‹ Voyage sentimental (volume 2)Chapitre 57 sur 57 · LES CRAC ES · texte numérisé non relu

LES CRAC ES

Le souper Uni . le vieillard frappa un grand coup avec le manche de son couteau. C'était le signal de se lever de table et de se préprer à la danse. Aussitôt , les femmes el les filles courent toutes ensemble dans une chambre à côté pour relever leur chevelure; les jeunes gens vont à la porte pour se laver le visage et remplacer leurs sabots par des souliers. En trois minutes, toute

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cette heureuse famille est disposée |>our le bal. Le bal se tenait sur une petite esplanade de gazon qui était devant la cour. Le vieillard et sa femme sorlent les derniers. Je les accompagne, et je me place entre eux deux, sur un banc de verdure, à côté de la porte.

Le vieillard , dans sa jeunesse, avait élé un virtuose sur la vielle, et il en jouait encore |mssablement bien. La femme l'accompagnait de la voix; les enfants et les petits-enfanls dansaient à qui mieux mieux.

Au milieu de la seconde contredanse , à l'instant même où chacun s'arrêtait pour lever les yeux au ciel , il me sembla que cette élévation était quelque chose de plus que de la danse , tant elle ressemblait à une prière ! Or, c'était la première fois que j'avais vu la danse devenir un acte de religion , et je me mis à penser que cette fois encore j'étais la dupe d'une imagination qui me trompe toujours. La danse finie : « Monsieur, me dit le vieillard , c'est une habitude de ma famille, de sortir, après le dernier repas du jour, pour danser et pour se réjouir; à coup sûr, le contentement et la gaieté de l'esprit sont les plus justes ac-

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lions de grâces que puissent rendre au ciel de pauvres ignorants comme nous !

— Eh ! mon Dieu ! lui dis-je, ce serait là encore une bien bonne prière pour les plus doctes prélais ! »

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l ue lois au sominol de la montagne de Tarare, vous èlos bientôt à Lyon. Adieu alors à tous les mouvements rapides ! Il vous faut aller doucement : mais à celle lenle allure , le sentiment va plus vite. Je fis marché avec un voilurin à qui je louai une couple de mules pour me conduire dans ma chaise, aussi lentement qu'il le voudrait, à Turin, par la Savoie.

Les Savoyards sont pauvres, mais patients, tranquilles, et d'une probité à toute épreuve. Chers

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villageois, vivez en paix! le monde ne vous enviera pas votre pauvreté, trésor de vos simples vertus.— Bonne nature! bonne mère! il faut te rendre grâce de toutes choses, même de ta parcimonie. Au milieu des grands ouvrages qui t'environnent, tu n'as laissé dans cette pauvre Savoie que bien peu d'espace à la faux et à la faucille. Mais, en revanche, la haute montagne met à l'abri le petit champ de blé contre les orages du ciel; elle abrite la chaumière contre l'envie et les mauvaises passions.

Laissez d'ailleurs le voyageur oisif se plaindre des détours et des dangers de vos routes, de vos rochers, de vos précipices, des difficultés de les gravir, de l'horreur que l'on éprouve à les descendre, des montagnes impraticables, et des calaractes qui roulent avec elles de grandes pierres quelles ont détachées de leur sommet , et qu'elles jettent au milieu du chemin comme autant d'ol>stacles infranchissables. — Justement, les habitants d'un village voisin étaient occupés à rouler dans l'abîme un de ces rochers vagabonds , qui élail venu se placer entre Saint-Michel et Modane; et, avant que mon conducteur pût arriver à ce dernier

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endroit, il s'en fallait de plus «le deux heures que la route ne fût dégagée. Il n'y avait point d'autre parti que d'attendre avec patience; et comme la nuit était sombre, le temps charge de pluie et d'orage, mon voilurin ne trouva rien de mieux que de ne pas aller plus loin et de s'arrêter dans une méchante auberge , située sur le bord du grand chemin.

Je pris aussitôt possession de ma chambre à coucher... L'air était devenu très-froid : je lis faire bon l'eu , et je donnai des ordres pour le souper... Déjà je rendais grâce à la Providence, qui m'avait offert un si honnête gîte dans un si mauvais lieu, lorsqu'une voilure dans laquelle était une dame avec sa domestique s'arrêta devant l'auberge.

La chambre que j'occupais était la seule chambre à coucher de l'auberge; l'hôtesse introduisit ces deux dames, en leur disant que la chambre était vacante..., excepté un gentilhomme anglais qui l'occupait, mais que, du reste, il y avait deux bons lits, et un troisième lit dans un cabinet à côté. — La manière dont elle parlait de ce troisième lit n'était pas des plus éloquentes. Cependant, à loin prendre, cria faisait bien trois lits

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pour trois personnes, et , sans craindre d'être démentie, elle osait assurer que le monsieur ferait de son mieux pour arranger les choses à la satisfaction générale. — Aussitôt, pour tirer la dame d'inquiétude, je la priai d'être bien persuadée que je ferais en effet, pour lui complaire, tout ce qui dépendrait de moi.

Mais, certes, cela ne voulait pas dire que je la rendrais la maîtresse absolue de ma chambre à coucher. Au contraire, je m'en crus si bien le propriétaire, que je me mis en devoir d'en faire les honneurs. Kn effet, j'offris un siège à l'étrangère , à la meilleure place, au coin du feu, où je fis jeter du bois. — Je dis à l'hôtesse d'ajouter tout ce qu'elle pourrait au souper, et de ne point oublier que je lui avais demandé son meilleur vin.

— Li dame ne fui pas cinq minutes auprès du feu, qu'elle se mil à étudier la position des deux lits. Plus ses regards se priaient de ce côté-là, et plus ils en revenaient inquiets. J'en étais malheureux et pour elle et |>our moi ; en fin de compte , le cas en lui-même el les regards effarouchés de la dame me jetèrent dans un embarras jiour le moins égal au sien.

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tin effet, c'eût été déjà un bien assez di Hu ile problème que deux lits réunis dans la même chambre ; mais pour comprendre tout notre embarras, il faut savoir que ces deux lits étaient parallèles et si rapprochés l'un de l'autre, qu'il n'y avait de place dans la ruelle que pour une toute petite chaise d'osier. — Ajoutez qu'ils n'étaient guère éloignés du feu. Bien plus, le manteau de la cheminée d'un côté . qui avançait fort dans la chambre, et une grosse poutre de l'autre coté, formaient en se rapprochant une espèce d'alcôve forcée qui n'était guère favorable à la délicatesse de nos sensations... — Si quelquechose pouvait ajouter à l'anxiété commune, c'est que les deux lits étaient si exactement construits pour ne contenir qu'un seul dormeur, qu'il n'y avait pas moyen de songer à faire coucher ensemble la femme de chambre et sa maîtresse. Si, par bonheur, la chose eut été praticable, l'idée de cette nuit passée auprès de ces deux femmes et si près d'elles, aurail glissé plus aisément sur l'imagination.

Quant au grabat du cabinet, c'était là une consolation médiocre, si c'était une consolation. Le lieu était humide et froid, le volet était à demi brisé; il

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n'y avail ni vitres ni papier à la fenêtre; le vont son filait au dehors, et a ver tant de violence, qu'en y mettant un peu de complaisance la toux me prit, rien qu'à jeter un coup d'œil sur cette misère. La dame sacrifierait-elle sa santé à sa pudeur alarmée , ou bien prendrait- elle le cabinet pour abandonner le lit à sa femme de chambre, ou bien cette lille prendrait-elle le cabinet, etc., etc. ?

— Tel était le problème. La dame était une belle dame piémonlaise d'environ trente ans, portant sur ses fraîches joues l'heureux coloris de la santé.

— La femme de chambre était une Française de Lyon, vive, alerte, décidée, et avec cela, pas plus de vingt ans! — De toute façon, la difficulté était presque insurmontable. L'obstacle du gros rocher qui nous barrait notre chemin , et qui fut cause de notre détresse, quelque grand que fût cet obstacle, n'était qu'une bagatelle, comparé à celui-là.

— Ce qui rendait la position encore plus pénible, c'était le soin avec lequel chacun de nous dissimulait les inquiétudes de son es,prit.

On mit la table; le souper fut apporté l'instant d'après. — Je crois bien que, s'il eût fallu nous contenter du mauvais vin de l'auberge, préoccu-

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pés comme nous rélions, la daine et moi, nous aurions gardé le silence jusqu'à ce que vînt enfin la néeessilé de parler. Mais la dame avait heureusement quelques bouteilles d'un vieux vin de Bourgogne dans sa voiture . elle envoya sa femme de chamhrc |>our nous en chercher deux. — Le souper Uni et restés seuls, nous nous sentîmes inspirés d'une force d'esprit suffisante pour parler au moins sans réserve de notre situation; nous la retournâmes dans tous les sens . nous l'examinâmes sous lous ses aspecls. Kiriin, après deux heures de négociations et de déliais, nous convînmes de nos articles, que nous stipulâmes dans la forme d'un traité de paix. Certes , il veut des deux cotés autant de religion et de lionne foi (pie dans aucun traité qui ait jamais eu l'honneur de passer à la postérité.

Kn voici les articles :

Art. l ,r . La chambre appartient a Monsieur. Monsieur cède à Madame le fil qui est le plus rapproché du feu. et il le cède à Madame comme le plus convenable.

Accordé de la pari de Madame, pourvu que les

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rideaux des deux lits, qui sont d'une toile de colon presque transparente, et trop étroits pour bien se fermer, soient attachés à leur ouverture avec des épingles, ou même entièrement cousus avec une aiguille et du fil , de façon à présenter une barrière suffisante du côté de Monsieur.

Art. II. // est requis, de fa part de Madame, que Monsieur soit enveloppé pendant toute, ta nuit dans sa robe de chambre.

Refusé, par la grande raison que Monsieur n'a pas de robe de chambre , sa valise ne contenant seulement que six chemises et une culotte de soie noire.

La mention de la culotte de soie noire opéra un changement total dans le présent article II.— La culotte fut acceptée comme l'équivalent nécessaire de la robe de chambre. Il fut donc convenu que je porterais toute la nuit le susdit vêtement.

Art. III. // est stipulé ce qui suit arec toutes sortes d'insistances de la part de Madame : Aussitôt que Monsieur sera au lit, et que le feu et la chandelle seront éteints, Monsieur ne dira pas un seul mot pendant toute la nuit.

Accordé, à condition que les prières que pourra

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faire Monsieur ne seront pas regardées comme' une infraction au traité.

Il n'y eut qu'un seul point d'oublié : c'était la façon dont nous allions nous y prendre, la dame et moi , pour nous déshabiller et pour nous mettre au lit. — Il n'y avait qu'une seule façon décente de lever cette dernière difficulté ; je laisse au lecteur \o soin de la deviner, mais s'il n'est pas assez galant homme pour inventer la plus honnête et la plus loyale façon qui se puisse jamais inventer d'ôter un habit et une robe, tant pis pour son imagination ! — D'ailleurs, ce ne serait pas la première fois que j'aurais a me plaindre de votre imagination, mon cher lecteur !

Enfin , enfin , nous voilà dans notre lit respectif, elle et moi. — J'ignore pourquoi le sommeil ne vint pas, mais, soit l'étrangeté de la situation, soit toute autre cause, il me fut impossible de fermer les yeux. — Je me retournais de ci, de là, en silence. — Jusqu'à deux heures du matin dura ce martyre; tant qu'à la fin, impatienté de ces irritations inutiles, m'échappa l'exclamation : — 0 mon Dieu!

«Monsieur, dit la dame tout aussitôt (notez bien qu'elle n'avait pas plus dormi que moi) , vous

avez rompu le traité ! » Je fis à la daine toutes nies excuses : « Mais, sur mon âme! ce n'est là, Madame, qu'une oraison jaculatoire : Omon Dieu!.. » — Elle soutint, au contraire, que c'était là une violation totale «lu traité. — Moi, de mon coté, je répliquai en homme persuadé que ce cas-là était prévu par une clause de l'article 111 : — Excepté les prières que pouira faire Monsieur.

La daine ne voulait céder sur aucun point , bien qu'elle affaiblît ainsi sa défense personnelle. En effet, dans la dispute la barrière céda quelque peu : j'entendis tomber deux ou trois longues épingles du rideau...

«Je vous jure, Madame, que ce n'est pas moi qui ai fait tomber les épingles!..» En même temps, je tendis le bras hors de mon lit par manière d'affirmation.

J'allais ajouter que , pour tout au monde , je n'aurais pas voulu manquer à la décence, à notre traité, à la...

Mais la jeune femme de chambre, qui, de son côté, ne dormait pas plus que nous, et qui prêtait une oreille attentive à tout ce tapage , se glissa en silence hors de son trou , et , se coulant dans

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l'étroit passage qui séparait mon lit du lit île sa maîtresse . elle se trouva positivement entre nous deux...

Si bien, qu'en étendant la main hors du lit je saisis la femme de chambre par le...

Ici s'arrête le Voyage Sentimental. C'est, comme vous li? voyez, un livre qui n'a pas eu de commencement et qui n'aura pas de fin. Cela commence au milieu d'une conversation tout à coup interrompue par le départ de notre voyageur pour la France, cela s'arrête à la moitié de la nuit, dans une auberge de la Savoie. En tout ceci notre auteur est un grand logicien. Comme il n'obéit guère qu'à la fantaisie, cette muse de son invention, il va quand la fantaisie le prend, il s'arrête quand elle s'arrête. — Et d'ailleurs, pourquoi ne pas s'arrêter en si beau chemin? Jusque là vous l'avez suivi partout où il a voulu v ous conduire , vous l'avez écouté bouche béante , vous avez mis votre esprit à la torture pour deviner ses galantes énigmes, et quoi qu'il ait voulu vous dire, quelle que soit l'énigme qu'il vous ait proposée, vous n'avez pas cessé un instant de l'approuver, de lui sourire, de lui faire entendre que vous le compreniez à demimot; certes, à ce compte, notre ami Yorick serait bien bon d'aller plus loin. Il a donc grandement raison do

vous planter là au milieu de son récit commencé, au milieu de sa plus difficile aventure , comme fait la coquette Scheherazade dans les contes des Mille et i'ne Muiit.

Ce n'est pas que Sterne, lui aussi, n'ait rencontré ses continuateurs. — Des continuateurs de Sterne ! — Oui, certes, plus d'un romancier s'est mis en tête de vous donner le complément du Voyage Sentimental. J'ai môme là , sous les yeux , la suite de cette histoire ; mais comme cela est fait, inventé, écrit, pensé! — Donc, la femme de chambre se sentant saisie par..., se met à crier comme une lille qu'on égorge. A ces cris, l'hôtesse accourt, et avec l'hôtesse les deux voiturins : la dame s'enveloppe dans ses draps, le voyageur sentimcutnl sort du lit en toute hate : le désordre est à son comble. A peine si , le jour venu , on peut se reconnaître dans cette bagarre. — Quand nos deux voyageurs sont debout, ils déjeunent; après le déjeuner, ils se séparent. — Qui le croirait? Yorick revient sur ses pas; — il rencontre en son chemin un jeune homme qui s'est battu en duel ; — il ramène ce jeune homme à Paris, et lui fait retrouver sa maîtresse. Et enfin? — Eh bien ! l'histoire continuée s'arrête là ; c'était bien la peine de la continuer!

On a dit que la mort ou la maladie avait empêché Sterne de donner la suite de son voyage; nous pensons, nous, au contraire, que l'œuvre ainsi brisée est complète, jus-

lement parce qu'elle ne finit pas. Le beau plaisir que vous auriez si vous assistiez , par exemple, au mariage d' Yorick avec madame deL... ou avecElisa!

Dans ces sortes d'ouvrages où l'imagination, le caprice, la douce flânerie, toutes les oisivetés de lôme, du cœur et des sens, jouent un si grand rôle, il nous semble que le lecteur, s'il est sage, se doit contenter de ce qu'on lui donne, et ne pas cherchera aller plus loin, surtout quand il est allé aussi loin que Sterne peut aller.

Au reste, c'est La Fontaine qui l'a dit :

Tout est voilé, mais de gaze — et si bien Que je crois qu'on n'en perdra rien.

Qui pense finement et s'exprime avec grâce.

Fait tout passer, car tout passe.

Je l'ai cent fois éprouvé , Lorsque le mol est bien trouvé.

Le sexe en sa faveur à la cliosc pardonne.

Ce n'est plus elle alors, c'est elle encor pourtant; Vous ne faites rougir personne .

Et tout le monde vous entend.

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