‹ Voyage sentimental (volume 2)Chapitre 52 sur 57 · MARIE · texte numérisé non relu

MARIE

Jamais, jusqu'alors, je n'avais éprouvé l'espèce «l'embarras que peut donner le speclaele de la félicité sur la terre. — Voyager a travers le Bourbonnais, le pays le plus riant de la France, dans les beaux jours de la vendange, a l'heure fertile où la nature reconnaissante verse ses trésors avec profusion . où tous les yeux sont rayonnants de joie ; — entendre à chaque pas toutes sortes de mélodies errantes dans les campagnes , annonçant la féconde automne aux heureux enfants du Ira-

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vail, portent eu folâtrant leurs grappes au pressoir; rencontrer à chaque instant des gens heureux occupés à s'entr'aimer; — se sentir l'âme dilatée par toutes ces émotions divines : juste ciel ! voilà de quoi écrire vingt volumes !

Mais, hélas! il ne me reste plus de la présente histoire <pie vingt pages à remplir, et encore dois-je consacrer la moitié de ces vingt pages à la pauvre Marie, que mon ami .M. Shandv rencontra près de Moulins.

J'avais lu avec attendrissement l'histoire qu'il nous a laissée de cette infortunée à qui le malheur avait fait perdre la raison, l ue l'ois dans les environs du pays qu elle habitait. Marie me revint si vivement à l'esprit ., que je ne pus résister à l'envie de me détourner d'une demi-lieue vers le village qu'elle habitait avec sa mère et son vieux père, pour demander des nouvelles de Marie.

C'était aller, je l'avoue, comme va le chevalier de la Triste-Figure, ii la recherche des aventures fâcheuses. Mais, explique qui pourra ce phénomène, un bon malheur qui se trouve en mon chemin me fait sentir plus vivement que j'ai une âme faite à l'image de Dieu.

Li vieille mère vînt me recevoir à la porte de sa chaumière; — avant même qu'elle eût ouvert la bouche, ses yeux m'avaient conté toute l'histoire <le sa fille. Depuis tantôt un mois la bonne femme avait perdu et enterré son mari. Ce tendre père était mort de chagrin , voyant sa fille si malheureuse. «J'avais craint d'abord, ajouta la bonne femme , que ce dernier coup n'achevât de déranger la tète de ma pauvre Marie; mais, au contraire, sa tète est un peu revenue depuis. Cependant il lui est impossible de rester en repos; à cette heure encore, elle est à errer quoique part vers le chemin. »

Pourquoi mon pouls bat-il si faiblement, que je le sens à peine, pendant que je trace ces lignes? Pourquoi Lalleur. ce gareou qui ne respire que la joie, passa-t-il deux fois le revers de sa main sur ses yeux humides? — A peine la vieille femme nous eut-elle fait ce triste récit , que je (is signe au postillon de reprendre la grande roule.

Arrivé à une demi-lieue de Moulins , et à rentrée d'un sentier qui conduisait à un l>ouquet darbres, je découvris la pauvre Marie assise sous un peuplier; son coude était appuyé sur ses genoux.

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