‹ Voyage sentimentalChapitre 32 sur 53 · L.\ TRADUCTION · texte numérisé non relu

L.\ TRADUCTION

On me mit dans une loge où il n'y avait qu'un vieil officier. J'aime les militaires, dont les mœurs sont adoucies par une profession qui développe souvent les mauvaises qualités de ceux qui sont méchants.

J'en ai connu un que la mOrt m'a enlevé

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depuis longtemps. Mais je me fais un plaisir de le nommer ; c'était le capitaine Shandy, le plus cher de tous mes amis. Je ne puis penser à la dduceur et à Thumanité de ce brave homme sans verser des larmes, et j'aime, à cause de lui, tout le corps des vétérans. J'enjambai sur-le-champ les deux bancs qui étaient derrière moi, pour me placer à côté de l'officier qui était dans la loge.

Il lisait attentivement une petite brochure qui était probablement une des pièces qu'on allait jouer. Je fus à peine assis qu'il ôta ses lunettes, les enferma dans un étui de chagrin et mit le livre et l'étui dans sa poche. Je me levai à demi pour le saluer.

Qu'on traduise ceci dans tous les langages du monde, en voici le sens :

« Voilà un pauvre étranger qui entre dans la loge... Il a l'air de ne connaitre personne, et il demeurerait sept ans à Paris, qu'il n'y connaîtrait qui que ce soit, si tous ceux dont il approcherait tenaient leurs lunettes sur le nez... C'est lui fermer la porte de la conversation : ce serait le traiter pire qu'un Allemand. »

Le vieil oflkier aurait pu dire tout cel.i à liuuto voix, et je ne l'aurais pas micu\ entendu... Je lui aurais, à mon tour, traduit en français le salut que je lui avais fait : je lui aurais dit « que j'étais sensible à son attention, et que je lui en rendais mille grâces. »

Il n'y a point de secret qui aide plus au progrès de la sociabilité que de se rendre habile dans cette manière abrégée de .'c faire entendre. On gagne beaucoup à pouvoir expliquer en termes intelligibles les regards, les gestes et toutes leurs différentes inflexions. Je m'en suis fait une telle habitude, que je n'exerce presque cet art que machinalement. Je ne marche point dans les rues de Londres, que je ne traduise tout du long du chemin ; et je me suis souvent trouve dans des cercles dont j'aurais pu rapporter, quoiqu'on n'y eût pas dit quatre mots, vingt conversations différentes, ou les écrire, sans risquer de dire quel.jue chose qui n'aurait pas tté vrai.

Un soir que j'allais au concert, comme je me présentais à la porte pour entrer. 1:' n-.ar.juiso de l*... sortait de la salie avec

une espèce de précipitation, et elle était presque sur moi, que je ne Tavais pas vue.

je fis un saut de côté pour la laisser passer. Elle fit de même et du même côté, et nos têtes se touchèrent... Elle alla aussitôt de l'autre côté, et un mouvement involontaire m'y porta, et je m'opposai encore innocemment à son passage...

Cela se répéta encore malgré nous jusqu'au point de nous faire rougir... A la fin, je fis ce que j'aurais dû faire dès le commencement, je me tins tranquille, et la marquise passa sans difficulté.

]e sentis aussitôt ma faute, et il n'était pas possible que j'entrasse sans la réparer autant qu'il me serait possible.

Pour cela, je suivis la marquise des yeux jusqu'au bout du passage. Elle tourna deux fois les siens vers moi, et semblait marcher de façon à me faire juger qu'elle voudrait faire place à quelque autre qui voudrait passer...

« Non, non, — dis-je; — c'est là une mauvaise traduction : elle a droit d'exiger que je lui fasse des excuses, et l'espace qu'elle laisse n'est que pour me donner la facilité de lui en faire... »

Je cours donc à elle, et lui demande pardon de l'embarras que je lui avais causé, en lui disant que mon intention était de lui faire place... Elle dit qu'elle avait eu le même dessein à mon égard...

et nous nous remerciâmes réciproquement.

Hlle était au haut de l'escalier, et, ne voyant point d'écuyer près d'elle, je lui offris la main pour la conduire à sa voiture... Nous descendîmes l'escalier, en nous arrêtant presque à chaque marche pour parler du concert qu'on allait donner et de notre aventure. Elle était déjà dans son carrosse que nous en parlions encore.

« J'ai fait six efforts différents, — lui dis-je, — pour vous laisser passer...

— Et moi, j'en ai fait autant pour vous laisser entrer...

— Je voudrais bien, — lui dis-je, — que vous en fissiez un septième...

— Très volontiers, — dit-elle en me faisant place... — La vie est trop courte pour s'occuper de tant de formalités... »

Je montai dans la voiture, et je l'accompagnai chez elle... Q.ue devint lu concert? Ceux qui y étaient le savent mieux que moi. Je ne veux qu'ajouter que

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la liaison agréable que je formai me fit plus de plaisir que si Ton m'eût payé un million pour ma traduction.

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