‹ Voyage sentimental (volume 2)Chapitre 45 sur 57 · V« NOYAU · texte numérisé non relu

V« NOYAU

j amais voulu |>ouvoir m'imaginer que j avais lait faire cet habillement loul exprès pour Latletir.

Mais c'est une délicatesse à laquelle ou ne lait pas grande attention à Paris.

La veste qu'il avait achetée (Mail de satin bleu, assez galamment brodée en or, un peu plus usée que le reste, il est vrai, mais encore de fort bonne apparence; le bleu n'était pas trop foncé, et il s'assorlissait très-bien avec l'habite! la culotte. Il avait su tirer encore de ces mêmes éternels quatre louis une bourse a cheveux neuve avec un solitaire; il avait tant insisté auprès du fripier, qu'il eu avait obtenu des jarretières d'or aux genouillères de sa culotte. Enfui il avait acheté de son argent des manchettes brodées qui coulaient quatre francs, et une paire de bas de soie blancs qui en coûtaient cinq. Mais ce qui nous rehaussait encore plus que toutes ces magnificences, c'était la jolie tète que nous avait donnée la nature, et qui ne nous coûtait pas un sou.

Ainsi vêtu . et Irisé dans le dernier goût , son gros bouquet à la boutonnière, il cuira triomphalement dans ma chambre. Il y avait dans tout son maintien un air de fête et de propreté qui me rap-

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pela que c'étail dimanche. Aussitôt , en combinant relie parure el ce dimanche, j'en lirai celle conclusion, que Lafleur voulait justemenl nie demander la permission de passer ce jour-là comme on le passe à Paris. — J'en étais là de ma conjecture, lorsque d'un air timide, mêlé cependant d'une sorte de confiance, il me pria de lui accorder la journée entière , en ajoutant ingénument que c était pour faire le galant ris-ù-tis de sa maîtresse.

Or, j'avais < moi-même précisément à faire le

galant ris-à-vis de madame de R J'avais gardé

tout exprès mon carrosse de remise, et ma vanité n'aurait pas été peu flattée qu'un domestique aussi élégant se dandinât derrière ma voiture... Ce n'était donc pas sans peine que je me privais de la grande parure de nions Lafleur en celle occasion.

Mais dans ces petits contre-temps de la vie, à quoi bon le raisonnement? il suffit d'avoir du cœur. Il est vrai que dans le contrat que nous passons avec notre domestique , il nous vend sa lil>erté; mais il ne nous vend pas en même temps les sentiments de son âme. Ceux qui nous servent

sont dos hommes enfin , ils sont de chîiir et de sang comme nous, ils on! leur vanité, leurs passions; et s'ils ont leur maître, ils ont bien le droit d'avoir aussi leur maîtresse... — Ils ont mis à prix leur abnégation, il est vrai, mais à certaines conditions tacites... Kt pourtant, maigre tous leurs droits, ils ont souvent de si singulières volontés, — si déraisonnables. — tpie si Ton n'était pas leur maître on |»ourrail leur apprendre leur métier de serviteur. — Il est vrai . mais quand je viens à juger que votre valet peut vous répondre :

«< Khi Monsieur, vous ne le savez que trop, je suis fait pour vous obéir! » je me sens désarmé à l'instant même.

« Soit! lui dis-je; toute la journée est à toi. I<af]ciir.

« Mais quelle espèce de maîtresse as-tu donc faite depuis si peu de temps que tu es à Paris?... >. EtLafleur. la main sur sa poitrine, me dit que c'était une demoiselle qu'il avait vue chez M. le comte de B Lalleur avait un cœur tout naturellement ouvert . et . à dire vrai . aussi facile à dompter que celui de son «ligne maître... Mais

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comment celte passion lui vint-elle? Dieu le sait. Tout ee qu'il m'en dit, c'est que, comme j'étais chez le comte , il avait fait amitié avec la jeune personne, tout au bas de l'escalier; pendant que je gagnais la protection du maître, Lalleur avait su se mettre dans les bonnes grâces de la donzelle. Elle devait venir ce jour-là à Paris avec deux ou trois autres personnes de la maison de M. le comte, et Lalleur avait fait la partie de passer la journée avec elles sur les boulevards.

Peuple heureux entre tous! au moins, une fois la semaine, laissent-ils de coté les travaux et les ennuis! Ils dansent, ils chantent, ils portent si gaiement le fardeau de la vie. si lourd chez les autres nations!

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