‹ Voyage sentimental (volume 2)Chapitre 56 sur 57 · LXI11 LE SOUPER · texte numérisé non relu

LXI11 LE SOUPER

Le cheval de brancard se déferra d'un pied de devant tout au bas de la montagne de Tarare. Le postillon descendit et mit le fer dans sa poche. Comme la montée pouvait se prolonger l'espace de cinq ou six milles, et que ce cheval était la bete importante de l'attelage, j'insistai pour qu'avant d'aller plus loin, ce fer fût rattaché aussi bien qu'il se pourrait ; mais le postillon imprévoyant avait jeté les clous, et, sans les clous, le marteau qui était dans la chaise devenait inutile. Force me fut d'aller plus loin.

A peine si nous avions fait cinq cents pas , lors-

qu'au plus mauvais endroit du chemin la pauvre bête perdit encore le fer de l'autre pied de devant. Pour le coup, je sautai hors de ma chaise. — A quelques portées de fusil, sur ma gauche, je découvris une jolie maison , et le postillon consentit, non sans peine, à tourner de ce côté. — Quand nous fûmes plus près du manoir, l'honnête aspect de la maison et de tout ce qui l'entourait m'eut bien vite réconcilié avec mon accident. — C'était une jolie ferme entourée d'un beau clos de vigne et de quelques arpents de blé. Il y avait d'un côté un potager rempli de tout ce qui peut entretenir l'abondance dans la maison d'un paysan de la France, et de l'autre côté un petit bois qui donnait de l'ombre en été , du feu en hiver. 11 était à peu près huit heures du soir. — Je laissai au postillon le soin de s'arranger comme il l'entendrait, et j'entrai tout droit dans la maison.

La famille se composait d'un vieillard en cheveux blancs, de sa femme, de cinq ou six fils ou gendres, de leurs femmes respectives et de toute leur enfantine et joyeuse couvée.

Ils venaient justement de prendre place autour de la soupe aux lentilles. Un gros pain de froment

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occupait le milieu de la table; un broc de vin à chaque bout promettait de la joie pour tout le repas : c'était vraiment un festin d'amour et d'amitié.

Le vieillard se lève aussitôt pour venir a ma rencontre; il m'invite, avec une cordialité pleine de déférence, à me mettre à sa table. Mon cœur s'y était mis au moment où j'étais entré. Je m'assis sans me faire prier, comme un des enfants de la famille; et pour me servir tout de suite de mes droits , j'empruntai le couteau du vieillard, et je me coupai un bon morceau de pain. Tous les yeux, en me voyant faire, semblaient me dire que j'étais le bienvenu et qu'on me remerciait de ne pas en avoir douté.

« Était-ce donc cette fraternelle et fraternelle réception, dis-le-moi, ô nature! ou bien était-ce purement et simplement la gourmandise qui donnait à ce pain de l'hospitalité tant de saveur? Par quel miracle du cœur ou des sens ai-je trouvé si exquise chaque goutte de ce vin qui emplissait mon verre?... » Et tenez, il me semble que j'en bois encore en ce moment.

Mais si le souper fut de mon goût, j aimai encore plus les actions de grâces qui s'ensuivirent.

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