CALAIS
Je dinai.. Je bus, pour l'acquit de ma conscience, quelques rasades à la santé du roi de France, à qui je ne voulais point de mal ; je l'honorais et respectais, au contraire, infiniment à cause de son humeur affable et humaine, et quand cela fut fait, je me levai de table en me croyant d'un pouce plus grand.
■ Non, — dis- je, — la race des Bourbons est bien éloignée d'être cruelle... Ils
peuvent se laisser surprendre, c'est le sort de presque tous les princes ; mais il est dans leur sang d'être doux et modérés. »
Tandis que cette vérité se rendait sensible à mon âme, je sentais sur ma joue un épanchement d'une espèce plus délicate, une chaleur plus douce et plus propice que celle que pouvait produire le vin de Bourgogne que je venais de boire, et qui coûtait au moins quarante sous la bouteille.
« Juste Dieu ! — m'écriai-je en donnant un coup de pied dans mon porte-manteau, — qu'y a-t-il donc dans les biens de ce monde pour aigrir si fort nos esprits et causer des querelles si vives entre ce g^and nombre d'affectionnés frères qui s'y trouvent? »
Lorsqu'un homme vit en paix et en amitié avec les autres, le plus pesant des métaux est plus léger qu'une plume dans sa main. Il tire sa bourse, la tient ouverte et regarde autour de lui, comme s'il cherchait un objet avec lequel il pourrait la partager. C'est précisément ce que je cherchais... Je sentais toutes mes veines se dilater. Le battement de mes artères se
faisait avec un concert admirable. Toutes les puissances de la vie accomplissaient en moi leurs mouvements avec la plus grande facilité, et la précieuse la plus instruite de Paris, avec tout son matérialisme, aurait eu de la peine à me reconnaître et à m'appeler une machine...
« Je suis persuadé, — me disais-jc à moi-même, — que je bouleverserais son Credo. »
Cette idée, qui se joignit à celles que j'avais, éleva en moi, dans ce moment, la nature aussi haut qu'elle pouvait monter.
J'étais en paix avec tout le monde auparavant, et cette pensée acheva de me faire conclure le même traité avec moi-même.
«c Si j'étais à présent roi de France, — me disais-je, — quel moment favorable à un orphelin pour me demander, malgré le droit d'aubaine, le porte-manteau de son père ! »