LE CAS DE CONSCIENCE
Mou hôte me suivit immédiatement, et il me prévint, sans hésiter, que j'eusse à me pourvoir <f un logement ailleurs. « Pourquoi cela, mon cher hôte? — Pourquoi?... N'avez-vous donc pas eu pendant deux heures une jeune fille enfermée chez vous? Cela est contre toutes les règles de ma maison. — Fort bien! lui dis-je, et nous nous quitterons donc bons amis , car la jeune fille est sortie saine et sauve, et moi aussi; et vous, mon hôte,
je vous laisserai toute l'imiuaculation que vous pouviez avoir quand je suis venu nie loger chez vous. — Vous en avez fait assez, reprit-il, pour perdre mon hôtel de réputation... Voyez plutôt, il n'y a pas à s'y tromper... » En même temps il me
montrait le pied du lit, où nous nous étions assis, elle et moi. L'argument, je l'avoue, n'était pas dépourvu de vraisemblance , mais j'avais L'âme trop fière pour chercher à mexcuser d'un crime que je n'avais pas commis. — Je répétai à cet homme timoré qu'il pouvait dormir en paix avec sa conscience, <pie je lui souhaitais une aussi bonne nuit
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qu'à iiioi-mèine, et que je réglerais sou compte le lendemain à déjeuner.
« Mon Dieu, dit-il, en se tenant par l'oreille, cela me serait bien égal de voir chez Monsieur une vingtaine de filles. — Et je n'ai jamais songé, moi, à en attirer une seule, lui dis-je en l'interrompant.
— Pourvu, ajouta-t-il, que ce fût le matin... — Serait-ce donc, monsieur l'hôte, que d'une heure; à l'autre, dans votre Paris, le vice devienne la vertu, et réciproquement? — Monsieur, dit l'hôte, du matin au soir, il y a une grande différence pour ce qui regarde la morale publique. » Je goûte une lxmne distinction, et je ne pouvais pas me fâcher bien vivement contre cet homme. « J'avoue, poursuit-il, qu'il est nécessaire qu'un étranger puisse acheter librement des manchettes, des dentelles, des bas de soie... ; et, à tout prendre, quand une jeune femme qui vend de tout cela vient avec un carton..., je n'ai rien à y voir. — Qu'à cela ne tienne, mon cher hôte; votre conscience et la mienne sont à l'abri , car, sur ma foi , elle avait un carton à la main; mais je n'y ai pas regardé.
— Monsieur n'a donc rien acheté? dit-il. — Absolument rien, lui dis-je. — C'est que je recom-
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manderais à Monsieur une jeune lille qui le traitera en conscience. — A la lionne heure, mais il faut que je la voie ce soir. — Il me fit une profonde révérence , et se relira sans répliquer.
« Je vais donc triompher de cet homme et de sa conscience ! me dis— je ; mais quel profit m'en reviendra-t-il? — Quel profit!... Je lui montrerai ce que c'est qu'une àme vile. — El ensuite?... et ensuite?... Est-ce donc dans l'intérêt de l'humanité que je vais humilier cet homme? N'est-ce pas plutôt par une vaine satisfaction d'amour-propre? » En un mot, je n'avais à tout ceci aucune bonne réponse à me faire; c'était pure méchanceté de ma part: l'homme moral chez moi était parti, il n'y avait plus que l'homme de mauvaise humeur.
Entra, sur l'enlrefaite, une jeune grisette; elle avait sous le bras sa boite de dentelles. « A coup sûr, nie dis-je à moi-même , je me sens prédestiné à ne lui rien acheter. »
De son côté, elle était fort en irain de me montrer tout ce qu'elle avait; mais il était difficile de ine montrer quelque chose qui me plût. Cependant elle ne faisait pas semblant de s'apercevoir de mon indifférence. — Son pelii magasin était ouvert; elle
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étala toutes ses dentelles, les déplia et les replia l'une après l'autre avec beaucoup de patience et tic douceur. — Il ne tenait qu'à moi d'acheter ou de ne point acheter; — elle me laissait tout pour le prix que je voudrais lui en donner. — La pauvre créature semblait avoir grande envie d'attraper quelques sous; elle s'y prit de toutes les façons pour me convaincre. — Il y avait dans sa grâce engageante bien moins d'apprêt que de câlinerie et de naïveté.
Ma foi, tant pis pour l'homme s'il n'est pas de temps à autre assez bon et assez complaisant pour accepter volontiers le rôle de dupe! — Mon cœurs amollit, et ma dernière résolution se changea aussi facilement que la première... Pourquoi punir celle-là de la faute de celui-ci? « Si lu es tributaire de ce tyran d'hôtelier, me disais-je en la regardant en face, tu manges un pain bien dur. »
Je n'aurais eu que quatre louis d'or dans ma bourse, que je ne l'aurais pas renvoyée sans en dépenser trois... .le lui pris une paire de manchettes.
«Mais le maître d'hôtel va, sans doute, partager le bénélice de cette pauvre enfant. — Et qu'ini-
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porte? Tant d'autres avant moi ont paye le même prix une mauvaise action dont ils n'ont même pas eu l'idée! »