‹ Voyage sentimentalChapitre 38 sur 53 · LES PETITS PATES · texte numérisé non relu

LES PETITS PATES

Je n'étais pas à moitié chemin de Taubcrge, qu'une autre idée que celle d'y aller me vint à Tesprit. Je tirai le cordon et je dis au cocher de me promener par les rues, pour voir la ville.

« Cela sera bientôt fait, — ajoutai-jc, — car je suppose qu'elle n'est pas grande...

— Elle n'est pas grande ! Pardonnezmoi, monsieur, elle est fort grande et même fort belle. La plupart des seigneurs y ont des hôtels...

— Oh! oh! .

A ce mot d'hôtels, je me rappelai tout à coup le comte de B... dont le libraire m'avait tant dit de bien ... Eh ! pourquoi n'irais-je pas chez un homme qui a une si haute idée des livres anglais, et des Anglais mêmes ? Je lui raconterais mon

aventure, et peut-être... Je changeai donc d'avis une seconde fois... A bien compter même, c'était la troisième. J'avais eu d'abord envie d'aller chez madame deR...

rue des Saints-Pères. J'avais chargé sa femme de chambre de l'en avertir... Mais ce n'est pas moi qui règle les circonstances, ce sont les circonstances qui me gouvernent. J'aperçus de l'autre côté de la rue un homme qui portait un panier, paraissait avoir quelque chose à vendre...

Je dis à La Fleur d'aller lui demander où demeurait le comte de B...

La Fleur revint précipitamment et avec un air qui peignait la surprise ; il me dit que c'était un chevalier de Saint-Louis qui vendait des petits pâtés...

« Quel conte ! — lui dis-je ; — cela est impossible.

— Je ne puis, monsieur, vous expliquer la raison de ce que j'ai vu ; mais cela est. J'ai vu la croix et le ruban attachés à la boutonnière... J'ai jeté les yeux sur le panier, et j'ai vi\ des petits pâtés, et il y en a trop pour qu'ils ne soient pas à vendre. *

Un tel revers dans la vie d'un homme

réveille dans une âme sensible un autre principe que la curiosité... Je Texaminai quelque temps dedans mon carrosse...

Plus je l'examinais, plus je le voyais avec sa croix et son panier, et plus mon esprit et mon cœur s'échauffaient... Je descendis de la voiture et je dirigeai mes pas vers lui.

Il était entouré d'un tablier blanc qui tombait au-dessous de ses genoux. Sa croix pendait au-dessus de la bavette. Son panier, rempli de petits pâtés, était couvert d'une serviette ouvrée. Il y en avait une autre au fond ; et tout cela était si propre, que l'on pouvait acheter ces petits pâtés aussi bien par appétit que par sentiment.

Il ne les offrait à personne ; mais il se tenait tranquille dans l'encoignure d'un hôtel, dans l'espoir qu'on viendrait les prendre.

Il était âgé d'environ cinquante ans, d'une physionomie calme, mais un peu grave... Cela ne me surprit pas... Je m'adressai au panier plutôt qu'à lui... Je levai la serviette, et pris un petit pâté, en le priant d'un air touché de m'expliquer cet étrange phénomène.

Il me dit, en peu de mots, qu'il avait passe sa jeunesse au service, et qu'il avait obtenu une compagnie et la croix, mais qu'ayant été réformé après la précédente guerre, il n'avait pu avoir d'emploi dans celle-ci, et qu'il se trouvait dans le monde sans amis, sans argent et sans autre bien que sa croix... Il me faisait pitié : mais il gagna mon estime en achevant ce qu'il avait à me dire.

« Le roi est un prince aussi bon que généreux... mais il ne peut récompenser ni soulager tout le monde ; mon malheur est de me trouver dans ce nombre... Je suis marié... Ma femme, que j'aime et qui m'aime, a cru pouvoir mettre à pro6t le petit talent qu'elle a de faire de la pâtisserie, et j'ai pensé, moi, qu'il n'y avait point de déshonneur à nous préserver tous deux des horreurs de la disette, en vendant ce qu'elle faisait. »

Je priverais les âmes sensibles d'un plaisir, si je ne leur racontais pas ce qui arriva à ce pauvre chevalier de Saint-Louis, huit ou neuf mois après.

Il se tenait ordinairement près de la grille du château. Il fut remarqué par

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plusieurs personnes, qui eurent la même curiosité que moi, et il leur raconta la même histoire avec la même modestie qu'il me l'avait racontée. Le roi en fut informé. Il sut que c'était un brave officier qui avait eu l'estime de tout son corps, et il lui donna une pension de quinze cents livres.

Aimable bienfaisance ! sur quels cœurs n'as-tu pas des droits? Je n'ai jamais raconté ce trait qu'il n'ait fait verser des larmes de sensibilité. Peuple heureux !

heureux souverain !...

l'épée

Je fus aussi vivement touché d'une histoire qui arriva à Rennes pendant le temps que j'y étais.

Je ne sais point quelles étaient les causes qui avaient insensiblement ruiné la maison d'E..., en Bretagne. Le marquis

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d'E. . . avait lutté avec beaucoup de fermeté contre les adversités de la fortune. Il avait encore montré avec quelque éclat ce qu'avaient été ses ancêtres... Mais il se trouva enfin forcé de se condamner à l'obscurité; à peine avait-il de quoi de vivre... Ses deux fils semblaient lui demander quelque chose de plus que le pur soutien de la vie, et il croyait qu'ils méritaient un meilleur sort. Il avait essayé de la voie des armes, mais inutilement...

Pour les avancer dans cette carrière, il fallait faire des dépenses qui étaient audessus de ses moyens. Le peu de bien qui lui restait exigeait l'économie la plus exacte. Il n'y avait donc pour lui qu'une ressource, et c'était le commerce.

Mais n'était-ce pas flétrir pour toujours la racine du petit arbre que son orgueil et son affection voulaient voir refleurir ?... Heureusement que la Bretagne a conservé le privilège de secouer le joug de ce préjugé. Il s'en servit. Les États étaient assemblés à Rennes. Suivi un jour de ses deux iils, il parut au théâtre, et fit valoir, avec dignité, la faveur d'une ancienne loi du duché, qui, quoique rarement récla-

mée, n'en subsistait pas moins dans toute sa force. Il ôta son épée de son côté :

« La voici, — dit-il, — prenez-la ; soyez-en les fidèles dépositaires, jusqu'à ce qu'une meilleure fortune me mette en état de la reprendre, et de m'en servir avec honneur. »

Le président accepta l'épée... Le marquis la vit déposer dans les archives de sa maison, et se retira.

Il s'embarqua le lendemain, avec toute sa famille, pour la Martinique... Une application assidue au commerce, pendant dix-neuf ou vingt ans, et quelques legs inattendus de branches éloignées de sa maison lui rendirent de quoi soutenir sa noblesse, et il revint chez lui pour réclamer son épée.

J'eus le bonheur de me trouver à Rennes le jour de cet événement solennel.

C'est ainsi que je l'appelle. Quel autre nom pourrait lui donner un voyageur sentimental ? Malheur à ceux pour qui ces scènes sont indifférentes !

Le marquis, tenant par la main une épouse respectable, parut avec modestie au milieu de l'assemblée. Son fils aîné

conduisait sa sœur, et le cadet était à côté de sa mère. Un mouchoir cachait les larmes de ce bon père.

Le silence le plus profond régnait dans toute l'assemblée. Le marquis remit sa femme aux soins de son fils cadet et de sa fille, avança six pas vers le président, et lui redemanda son épée. On la lui rendit. Il ne l'eut pas sitôt qu'il la tira presque tout entière hors du fourreau.

C'était la face brillante d'un ami qu'il avait perdu de vue depuis quelque temps. Il l'examina attentivement, comme pour s'assurer que c'était la même. Il aperçut un peu de rouille vers la pointe. Il la porta plus près de ses yeux, et je vis tomber une larme sur l'endroit rouillé.

« Je trouverai, — dit-il, — quelque autre mo)'en pour l'ôter. »

Il la remit dans le fourreau, remercia ceux qui en avaient été les dépositaires, et se retira avec son épouse, sa fille et ses deux fils.

Je lui enviais ses sensations.

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