LES GANTS
La belle marchande se lève, passe derrière son comptoir, atteint un paquet et le délie. J'avance vis-à-vis d'elle : les gants étaient tous trop larges ; elle les mesura l'un après l'autre sur ma main : cela ne les
rapetissait pas. Elle me pria d'en essayer une paire qui ne lui paraissait pas si grande que les autres. Elle en ouvrit un, et ma main y glissa tout d'un coup...
« Cela ne me convient pas, — dis-je en remuant un peu la tête.
— Non, » dit-elle en faisant le même mouvement.
Il y a de certains regards combines, qui, par le mélange des différentes sensations que donnent les humeurs, le bon sens, la gravité, la sottise et toutes les autres affections de l'âme, expliquent plus subtilement ce qu'on a à dire que tous les langages variés de la tour de Babel ne pourraient l'exprimer... Ils se communiquent et se saisissent avec une telle promptitude, qu'on ne sait auquel des deux attribuer ce qu'ils ont de bon ou de dangereux...
Pour moi, je laisse à messieurs les dissertateurs le soin de grossir de ce sujet leurs agréables volumes... Il me sufHt de répéter que les gants ne convenaient pas...
Nous repliâmes tous deux nos mains dans nos bras, en nous appuyant sur le comptoir.
Il était si étroit, qu'il n'y avait de place entre nous que pour le paquet de gants.
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La jeune marchande regardait queK]ucfois les gants, ensuite la fenêtre, puis les gants... et jetait de temps en temps les yeux sur moi. Elle ne disait mot, et je n'étais pas disposé à rompre le silence...
Je suivais en tout son exemple. Mes yeu.\ se portaient tour à tour sur elle, et sur la fenêtre, et sur les gants.
Mais je perdis beaucoup dans toutes ces attaques d'imitation. Elle avait des yeux noirs, vifs, qui dardaient leurs rayons à travers deux longues paupières de soie ; et ils étaient si perçants, qu'ils pénétraient jusqu'à mon cœur... Cela peut paraître étrange... mais je ne m'étais interdit que le voyage à Bruxelles... Ah ! Lisette !
Lisette !
«i N'importe, — dis-jc en prenant surle-champ ma resolution... — Je vais m'accommoder de ces deux paires de gants. »
On ne me .surfit pas d'un sou, et je fus sensible à ce procédé. J'aurais voulu quelle eût demandé quel.]ue chose de plus, et j'étais embarrassé de pouvoir le lui dire.
»' Croyez-vous, monsieur. — me dit-elle en devinant mon cmbarra?, — que je vou-
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dr.iis demander seulement un sou de trop à un étranger... et surtout à un étranger dont la politesse, plus que le besoin de gants, rengage à pAndrece qui ne lui convient pas, et à se fier à moi ? Est-ce que vous m'en auriez cru capable?...
— Moi, non, je vous assure ; mais vous l'auriez fait, que je vous l'aurais pardonne de tout mon coeur... »
Je payai ; et, en la saluant un peu plus profondement que cela n'est d'usage, je \.\ quittai, et le garçon avec son pa]uet nie suivit.