‹ Voyage sentimentalChapitre 44 sur 53 · LE MYSTERE · texte numérisé non relu

LE MYSTERE

Un homme qui connaît le coeur humain jugera aisément qu'il m'était impossible de retourner sitôt dans ma chambre.

C'eût été passer d'un morceau musical, dont le feu avait animé toutes mes affections, à une clef froide.

Je restai donc quelque temps sur la porte de l'hôtel, et je m'occupai à examiner les passants et à former sur eux les conjectures que leurs différentes allures me suggéraient; mais un seul objet fixa bientôt toutes mes attentions et les confondit.

C'était un grand homme sec, d'un sérieux philosophique et d'une mine hâlcc, qui passait et repassait gravement dans la rue et n'allait jamais au-delà de soixante pas de chaque côté de la porte. Il paraissait avoir à peu prés cinquante ans, et avait une petite canne sous le bras. Son habit, sa veste et sa culotte étaient de

drap noir, un peu usés, mais encore propres. A sa manière d'ôter son chapeau et d'accoster un grand nombre de passants, je jugeai qu'il demandait l'aumône, et je préparai quelque monnaie pour la lui donner quand il s'adresserait à moi eu passant. Mais il passa sans rien me demander, et cependant ne fit pas six pas sans s'arrêter vis-à-vis d'une petite femme qui venait devant lui... J'avais plus l'air de lui donner qu'elle...

A peine eût-il fini, qu'il ôta son chapeau à une autre... Un monsieur d'un certain âge avança lentement vers lui, et il était suivi d'un jeune homme fort bien mis. Il les laissa passer tous deux sans leur rien dire... Mais une femme qui survint un instant après en fut saluée... Je restai à l'observer une bonne demi-heure, et il fit pendant ce temps une douzaine de tours en avant et en arrière, en suivant constamment le même plan.

Il y avait deux choses dans sa conduite qui m'inquiétaient, et qui me faisaient faire inutilement beaucoup de réflexions :

c'était de savoir d'abord pourquoi il ne contait son histoire qu'aux femmes, et

ensuite quelle espèce d'histoire c'était, et quelle espèce d'éloquence il employait pour toucher leurs cœurs, en jugeant apparemment qu'elle était inutile pour émouvoir ceux des hommes.

Deux autres circonstances me rendaient encore ce mystère plus impénétrable :

c'est qu'il disait tout bas à chaque femme ce qu'il avait à lui dire, et d'une façon qui avait plutôt l'air d'un secret confié que d'une demande, et qu'il réussissait toujours. Il n'arrêta pas une seule femme qui ne tirât sa bourse pour lui donner quelque chose.

J'eus beau réfléchir, je ne pus me former de système pour expliquer ce phénomène. C'était une énigme à m'occuper tout le reste de la soirée, et je me retirai dans ma chambre.

LES CAS DE CONSCIENCE Mon hôte me suivit, et à peine fut-il

entré, qu'il me dit de chercher un autre logement.

« Pourquoi cela, — lui dis-je, — mon ami?

— Pourquoi?... N'avez-vous donc pas eu pendant deux heures une jeune fille enfermée avec vous? Cela est contre les règles de ma maison...

— Fort bien ! — lui dis-je, — et nous nous quitterons tous bons amis; car la jeune fille n'a point eu de mal... ni moi non plus, et je vous laisserai comme je vous ai trouvé.

— C'en est assez, — reprit- il, — pour perdre mon hôtel de réputation... Cela n'est pas équivoque... Voyez, » ajoutat-il en me montrant le pied du lit où nous avions été assis.

J'avoue que cela avait quelque apparence d'un témoignage ; mais mon orgueil souffrait d'entrer en explication avec lui ; et, sans lui faire de détail, je lui dis de tranquilliser, de dormir aussi bien que je le ferais cette nuit, et que je payerais demain matin.

« Je ne me serais pas soucié, monsieur, de vous voir une douzaine de filles...

— Et je n'ai jamais songé, moi, à en avoir une seule, — lui dis-je en l'interrompant...

— Pourvu, — ajouta-t-il, — que c'eût été le matin.

— Est-ce que la différence des moments du jour met à Paris de la différence dans le mal?

— Cela en fait beaucoup, monsieur, par rapport à la décence...

Je goûte une bonne distinction, et je ne pouvais pas me fâcher bien vivement contre cet homme...

— J'avoue, — poursuit-il, — qu'il est nécessaire à un étranger d'avoir la commodité d'acheter des dentelles, de la broderie, des bas de soie... et ce n'est rien quand une femme, qui vend de tout cela, vient avec une boite de carton... Cela passe...

— Oh ! en ce cas votre conscience et la mienne sont à l'abri ; car, sur ma foi, elle en avait une... mais je n'y ai pas regardé...

— Monsieur n'a donc rien acheté? — dit-il.

— Rien du tout, — dis-je.

202 VOYAGE SEHTIMEKTAl

— C'est que je vous recommande, monsieur, une jeune fille qui vous vendra en conscience...

— A la bonne heure, mais il fant que je la voie ce soir... »

Il me fit une profonde révérence, et se retira sans répliquer.

« Je vais triompher de cet homme, — me dis-je. — Mais quel profit en retirerai -je ? Je lui ferai voir que ce n'est qu'une âme vile. Et ensuite? Ensuite?...*

J'étais trop près de moi pour dire que c'était pour l'amour des autres... Je n'avais point de bonne réponse à me faire sur cette question... Il y avait plus de mauvaise humeur que de principe... et il me déplaisait même avant de l'exécuter.

Une jeune grisette entra quelques minutes après avec une boite de dentelles...

« Elle vient bien inutilement, — me dis-jc, — je n'achèterai certainement rien. »

Elle voulait me faire tout voir... Mais il était difficile de me montrer quelque chose qui me plût... Cependant, elle ne faisait pas semblant de s'apercevoir de mon indifférence. Son petit magasin était

ouvert, et elle en étala toutes les dentelles à mes yeux, les déplia et les replia Tune après l'autre avec beaucoup de patience et de douceur... Il ne tenait qu'à moi d'acheter ou de ne pas acheter; elle me laissait le tout pour le prix que je voudrais lui en donner...

La pauvre créature semblait avoir de l'ardeur pour gagner quelque chose, et fit ce qu'elle put pour vaincre mon obstination...

Le jeu de ses grâces était cependant plus animé par un air naïf et caressant que par l'art.

S'il n'y a pas dans l'homme un fond de complaisance et de bonté qui le rende dupe, tant pis. Mon cœur s'amollit, et ma dernière résolution se changea aussi facilement que la première... Pourquoi punir quelqu'un de la faute des autres.

«< Si tu es tributaire de ce tyran d'hôte, — me disais-je en fixant la jeune marchande, — je plains ton sort, »

Je n'aurais eu que quatre louis dans ma bourse, que je ne l'aurais pas renvoyée sans en dépenser trois. Je lui pris une paire de manchettes.

L'hôte va partager son profit avec elle... Qu'importe? Je n'ai fait que payer, comme tant d'autres ont fait avant moi, pour une action qu'ils n'ont pu commettre, et dont ils n'avaient pas même eu l'idée.

l'Énigme

La Fleur, en me ser\'ant au souper, me dit que l'hôte était bien fâché de l'affront qu'il m'avait fait en me disant de chercher un autre logement.

Un homme, qui veut passer une nuit tranquille, ne se couche point avec de l'inimitié contre quelqu'un quand il peut se réconcilier.

Je dis donc à La Fleur de dire à l'hôte que j'étais fâché moi-même de lui avoir donné occasion de me faire ce mauvais compliment.

« Vous pouvez même lui ajouter, si la

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jeune fille revenait encore, que je ne veux plus la revoir. »

Ce n'était pas à lui que je faisais ce sacrifice, c'était à moi-même. Après Vavoîr échappé aussi hellcy je m'étais résolu de ne plus courir de risques, et de tâcher de quitter Paris avec le même fonds de vertu que j'y avais apporté.

« Mais, monsieur, ^ — dit La Fleur en me saluant jusqu'à terre, — ce n'est pas suivre le ton. Monsieur changera sans doute de sentiment. Si, par hasard, il voulait s'amuser...

— Je ne trouve point en cela d'amusement, — lui dis-je en l'interrompant.

— Mon Dieu ! » dit La Fleur en ôtant le couvert.

Il alla souper, et revint une heure après pour me coucher. Personne n'était plus attentif que lui, mais il était encore plus officieux qu'à l'ordinaire. Je voyais qu'il voulait me dire quelque chose, et qu'il n'osait le faire. Je ne pouvais concevoir ce que ce pouvait être, et je ne me mis pas beaucoup en peine de le savoir.

J'avais une autre énigme plus intéressante à développer. Le manège de l'homme

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que j'avais vu m'occupait. J'en aurais bien voulu connaître tous les ressorts, et ce n'est point la curiosité qui m'excitait.

C'est un principe de recherche si bas, que je ne donnerais pas une obole pour la satisfaire. Mais un secret qui amollissait si promptement et avec autant d'efficacité le cœur du beau sexe était, à mon avis, un secret qui valait la pierre philosophale. Si les deux Indes m'eussent appartenu, j'en aurais donné une pour le savoir.

Je le tournai et retournai inutilement toute la nuit dans ma tête. Mon esprit, le lendemain matin en m'éveillant, était aussi épuisé par mes rêves que celui du roi de Babylone l'avait été par ses songes. Je n'hésitai pas d'affirmer que l'interprétation de cette énigme aurait embarrassé tous les savants de Paris, aussi bien que ceux de Chaldéc.

LE DIMANCHE Cette nuit amena le dimanche. La Fleur,

en m'apportant du thé, du pain et du beurre pour mon déjeuner, était si paré, que j'eus de la peine à le reconnaître.

En le prenant à Montreuil, je lui avais promis un chapeau neuf avec une ganse et bouton d'argent, et six louis pour s'habiller i Paris. Je lui en avais donné sept pour avoir le tout, et le bon garçon avait on ne peut mieux employé son argent.

Il avait acheté un fort bel habit d'écarlate, et la culotte de même... Cela n'avait été porté que peu de temps... Je lui sus mauvais gré de me dire qu'il avait fait cette emplette à la friperie. L'habillement était si frais que, quoique je susse qu'il ne pouvait pas être neuf, j'aurais souhaité pouvoir m'imaginer que je l'avais fait faire exprés pour lui. Mais c'est une délicatesse qui ne blesse pas beaucoup à Paris.

La veste qu'il avait achetée était de satin bleu, assez bien brodée en argent, un peu usée, mais encore fort apparente ; le bleu n'était pas trop foncé, et cela s'assortissait très bien avec l'habit et la culotte. Il avait une bourse, un solitaire, des manchettes brodées, des bas de soie. Il était bien

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accommodé. La nature lui avait donné une belle figure, qui ne lui avait pas coûté un sou... En un mot, tout cela allait fort bien ensemble.

C'est ainsi qu'il entra dans ma chambre, avec un gros bouquet à la boutonnière de son habit. Il y avait dans tout son maintien un air de gaieté et de propreté qui me rappela que c'était dimanche... Je conjecturai aussitôt, en combinant les choses, que ce qu'il avait à me dire le soir était de me demander la permission de passer ce jour-li comme on le passe à Paris. J'y avais à peine pensé, que, d'un air timide, mêlé cependant d'une sorte de confiance que je ne le refuserais pas, il me pria de lui accorder la journée.

« Mais pour quoi faire, La Fleur ? »

Il me dit ingénument que c'était pour faire le galant vis-à-vis de sa maîtresse.

Moi, j'avais précisément à le faire vis-àvis de Mme de R... J'avais retenu exprès mon carrosse de remise; et ma vanité n'aurait pas été peu flattée d'avoir un domestique aussi élégant derrière ma voiture. J'avais de la peine à me résoudre à me passer de lui dans cette occasion.

Mais il ne faut pas raisonner dans ces petits embarras... il faut sentir. Les domestiques sacrifient leur liberté dans le contrat qu'ils font avec nous; mais ils ne sacrifient pas la nature. Ils ont leur vanité, leurs souhaits, aussi bien que leurs maîtres... Ils ont mis à prix leur abnégation d'eux-mêmes, si je peux me servir de cette expression, et leurs attentes sont quelquefois si déraisonnables, que, si leur état ne me donnait pas le moyen de les mortifier, je voudrais souvent les en frustrer... Mais, quand je réfléchis qu'ils peuvent me dire lorsque je les maîtrise :

« Je le sais bien... je sais que je suis votre domestique... »> je sens alors que je suis désarmé de tout le pouvoir d'un maître.

« La Fleur, tu peux aller, — lui disjc... — Mais quelle espèce de maîtresse as-tu faite depuis si peu de temps que tu es à Paris? »

Et La Fleur, en mettant la main sur sa poitrine, me dit que c'était une demoiselle qu'il avait vue chez M. le comte de B... La Fleur avait un cœur fait pour la société, et, à dire vrai, il en laissait

échapper de manière ou d'autre aussi peu d'occasions que son maître. Mais comment celle-ci vint-elle ? Dieu le sait. Tout ce qu'il m'en dit, c'est que, pendant que j'étais chez le comte, il avait fait connaissance avec la demoiselle, au bas de l'escalier. Le comte m'avait accordé sa protection, et La Fleur avait su se mettre dans les bonnes grâces de la demoiselle. Elle devait venir ce jour- là à Paris, avec deux ou trois autres personnes de la maison de M. le comte, et il avait fait la partie de passer la journée avec elles sur les boulevards.

Gens heureux ! qui, une fois la semaine, au moins, mettez de côté vos embarras et vos soucis, et qui, en chantant et dansant, éloignez gaiement de vous un fardeau de peines et de chagrins qui accablent les autres nations !

OCCUPATION IMPRÉVUE La Fleur, sans y songer plus que moi.

m'avait laissé de quoi m*amuser tout le jour.

Il m'avait apporté le beurre sur une fewlle de figuier. Il faisait chaud, et il avait demandé une mauvaise feuille de papier pour mettre entre sa main et la feuille du figuier.

Cela tenait lieu d'une assiette, et je lui dis de mettre le tout sur la table comme cela était. Le congé que je lui avais donné m'avait déterminé à ne point sortir. Je lui dis de s'en aller, et d'avertir, en passant, le traiteur que je dînerais à l'hôtel.

Dés que j'eus déjeuné, je jetai la feuille de figuier par la fenêtre. J'en allais faire autant de la feuille de papier, mais elle était imprimée. J'y jetai les yeux. J'en lus une ligne, puis une autre, puis une troisième. Cela excita ma curiosité. Je baissai la fenêtre, je m'assis, et je me mis à lire.

C'était du vieux français, dont la date paraissait être du temps de Rabelais ; et c'était peut-être lui qui en était l'auteur.

Le caractère était gothique, et si effacé par l'humidité et par l'injure du temps, que j'eus bien de la peine à le déchiffrer...

J'en abandonnai même la lecture, et j'écri-

vis une lettre à mon ami Eugène... Mais je repris le chiffon. Impatienté de nouveau, je t'écrivis aussi, ma chère Lisette, pour me calmer : mais, irrité par la difficulté de débrouiller le maudit papier, je le repris encore, et je m'obstinais à le lire quand le dîner vint.

Je réveillai mes esprits par une bouteille de vin de Bourgogne, et je repris ma tâche. Gruterus ou Spon (i) n'avaient jamais été plus appliqués à pénétrer le sens de quelque médaille ; et, en deux ou trois heures d'essai, je crus m'apercevoir que je comprenais ce que je lisais... Mais, pour m'en assurer davantage, je me mis à le traduire en anglais, pour voir la figure que cela ferait... Je faisais de temps en temps quelques tours dans ma chambre, je me mettais à la fenêtre, je reprenais la plume, et, à neuf heures du soir, j'eus enfin achevé mon travail... On en dira ce qu'on voudra, le voici :

(1) Savants antiquaires.

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