LE SANSONNET
Je ne montrai tant d'assurance à Thôte que pour ne point chagriner La Fleur.
J'affectai même de paraître plus gai pendant le souper, et de causer avec lui d'autres choses. Paris et l'Opéra-Comique étaient déjà pour moi un sujet inépuisable de conversation. La Fleur, sans que je le susse, avait aussi vu le spectacle, et il m'avait suivi en sortant jusqu'à la bou-
tique du libraire. Il ne m'avait quitté de vue que quand il aperçut que je causais avec la jeune fille, et que j'allais avec elle le long du quai. Les réflexions qui lui vinrent sur cette entrevue l'empêchèrent de me suivre. Il prit le chemin le plus court pour revenir à l'hôtel, et il avait appris toute l'affaire de la police avant que j'arrivasse.
Il n'eut pas sitôt ôté le couvert, que je lui dis de descendre pour souper... Je me livrai alors aux plus sérieuses réflexions sur ma situation.
Oh ! c'est ici, mon cher ami, qu'il faut que je vous rappelle la conversation que nous eûmes ensemble presque au moment de mon départ.
Vous saviez que je n'étais pas plus chargé d'argent que de réflexions. Vous me demandâtes combien j'avais. Je vous montrai ma bourse...
« Eh ! mon cher Yorick, tu t'embarques avec si peu de chose?... Tiens, tiens, augmente tes guinées de toutes celles que j'ai...
— Mais j'en ai assez des miennes...
— Je t'assure que non. Je connais
mieux que toi le pays où tu vas voyager.
— Cela peut être, mais je ne suis pas comme un autre; je ne serais pas trois jours à Paris sans faire quelque étourderie qui me fera mettre à la Bastille, où je vivrai un ou deux mois entièrement aux dépens du roi...
— Oh ! j'avais réellement oublié cette ressource, — me dites-vous sèchement...»
L'événement dont j'avais badiné allait probablement se réaliser...
Mais, soit folie, indifférence, philosophie, opiniâtreté, ou je ne ne sais quelle autre cause, j'eus beau réfléchir sur cette affaire, je ne pus y penser que de la même manière dont j'en avais parlé au moment de mon départ.
La Bastille !... Mais la terreur est dans le mot... Et qu'on en dise ce qu'on voudra, ce mot ne signifie autre chose qu'une tour... et, une tour ne veut rien dire de plus qu'une maison dont on ne peut pas sortir... Que le ciel soit favorable aux goutteux ! . . . Mais ne sont-ils pas dans ce cas deux fois par an ? Oh ! avec neuf francs par jour, des plumes, de l'encre, du papier et de la patience, on peut bien
garder la maison pendant un mois ou six semaines sans sortir. Que craindre quand on n'a point fait de mal ?... On n'en sort que meilleur et plus sage... Il serait à souhaiter que toutes nos imprudences tournassent aussi favorablement : c'est gagner au lieu d'être puni.
La tête pleine de ces réflexions, enchanté de mes idées et de mon raisonnement, je descendis dans la cour pour prendre l'air.
Je déteste, — me disais-je, — les pinceaux sombres, et je n'envie point l'art triste de peindre les maux de la vie avec des couleurs aussi noires. L'esprit s'effraye d'objets qu'il s'est grossis, et qu'il s'est rendus horribles à lui-même ; dépouillez-les de tout ce que vous y avez ajouté... on n'en fait aucun cas...
Je sais cependant, — continuai-je, — que la Bastille est un désagrément... Mais ôtez-lui ses tours, comblez ses fossés, ouvrez ses 4)ortes, figurez-vous que ce n'est simplement qu'un asile de contrainte, et supposez que c'est quelque infirmité qui vous y retient ; alors le mal s'évanouit, et vous le souffrez sans vous plaindre...
Je me disais tout cela, quand je fus inter-
rompu au milieu de mon soliloque par une voix qui se plaignait de ce qu'on ne pouvait voir. Je regardai sous la porte cochère... Je ne vis personne, et je revins dans la cour sans faire la moindre attention à ce que j'avais entendu...
Mais à peine y fus-je revenu, que la même voix répéta deux fois les mêmes expressions... Je levai les yeux, et je vis qu'elles venaient d'un sansonnet qui était était renfermé dans une petite cage... Je ne peux pas sortir, je ne peux pas sortir...
disait le sansonnet.
Je me mis à contempler l'oiseau. Plusieurs personnes passèrent sous la porte, et il leur fit les mêmes plaintes de sa captivité, en volant de leur côté dans sa cage. . . Je ne peux pas sortir. . .
• « Oh ! je vais à ton aide, — m'écriai-je, — je te ferai sortir, coûte que coûte... »
La porte de la cage était du côté du mur, mais elle était si fortement entrelacée avec du fil d'archal qu'il était impossible de l'ouvrir sans mettre la cage en morceaux... J'y mis les deux mains.
L'oiseau volait d'un endroit à l'autre...
Il passait sa tête à travers le treillis, et y
pressait son estomac comme s'il était impatient.
«Je crains bien, pauvre petit captif, — lui disais-je, — de ne pouvoir te rendre la liberté.
— Non... — dit le sansonnet, — je ne peux pas sortir... je ne peux pas sortir. ■
Jamais mes affections ne furent plus tendrement agitées... jamais dans ma vie aucun accident ne m'a rappelé plus promptement mes esprits, dissipés par un faible raisonnement. Les notes n'étaient proférées que mécaniquement, mais elles étaient si conformes à la nature, qu'elles renversèrent en un instant tout mon plan systématique sur la Bastille, et, le cœur appesanti, je remontai l'escalier avec des pensées bien différentes de celles que j'avais eues en descendant.
« Déguise-toi comme tu voudras, tranquille esclavage, — disais-je, — tu n'es qu'une coupe amère ; et, quoique des millions de mortels, dans tous les siècles, aient goûté de ta liqueur, tu n'en es pas moins désagréable. C'est toi, ô charmante déesse, que tout le monde adore en public ou en secret ; c'est toi, aimable Liberté,
qui es délicieuse, et qui le seras toujours jusqu'à ce que la nature soit changée...
Nulle teinture ne peut ternir ta robe de neige. Il n'y a point de puissance chimique qui puisse changer ton spectre en fer...
Le berger qui jouit de tes faveurs est plus heureux en mangeant sa croûte que le monarque de la cour duquel il est exilé...
■ Ciel ! — m'écriai-je en tombant à genoux sur la dernière marche de l'escalier, — accorde-moi, avec la santé, la liberté pour compagne, et verse des mitres sur la tête de ceux qui les ambitionnent... »