‹ Voyage sentimentalChapitre 34 sur 53 · LA ROSE · texte numérisé non relu

LA ROSE

Mon tour vint de demander au vieil officier ce qu'il y avait. J'entendais de tous côtés crier du parterre : Haut les mains, monsieur l'abbé! et cela m'était tout aussi incompréhensible qu'il avait peu compris ce que j'avais dit en parlant du moine.

Il me dit que c'était apparemment quel»

que abbé qui se trouvait placé dans une loge, derrière quelques grisettes, et que, le parterre l'ayant vu, il voulait qu'il tint ses deux mains en l'air pendant la représentation.

€ Ah ! comment soupçonner, — dis-je, — qu'un ecclésiastique puisse être un filou ? »

L'officier sourit, et, en me parlant à l'oreille, il m'ouvrit une porte de connaissances dont je n'avais pas encore eu la moindre idée.

130 VOYAGE SEKTIMENTAL

• Bon Dieu ! — dis-je en pâlissant d'étonnement, — est-il possible qu'un peuple si rempli de sentiments ait en même temps des idées si étranges, et qu'il se démente jusqu'à ce point? Qjielle grossièreté ! — ajoutai-je.

L'officier me dit :

— C'est une raillerie piquante qui a commencé au théâtre contre les ecclésiastiques du temps que Molière donna son Tarivfc... Mais cela se passe peu à peu, avec le reste de nos mœurs gothiques...

Chaque nation, — continua-t-il, — a des raffinements et des grossièretés qui régnent pendant quelques temps, et se perdent par la suite... J'ai été dans plusieurs pays, et je n'en ai pas vu un seul où je n'ai trouvé des délicatesses qui manquaient dans d'autres... Le pour et le contre se trouvent dans chaque nation... Il y a une balance de bien et de mal partout ; il ne s'agit que de la bien observer. C'est le vrai préservatif des préjugés que le vulgaire d'une nation prend contre une autre... Un voyageur a l'avantage devoir beaucoup et de pouvoir faire le parallèle des hommes et de leurs mœurs, et par là

il apprend à savoir vivre et à nou$ entresoiifFrir. Une tolérance réciproque nous engage à nous entr'aimer... »

Il me fit, en disant cela, une inclination, et me quitta.

Il me tint ce discours avec tant de candeur et de bon sens, qu'il justifia les impressions favorables que j'avais eue$ de son caractère. Je croyais aimer l'homme...

mais je craignais de me méprendre sur l'objet. Il venait de tracer ma façon de penser propre... je n'aurais pas pu l'exprimer aussi bien; c'était la seule différence.

Rien n'est si incommode pour un cavalier que d'avoir un cheval entre ses jambes qui dresse les oreilles, et fait des écarts à chaque objet qu'il aperçoit : cela m'inquiète fort peu... mais j'avoue franchement que j'ai rougi plus d'une fois, pendant le premier mois que j'ai passé à Paris, d'entendre prononcer de certains mots auxquels je n'étais pas accoutumé.

Je croyais qu'ils étaient indécents, et ils me soulevaient... mais je trouvai le second mois qu'ils étaient sans conséquence, et ne blessaient point la pudeur.

Madame de R..., après six semaines de

connaissance, me fit l'honneur de me mener avec elle à deui lieues de Paris dans sa voiture... On ne peut être plus polie, plus vertueuse et plus modeste qu'elle dans ses expressions... En revenant, elle me pria de tirer le cordon...

« Avez-vous besoin de quelque chose ?

— lui dis-je...

— Rien que de... » dit-elle.

Une prude aurait déguisé la chose sous le nom de son petit tour.

Ami voyageur, ne troublez point madame de R... Et vous, belles nymphes, qui faites les mystérieuses, allez cueillir des roses, effeuillez-les sur le sentier où vous vous arrêterez... Madame de R...

n'en fit pas davantage... Je lui avais aidé à descendre de carrosse, et j'eusse été le prêtre de la chaste Castalie, que je ne me serais pas tenu dans une attitude plus décente et plus respectueuse près de sa fontaine.

LA FEMME DE CHAMBRE Ce que le vieil officier venait de me

dire sur les voyages me fit souvenir des avis que Polonius donnait à son frère sur le même sujet ; ces avis me rappelèrent Hamlet, et Hatnlet retraça à ma mémoire les autres ouvrages de Shakespeare. J'entrai , en retournant, dans la boutique d'un libraire, sur le quaideConti, pour acheter les œuvres de ce poète anglais.

Le libraire me dit qu'il n'en avait pas de complètes.

■ Comment ! — lui dis-je, — en voilà un exemplaire sur votre comptoir.

— Cela est vrai, mais il n'est pas à moi : c'est M. le comte de B... qui me l'a envoyé ce matin de Versailles pour le faire relier.

— Et que fait M. le comte de B... de ce livre ? — lui dis-je. — Est-ce qu'il lit Shakespeare !

— Oh ! — dit le libraire, — c'est un esprit fort... Il aime les livres anglais ; et, ce qui lui fait encore plus d'honneur, monsieur, c'est qu'il aime aussi les Anglais.

— En vérité, — lui dis-je, — vous parlez si poliment, que vous forceriez presque un Anglais, par reconnaissance,

à dépenser quelques louis dans votre boutique. ■

Le libraire fit une inclination, et allait probablement dire quelque chose, lorsqu'une jeune fille d'environ vingt ans, fort décemment mise, et qui avait l'air d'être au service de quelque dévote à la mode, entra dans la boutique et demanda les Egarements du cœur et de l'esprit. Le libraire les lui donna aussitôt ; elle tira de sa poche une petite bourse de satin vert, enveloppée d'un ruban de même couleur...

Elle la délia et mit dedans le pouce et le doigt avec délicatesse, mais sans affectatation, pour prendre de l'argent, et paya.

Rien ne me retenait dans la boutique, et j'en sortis avec elle.

€ Ma belle enfant, — lui dis-je, — quel besoin avez-vous des Égarements du coeur ? A peine savez-vous encore que vous en ayez un, jusqu'à ce que l'amour vous l'ait dit, ou qu'un berger infidèle lui ait causé du mal...

— Dieu m'en garde ! — répondit-elle.

— Oui, vous avez raison. Votre cœur est bon, et ce serait dommage qu'on vous le dérobât... C'est pour vous un trésor

précieux! il vous donne un meilleur air que si vous étiez parée de perles et de diamants. »

La jeune fille m'écoutait avec une attention docile, et elle tenait sa bourse par le ruban.

« Elle est bien légère, — lui dis-je en la saisissant...

£t aussitôt elle l'avança vers moi.

« Il y a peu de chose dedans, — continuai-] e. — Mais soyez toujours aussi sage que vous êtes belle, et le ciel la remplira... •

J'avais encore dans la main cinq ou six écus que j'avais pris pour acheter Shakespeare; elle m'avait tout à fait laissé aller sa bourse, et j'y mis un écu. Je l'enveloppai du ruban, et je la lui rendis.

Elle me fit sans parler une humble inclination... Je ne me trompai pas à ce qu'elle signifiait... C^était une de ces inclinations tranquilles et reconnaissantes, où le cœur a plus de part que le geste. Le cœur sent le bienfait, et le geste exprime la reconnaissance. Je n'ai jamais donné un écu à une fille avec plus de plaisir.

c Mon avis ne vous aurait servi à rien, ma chère, sans ce petit présent... Mais,

quand vous verrez Técu, vous vous souviendrez de Tavis... N'allez pas le dépenser en rubans...

— Je vous assure, monsieur, que je le conserverai... — Et elle me donna la main. — Oui, monsieur, je le mettrai à part. »

Une convention vertueuse qni se fait entre homme et femme semble sanctifier toutes leurs démarches... Il était déjà tard et faisait obscur; malgré cela, comme nous allions du même côté, nous n'eûmes point de scrupule d'aller ensemble le long du quai de Conti.

Elle me fit une seconde inclination en partant; et nous n'étions pas encore à vingt pas, que, croyant n'avoir pas assez fait, elle s'arrêta pour me remercier encore.

€ C'est un petit tribut, — lui dis-je, — que je n'ai pu m' empêcher de payer à la vertu... Je serais au désespoir si la vertu de la personne ne répondait pas à l'hommage que je viens de lui rendre... Mais l'innocence, ma chère, est peinte sur votre visage. Malheur à celui qui essayerait de lui tendre des pièges ! »

Elle parut extrêmement sensible à ce que je lui disais... Elle fît un profond soupir... Je ne lui en demandai pas la raison, et nous gardâmes le silence jusqu'au coin de la rue Guénégaud, où nous devions nous séparer.

« Est-ce ici le chemin, — lui dis-je, — ma chère, de Thôtel de Modène ?

— Oui... mais on peut y aller aussi par la rue de Seine...

— Eh bien ! j'irai donc par la rue de Seine pour deux raisons, d'abord parce que cela me fera plaisir, et ensirite pour vous accompagner plu$ longtemps.

— En vérité,- — dif-elle, — je souhaiterais que l'hôtel ffit dans la rue des Saints-Pères...

— C'est peut-être là que vous demeurez ?

— lui dis-je.

— Oui, monsieur, je suis femme de chambre de madame de R...

— Bon Dieu ! — m'écriai-je, — c'est précisément la dame pour laquelle on m'a chargé d'une lettre à Amiens. »

Elle me dit que madame de R... attendait effectivement un étranger qui devait

J'ai omis de mettre cette partie de l'histoire dans l'ordre qu'elle est arrivée... Je ne l'avais pas oubliée... mais j'avais pensé, en écrivant, qu'elle serait mieux placée

J'étais parti de Londres avec une telle précipitation, que je n'avais pas songé que nous étions en guerre avec la France.

J'étais déjà arrivé à Douvres ; déjà je voyais, par le secours de ma lunette d'approche, les hauteurs qui sont au delà de Boulogne, que l'idée de la guerre ne m'était pas plus venue à l'esprit que celle qu'on ne pouvait pas aller en France sans passeport... Aller seulement au bout d'une rue et m'en retourner sans avoir rien fait est pour moi une chose pénible. Le voyage que je commençais était le plus grand effort que j'eusse jamais fait pour acquérir des connaissances, et je ne pouvais supporter l'idée de retourner à Londres sans remplir mon projet...

On me dit que le comte d'H... avait loué le paquebot... Il était logé dans mon auberge ; j'étais légèrement connu de lui, et j'allai le prier de me prendre à sa .suite. Il ne fit point de difficulté, mais il

me prévint que son inclination à ni'obliger ne pourrait s'étendre que jusqu'à Calais, parce qu'il était obligé d'aller de là à Bruxelles.

« Mais, arrivé à Calais, — me dit-il,

— vous pourrez sans crainte aller à Paris.

Lorsque vous y serez, vous chercherez des amis pour pourvoir à votre sûreté.

— Monsieur le comte, — lui dis-je, — je me tirerai alors d'embarras... »

Je m'embarquai donc et je ne songeai plus à l'affaire.

Mais, quand La Feur me dit que M. le lieutenant de police avait envoyé, ju sentis dans l'instant de quoi il était question... L'hôte monta presque en même temps pour me dire la même chose, en ajoutant qu'on avait singulièrement demandé mon passeport.

« J'espère, — dit-il, — que vous en avez un ?...

— Moi, non, en vérité, — lui dis-jc,

— je n'en ai pas.

— Vous n'en avez pas ? »

Et il se retira de trois pas, comme s'il eût craint que je lui communiquasse la peste. La Fleur, au contraire, avança trois

pas, avec cette espèce de mouvement que fait une bonne âme pour venir au secours d'un autre... Le bon garçon gagna tout à fait mon cœur... Ce seul trait me fit connaître son caractère aussi parfaitement que s'il m'avait déjà servi avec zèle pendant sept ans ; et je vis que je pouvais nie fier à sa probité et à son attachement...

. Milord!... s'écria l'hôte...

Mais, se reprenant aussitôt, il changea de ton...

« Si monsieur, — dit-il, — n'a pas de passeport, il a apparemment des amis à Paris, qui peuvent lui en procurer un...

— Je ne connais personne, — lui dis-je avec un air indifférent.

— Eh bien ! monsieur, en ce cas-là, — dit-il, — vous pouvez vous attendre à vous voir fourrer à la Bastille, ou pour le moins au Châtelet...

— Oh ! — dis-je, — je ne crains rien.

Le roi est rempli de bonté. Il ne fait de ma à personne.

— Vous avez raison ; mais cela n'empêchera pourtant pas qu'on ne vous mette à la Bastille demain matin...

— J'ai loué, — repris-je, — votre

appartement pour un mois, et )e ne le quitterai pas avant le temps, quand le roi même me le dirait... »

La Fleur vint me dire à l'oreille :

« Monsieur, mais personne ne peut s'opposer au roi...

— Parbleu, — dit Thôte, — il faut avouer que ces messieurs anglais sont des gens bien extraordinaires ! »

£t il se retira en grommelant.

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