‹ Voyage sentimentalChapitre 30 sur 53 · LE MARI · texte numérisé non relu

LE MARI

J'avais compté vingt battements de pouls, et je voulais aller jusqu'à quarante, quand son mari parut à Timproviste, et dérangea mon calcul.

« C'est mon mari, — dit-elle, — et cela ne fait rien. •

Je recommençai donc à compter.

« Monsieur est si complaisant, — ajoutât-elle, — qu'en passant près de chez nous, il est venu pour me tâter le pouls. »

Le mari ôta son chapeau, me salua, — et me dit que j e lui faisais trop d'honneur. Il remit aussitôt son chapeau, et s'en alla.

« Bon Dieu ! — m'écriai- je en moimême, — est-il possible que ce soit là son mari ? »

Une foule de gens savent sans doute ce qui pouvait m'autoriser à faire cette exclamation, et ils vont se fâcher de ce que je

vais Texpliquer à d'autres... A la bonne heure.

Un marchand de Londres ne semble être avec sa femme qu'un tout, un individu, dont une partie brille par les perfections de l'esprit et du corps, et l'autre en possède aussi qui ne sont pas moins utiles.

Ils unissent tout cela, vont de pair et cadrent l'un avec l'autre, autant qu'il est possible à un mari et à une femme de s'accorder.

Mais ce n'est pas ainsi que vont les choses à Paris. La puissance législative et exécutrice de la boutique n'appartient point au mari : c'est l'empire de la femme ; et le mari, qui n'y parait qu'en étranger, y paraît rarement. Il se tient dans l'arrièrebou tique ou dans quelque chambre obscure, tout seul dans son bonnet de nuit ; fils rustique de la nature, il reste au milieu des hommes tel que la nature l'a formé.

Les femmes, par un babillage et un commerce continuel avec tous ceux qui vont et viennent, sont comme ces cailloux de toutes sortes de formes, qui, frottés les uns contre les autres, perdent leur rudesse, et prennent quelquefois le poli d'un dia-

raant... Ce pays n'a rien de salique que la monarchie. On y a cédé tout le reste aux femmes.

« Comment trouvez-vous, monsieur, le battement de mon pouls ? — dit-elle.

— Il est aussi doux, — lui dis- je en la Hxant tranquillement, — que je me Tétais imaginé. >

Elle allait me répondre ; mais François, en entrant, dit que le paquet de gants était fait.

« Où faut-il le porter?...

— A propos, — dis-je, — j'en voudrais avoir quelques paires. »

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