‹ Voyage sentimentalChapitre 52 sur 53 · LE CAS DE DELICATESSE · texte numérisé non relu

LE CAS DE DELICATESSE

Il y a entre la petite ville où j'allais et Rennes des chemins presque impraticables par les hauteurs, les descentes, les ruisseaux et les fondrières qu'on trouve en

2$2 VOYAGE SEHTIMENTAL

certains endroits. Adieu alors à tous les mouvements rapides et précipités! Il faut voyager avec précaution ; mais il convient mieux aux sentiments de ne pas aller vite. Je fis marché avec un voiturier pour me conduire, aussi lentement qu'il voudrait, dans cette traverse difficile.

Les habitants en sont pauvres, mais patients, tranquilles, et doués d'une grande probité. Chers villageois, ne craignez rien ! Le monde ne vous enviera pas votre pauvreté, trésor inépuisable de vos simples vertus. Nature ! parmi tous tes désordres, tu es encore favorable à la modicité que tu fournis. Au milieu des grands ouvrages qui t'environnent, tu n'as laissé que peu ici pour la faux et la faucille, mais ce peu est en sûreté, il est protégé... Le pi as fort n'envahit rien iu plus faible. Heureuses les demeures qui sont ainsi mises à Tabri de la cupidité et de l'envie !

Que le voyageur fatigué se plaigne, s'il veut, des détours et des dangers de vos routes, de vos collines pierreuses, de vos fondrières et des obstacles de toutes espèces qui l'arrêtent dans son chemin... Moi, mes

chers amis, j'aime à voyager parmi vous.

Les habitants d'un village voisin avaient travaillé tout le jour à rendre praticable un endroit où nous arrivâmes. Nous n'aurions pu y passer la veille, et ils avaient encore pour deux heures d'ouvrage...

Il n'y avait peint d'autre remède que d'attendre avec patience. La nuit, qui était pluvieuse et oVageuse, s'approchant, le voiturier fut obligé de s'arrêter dans la seule hôtellerie qu'il y avait dans le village.

Je pris aussitôt possession de ma chambre à coucher...

L'air était devenu très froid, je fis faire bon feu, et je donnai des ordres pour le souper...

Je remerciais le ciel de ce que les choses n'étaient pas pires, lorsqu'une dame et sa femme de chambre arrivèrent dans l'auberge.

Il n'y avait pas d'autre chambre à coucher dans la maison que la mienne; et l'hôtesse les y amena sans façon, en leur disant qu'il n'y avait d'autre personne qu'un gentilhomme anglais... qu'il y avait

deux bons lits, et qu'il y en avait un troisième dans le cabinet à côté... Mais, à la manière dont elle parlait de ce troisième lit, il aurait presque autant valu qu'elle n'en eût point eu.

Elle ajouta qu'elle osait avancer que le monsieur ferait de son mieux pour arranger les choses ; et moi, pour ne pas tenir la dame en suspens, je lui dis que je ferais tout ce que je pourrais...

Mais cela ne voulait pas dire que je la rendrais la maîtresse absolue de ma chambre...

J'en étais encore propriétaire, et j'avais le droit d'en faire les honneurs. Je priai donc la dame de s'asseoir, je la plaçai dans le coin le plus chaud, je demandai du bois, je dis à l'hôtesse d'augmenter le souper, et de ne point oublier que je lui avais recommandé de donner le meilleur vin.

La dame ne fut pas cinq minutes auprès du feu qu'elle jeta les yeux sur les lits.

Plus elle les regardait, et plus son inquiétude semblait augmenter. J'en étais mortifié et pour elle et pour moi, et je n'étais peut-être pas moins embarrassé qu'elle.

VOYAGE SENTIMENTAL SJJ

C'en était assez pour causer cet embarras que les lits fussent dans la même chambre...

Mais, ce qui nous troublait le plu&, c'était leur position. Ils étaient parallèles, et si proches l'un de l'autre, qu'il n'y avait de place entre les deux que pour mettre une chaise...

Ils n'étaient guère plus éloignés du feu.

Le manteau de la cheminée d'un côté s'avançait fort avant dans la chambre, et, avec une grosse poutre de l'autre, il formait une espèce d'alcôve qui n'était point du tout favorable à la délicatesse de nos sensations.

D'ailleurs, les lits étaient si étroits, qu'il n'y avait pas moyen de songer à faire coucher la femme de chambre avec sa maitresse. Si cela avait été faisable, ridée qu'il fallait que je couchasse auprès d'elle aurait glissé plus aisément sur l'imagination.

Le cabinet n'était pas consolant. Il était humide, froid ; la fenêtre en était à moitié brisée, il n'y avait point de vitres... Le vent y soufflait, et il était si violent, qu'il me fit tousser quand j'y entrai avec la dame pour le visiter...

2S6 VOYAGE SENTIMENTA L

L'alternative où nous nous trouvâmes réduits était donc fort inquiétante. La dame sacrifîerait-elle sa santé à sa délicatesse, en abandonnant le lit à la femme de chambre, ou la femme de chambre prendrait- elle le cabinet en laissant la dame exposée aux entreprises qu'un joli minois peut suggérer à un étranger? Le cas n'était pas aisé à résoudre.

La dame était une jeune Nantaise d'environ vingt-cinq "ans, dont le teint l'aurait disputé à l'éclat des roses.

La femme de chambre était Blaisoise, vive, leste, et n'avait pas plus de vingt ans.

Ces circonstances augmentaient les difficultés, et le poids qui accablait nos esprits n'était pas allégé par la délicatesse que nous avions de ne pas nous communiquer l'un à l'autre ce que nous sentions dans cette occasion.

Le souper vint, et nous nous mîmes à table. Je crois que, si nous n'eussions pas eu de meilleur vin que celui qu'on nous donna, nos langues auraient été liées jusqu'à ce que la nécessité nous eût forcés de leur donner de la liberté.

Mais la dame avait heureusement quelques bouteilles de bon vin de Bourgogne dans sa voiture, et elle envoya sa femme de chambre en chercher deux.

Peu à peu, nous nous sentîmes inspirés d'une force d'esprit suffisante pour parler au moins sans réserve de notre situation ; nous l'examinâmes de tous côtés pendant plus d'une heure, pour tâcher de trouver quelque heureux moyen de régler la chose.

Enfin, après l'avoir retournée dans tous les sens, nous convînmes de nos articles, et peut-être n'a-t-on jamais fait un traité de paix qu'on ait exécuté plus religieusement des deux côtés. Voici le nôtre :

Art. I". — Comme le droit de la chambre à coucher appartient à monsieur, et qu'il croit que le lit qui est le plus proche du feu est le plus chaud, il le cède à madame.

Accordé de la part de madame, pourvu que les rideaux des deux lits, qui sont

d'une toile de coton presque transparente, et trop étroits pour bien fermer, soient attachés à l'ouverture avec des épingles, ou même entièrement cousus avec une aiguille et du fil, afin qu'ils soient censés former une barrière suffisante du côté de monsieur.

Art. 2. — Il est demandé, de la part de madame, que monsieur soit enveloppé toute la nuit dans sa robe de chambre.

Refusé^ parce que monsieur n'a pas de robe de chambre, et qu'il n'a dans son porte-manteau que six chemises et une culotte de soie noire.

La mention de la culotte de soie noire fit un changement total dans cet article...

On regarda la culotte comme un équivalent de la robe de chambre. Il fut convenu que j'aurais toute la nuit ma culotte de soie noire.

Art. 3. — Il est stipulé, de la part de madame, que, dès que monsieur sera au lit, et que le feu et la chandelle seront

éteints, monsieur ne dira pas un seul mot pendant toute la nuit.

Accordèy à condition que les prières que monsieur fera ne seront pas. regardées comme une infraction au traité.

Il n'y eut qu'un point d'oublié : c'était la manière dont la dame et moi nous nous déshabillerions et nous nous mettrions au lit...

Il n'y avait qu'une manière de le faire, et le lecteur peut le deviner...

Je proteste que, si elle ne lui parait pas la plus délicate et la plus décente qu'il y ait dans la nature, c'est la faute de son imagination.

Enfin, nous nous couchâmes. Je ne sais si c'est la nouveauté de la situation ou quelque chose autre qui m'empêcha de dormir, mais je ne pus fermer les yeux...

Je me tournais tantôt d'un côté, tantôt de l'autre..., et cela dura jusqu'à deux heures du matin, qu'impatienté de tant de

26o VOYAGE SENTIMENTAL

mouvement inutile, il m'échappa de m'écrier :

« O mon Dieu!

— Vous avez rompu le traité, monsieur, » dit avec précipitation la dame, qui n'avait pas plus dormi que moi.

Je lui dis que non, en soutenant que ce n*était qu'une exclamation.

Elle voulut que ce fût une infraction entière du traité... et moi je prétendais qu'on avait prévu le cas par le troisième article.

La dame ne voulut pas céder, et la dispute affaiblit un peu sa barrière...

J'entendis tomber par terre deux ou trois épingles de rideaux.

« Sur mon honneur, madame, ce n'est p.is moi qui les ai détachées, » lui dis-je en étendant mon bras hors du lit, comme pour affirmer ce que je disais...

Et j'allais ajouter que, pour tout l'or du monde, je n'aurais pas voulu violer l'idée de décence que je...

Mais la femme de chambre, qui nous avait entendus, et qui craignait les hostilités, était sortie de son cabinet, et s'était glissée doucement dans le passage qui

itenàint h irai, le Hisis II lumbre, et... de., etc., ttc...

ce VOLUME

a élé imprimé, gravé et broché dans les ateliers de Edouard Guillaume ■ Kditeur-Imprimeur de la Collection Guillaume 105, boulevard Brune, 105

Page 1