl!amlet\ je cherchai immédiatement la scène des Fossoyeurs, au cinquième acte, et, posant le doigt sur le nom d'Yorick, je présentai le volume au comte. « Me voici, luidis-je.»

Il importe peu de savoir si la réalité de ma personne avait effacé ou non de l'esprit du comte le souvenir du crâne de notre pauvre Yorick. — ou par quelle magie il se trompa de sept ou huit siècles. —

Ce qui est vrai , c'est que les Français ont bien plus vite trouvé une image qu'un raisonnement. — Rien ne m'étonne en ee monde , et encore moins ces sortes de méprises... Par exemple, moi qui vous parle, je me suis avisé de faire quelques volumes de serinons bons ou mauvais; et à ce sujet, l'un de nos évèqucs, dont je révère d'ailleurs la candeur et la piété, me disait un jour qu'il n'avait pas la patience de feuilleter des sermons qui avaient été composés par le Ixuiffon du roi de Danemark. « Mais, Monseigneur, lui dis-je. il y a par le monde deux Yorick bien distincts. Le Yorick V' dont vous parlez est mort en effet, et enterré depuis huit cents ans au moins...; illlorissait a la cour

d'Horwendillus Mais l'autre Yorick n'a brillé

dans aucune cour, et c'est moi qui suis cet autre Yorick...» Il secoua la léle. « Mon Dieu! Monseigneur, ajoutai-je , vous voudriez donc me faire penser que vous pourriez confondre Alexandre le Grand avec l'Alexandre dont parle saint Paul, et qui n'était qu'un chaudronnier? — Croyez- vous, me dit-il? Et véritablement n'est-ce pas le même homme?

— Ah! Monseigneur! si le roi de Macédoine pou-

2i)H VOYAGE SENTIMENTAL.

vait vous donner nn meilleur éveché, je suis bien sur que Votre Grandeur no parlerait pas ainsi. »

Le eomte de B tomba dans la même erreur

que mon évoque :

«Vous êtes donc maître Yoriek? sécria-t-il. — < m i , je su is Yoriek ... — Vous ?.. — Ou i , moi-même . moi qui ai I honneur de vous parler. — Bon Dieu! dit-il en m'embrassant , vous êtes Yoriek ! »

Il mit aussitôt le volume de Shakspeare dans sa poche, et me laissa tout seul dans son cabinet.

l\i PASSE-TEMPS.

Je ne pouvais guère comprendre comment il se faisait que le comte de B... fût sorti en si grande Itate de son appartement , ni pourquoi donc il avait

mis ce volume de Shakspearc dans sa poche

Mais des mystères qui s'expliquent d'eux-mêmes

•211» VU Y Ali K

par la suite ne valenl pas le temps que l'on perd à vouloir les pénétrer... J'aimais beaucoup inioiix

lire Shakspeare Je pris un des volumes qui

étaient sur la table, et le volume s'ouvrit à relie charmante comédie intitulée : Dcaurotip tic bruit pour rien. Du fauteuil où j'étais assis, je me transportai sur-le-champ en pleine Sicile ; et là . j'entrai si avant dans les intérêts et dans les amours île don Pèdre, de Henoît et de Rcatrix, que je ne songeai plus ni à Versailles, ni au comte, ni au passe-port.

Heureuse et chère souplesse de l'esprit Immain ! à l'instant même, la douce illusion pont s'en rendre la maîtresse souveraine, et l'emporter loin des ennuis de l'attente. Il y a longtemps que je serais mort si je n'avais pas eu ma libre entrée dans les domaines enchantés de I* imagination. I n sentier est-il trop rude pour mes pieds, ou trop escarpé pour mes forces? — je m'abstiens de le parcourir; — à l'instant même je vais chercher un chemin de traverse uni, velouté, que l'imagination a jonche de roses dans leurs frais boulons. Après quelques tours, au gré de mon caprice, je reviens plus robuste et plus reposé. — Ainsi.

SENTIMENTAL. >ll

chaque lois que le mal m accahle, el que ee momie ue mollre aucune retraite |K>ur m'y soustraire, je quille le momie vulgaire et je m'en vais par les souliers do mon choix; el comme j'ai une idée heaucoup plus nclle des Champs-Elysées que du paradis chrétien, je lais comme le pieux finéo, j'entre par l'orée parmi ces omhros erranles. La première qui vienl à moi, c esl l'ombre pensive de h Didou abandonnée... Soudain elle aperçoit l' infidèle, el par un détour silenrieux elle évite I in^ral ipii l a déshonorée el perdue. Moi, cependant, je partage colle émotion profonde, el je me mets à pleurer sur celle |>auvre ombre, connue je pleurais au collège en lisant le quatrième chant de X Enéide.

Cerlainemeul , ce n'est pas là courir après une omhre vainc. cl se tourmenter inutilement pour la saisir : eu l'ail «le lourinenl , parlez-moi du hou sens quand il veut faire de l'enthousiasme. — Mais le hou Dieu a mis en moi celle précieuse l'acuité de |Kjuvoir opjioser sur l'heure, à une sensation triste el mauvaise, un honnête sentiment do gaielé et de honhour.

.l'on étais au troisième acte de celte comédie que

nous jouons lous les uns et les autres: Beaucoup de bruil pour rien, lorsque le comte de lî... enlra,

— avec mon passe-port il la main. « M. le due «le Choiseul, me dit-il, esl un aussi bon prophète qu'il est un grand homme d'Elat. « Celui qui rit. m a-t-il « dil, ne sera jamais un homme dangereux : voilà « votre |>asse-porl. >• « Pour tout autre que pour le houflbndu roi il m'eût fallu au moins deux grandes heures.... — Mais, monsieur le comte, luidis-jc, je ne suis pas le bouflbn du roi.... — Mais vous clés bien Yorirk? — Oui. — Et vous riez, vous plaisantez?

— Je ris, je plaisante tant que je puis; mais je ne suis \H)'ml payé pour cela... C'est toujours a mes Irais que je suis joyeux.

Nous n'avons plus, monsieur le comte, de boulions à la coin*: le dernier des boulions élail en charge sous le règne licencieux de Charles II. Nos mœurs, depuis ce temps, se sont si fort épurées, nos grands seigneurs sont si désintéressés . qu'ils ne désirent plus rien que l'honneur et la fortune de leur patrie: nos dames sont toutes si modestes, si réservées, si chastes, si dévoles... Ah! monsieur le comte, que voudriez-vous faire d'un bouffon M n bouffon ! Eh! parmi lanl de vertus des deux sexes.

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que ferait un Ikhiuoii do toute sa raillerie et uV lout son esprit?... ■

— Pour cela, s'écria le comte, c'est du persiflage tout pur.

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