ANECDOTE
Je montai dans mon carrosse à l'heure indiquée; La Fleur se mit derrière, et je dis au cocher de me mener à Versailles le plus grand train qu'il pourrait.
Le chemin ne m'ofifrit rien de ce que je cherche ordinairement en voyageant. Je pourrais pourtant, aussi bien qu'un autre, donner la description de Chaillot, de Passy, des Bons-Hommes, de Sèvres, de Viroflay et des autres endroits que j'ai vus en courant... mais j'aime mieux remplir le vide par Thistoire abrégée de mon sansonnet. C'est un abrégé historique qu'il y aura de plus... Qu'y faire?
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Milord L... attendait un jour que le vent devint favorable pour passer de Douvres à Calais... Son laquais, en se promenant sur les hauteurs, attrapa le sansonnet avant qu'il put voler ; il le mit dans son sein, le nourrit, le prit en affection, et l'apporta à Paris.
Son premier soin, en arrivant, fut de lui acheter une cage, qui lui coûta vingtquatre sous; il n'avait pas beaucoup d'affaires, et, pendant les cinq mois que son maître resta à Paris, il apprit au sansonnet les quatre mots auxquels j'ai tant d'obligation.
Lorsque milord partit pour l'Italie, son laquais donna le sansonnet et la cage à l'hôte ; mais son petit patois en faveur de la liberté étant étranger, on ne faisait guère plus de cas de ce qu'il disait que de lui... La Fleur offrit une bouteille de vin à l'hôte, et l'hôte lui donna le sansonnet et la cage.
Je l'emportai avec moi, et lui fis revoir son pays natal... Je racontai son histoire au lord A..., et le lord A... me pria de lui donner l'oiseau... Quelques semaines après, il en fit présent au lord B..., le lord
B... le donna au lord C..., Técuyer du lord C... le vendit au lord D... pour un schelling, et le lord D... le donna au lordE...; et mon sansonnet fit ainsi le tour de la moitié de l'alphabet parmi les milords. De la Chambre des pairs, il passa dans la Chambre des communes, où il ne trouva pas moins de maîtres ; mais, comme tous ces messieurs voulaient entrer dedans..., et que le sansonnet, au contraire, ne demandait qu'à sortir, il fut presque aussi méprisé à Londres qu'à Paris... Voilà souvent ce que produit la manie de ne pas penser comme les autres...
Plusieurs de mes lecteurs ont assurément entendu parler de lui... Et si quelqu'un par hasard l'a vu, je le prie de se souvenir qu'il m'a appartenu... Je ne l'ai plus... mais )e le porte pour cimier de mes armoiries... Que les hérauts d'armes lui tordent le cou s'ils l'osent.
LE PLACET Je ne voudrais pas, quand je vais im-
plorer la protection de quelqu'un, que mon ennemi vit la situation de mon esprit... C'est cette raison qui fait que je suis ordinairement mon propre protecteur. . . Mais c'était par force que je m'adressais à M. le duc de C--- Si c'eût été une action de choix, je ne l'aurais pas faite autrement, du moins à ce que je m'imagine, que toutes les autres.
Combien de formes de placets de> la tournure la plus basse ne me vinrent-elles pas dans l'idée pendant tout le chemin ?
Je méritais d'aller à la Bastille pour chacune de ces tournures.
Arrivé à la vue de Versailles, je voulus m'occuper à rassembler des mots, des maximes... J'essayai de prendre des attitudes, des tons, pour tâcher de plaire à M. le duc...
f Bon ! — disais-je, — j'y suis ; ceci fera l'affaire, oui, tout aussi bien qu'un habit qu'on lui aurait fait sans lui prendre la mesure. Sot ! — continuai-je en m'apostrophant, — ne vous étudiez pas tant.
Ce n'est pas en vous-même qu'il faut prendre ce que vous avez à dire... Voyez M. le duc de C..., observez son visage...,
VOUS y lirez son caractère... Remarquez son attitude..., et le premier mot qu'il vous dira vous fera saisir le ton qu'il faut prendre.
« Vous composerez sur-le-champ votre harangue de l'assemblage de toutes ces choses : elle ne pourra lui déplaire, c'est lui qui en aura fourni les ingrédients... Eh bien ! — dis-je, — je voudrais déjà avoir fait ce pas. Lâche ! un homme n'est-il donc pas égal à un autre sur toute la surface du globe? Cela est ainsi dans un champ de bataille... Pourquoi cela ne serait-il pas de même face à face dans le cabinet? Croyez-moi, Yorick, un homme qui ne prend pas cette noble assurance se manque à lui-même, se dégrade, dément ses propres ressources...
« Si vous vous présentez au duc avec la crainte de la Bastille dans vos regards et sur toute votre physionomie... soyez assuré que vous serez renvoyé à Paris en moins d'une heure sous bonne escorte...
« Ma foi, — dis-je, — je le crois ainsi... Eh bien ! j'irai au duc avec toute l'assurance et toute la gaieté possibles...
« Vous vous égarez encore. — me
dis-je. — Un cœur tranquille ne tombe pas dans des extrêmes... Il se possède toujours...
€ A merveille ! . . . Oh ! c'est de cette dernière façon qu'il faut que je paraisse. »
Mon carrosse roulait alors dans les cours, et quand il s'arrêta, je me trouvai, par la leçon que je venais de me donner, aussi calme qu'on peut l'être. Je ne montai l'escalier ni avec cet air craintif qu'ont les victimes de la justice, ni avec cette humeur vive et badine qui m'anime toujours quand je te vais voir, Lisette.
Dès que je parus dans le salon, une personne vint au-devant de moi... Je ne sais si c'est le maître d'hôtel ou le valet de chambre... Peut-être était-ce quelque sous-secrétaire... Elle me dit que M. le duc de C... travaillait.
€ J'ignore, — lui dis-je, — comment il faut s'y prendre, pour obtenir audience.. . Je suis étranger, et, ce qui est encore pis dans la conjoncture des affaires présentes, c'est que je suis Anglais. »
Elle me répondit que cette circonstance ne rendait pas la chose plus difficile... Je lui fis une légère inclination.
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« Monsieur, — lui dis-)e, — ce que î'ai à communiquer à M. le duc est fort important... »
Il regarda aussitôt de côté et d'autre, pour voir apparemment s'il n'y avait personne qui pût en avertir le ministre. Je retournai à lui...
€ Je ne veux pas, monsieur, — lui dis-]e, — causer ici de méprise. Ce n'est pas pour M. le duc que TafTaire dont j'ai à lui parler est importante, c'est pour moi...
— Oh ! c'est une autre affaire, — dit-il.
— Non, monsieur, — repris-je, — e suis sûr que c'est la même chose pour M. le duc. »
Cependant je le priai de me dire quand je pourrais avoir accès.
« Dans deux heures, » dit-il.
Le nombre des équipages qui étaient dans la cour semblait justifier ce calcul...
Que faire pendant ce temps-là ? Se promener en long et en large dans une salle d'audience ne me paraissait pas un passetemps fort agréable... Je descendis, et j'ordonnai au cocher de me mener au Cadran bleu.
Mais tel est mon destin... Il est rare
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que i'aille à l'endroit que je me propose.