‹ Voyage sentimental (volume 2)Chapitre 41 sur 57 · LE MYSTÈRE · texte numérisé non relu

LE MYSTÈRE

Il no faut pas être un grand philosophe pour avoir déjà devine que remonter tout de suite dans ma chambre, c'était impossible. Figurez- vous quelque tendre et brûlant adagio remplacé par un froid récitatif! — Non , certes, et ce ne fut pas déjà une trop grande distraction que de rester sur le seuil de la porte à regarder passer les gens dans la rue, à deviner, rien qu'à leur démarche, qui donc ils pouvaient être. — Toutefois, il y en eut un

YOYAtiK

dans lo noiiibro qui dérangea toutes mes combinaisons les plus habiles et mes plus savantes suppositions.

C'était un grand homme sec, d'un air Irès-gravement philosophique et d une mine halée, qui

passait et repassait gravement dans la rue , sans aller jamais au delà de soixante pas de chaque côté de la porte. Il paraissait avoir à peu près cinquante-doux ans; il portail une petite canne sous le bras.— Son habit . sa veste et le reste étaient en

SENTIMENTAL. m

drap noir, un peu usé, mais encore propre. — A sa manière d'ôter son chapeau et d'accoster un grand nombre de passants je jugeai qu'il demandait l'aumône, et déjà je préparais quelque monnaie pour la lui donner lorsqu'il arriverait à moi ; mais il passa sans me rien demander, et, cependant, à cinq pas de là il s'arrêta devant une chélive petite femme, qui avait l'air, à coup sûr, beaucoup moins disposée à l'aumône que je ne l'étais moi-même. — Celle-ci accostée, voici notre homme qui salue, chapeau bas, une autre femme qui traversait la rue. — Un gentilhomme d'un certain âge vint à passer gravement, — il fut suivi d'un petit jeune homme sautillant ; — mon homme les laissa passer l'un et l'autre sans même leur tendre la main. Je restai à l'observer une bonne demi-heure, ot durant tout ce temps-là son manège fut le même.

Il y avait dans tout ceci deux choses bien singulières, et qui firent, niais en vain , travailler ma pauvre tête. Et d'abord , pourquoi donc ne conter son histoire qu'aux femmes seulement? et ensuite, par quels mots tout-puissants arrivait-il à toucher toutes ces âmes féminines? Comment enfin ces mêmes paroles infaillibles n'étaient-elles pas es-

•>.r» VOVAr.E SENTIMENTAL.

sayécs une seule fois sur l'esprit des hommes qm passaient?

Deux autres circonstances compliquaient encore ce mystère: c'est qu'il disait tout bas à chaque femme ce qu'il avait à lui dire, et d'une façon qui avait plutôt l'air d'un secret confié que d'une demande ; c'est qu'ensuite il réussissait toujours. — Il n'arrêtait pas une seule femme que cette femme ne tirât sa bourse pour lui donner aussitôt quelque chose.

J'eus beau mettre mon esprit à la torture, je ne trouvai pas le mot de cette énigme.

Mais, Dieu merci, il y avait là de quoi m'occuper tout le reste de la soirée; — je me retirai dans ma chambre pour y penser.

Page 1