‹ Voyage sentimentalChapitre 51 sur 53 · LE SOUPER ET LES GRACES · texte numérisé non relu

LE SOUPER ET LES GRACES

Je voulais aller voir un de mes anciens amis qui s'était retiré dans une petite ville d'Anjou, à six lieues à droite d'Angers. Le chemin est bien difficile pour la poste, — me dit-on...

« Monsieur se connaît en difficultés, — dit La Fleur...

— Venez toujours... »

Un fer se détacha d'un pied de devant du cheval de brancard dans un chemin pierreux. Le postillon descendit et le mit dans sa poche. A peine avionsnous fait une lieue, que le fer de l'autre pied se détacha aussi ; et il n'y avait pas

moyen d'aller plus loin sans courir le risque de faire blesser le cheval. Il fallait au moins lui donner un poids plus léger, et je descendis.

l'aperçus une maison à quelques portées de fusil du chemin, et je dis au postillon de m'y suivre. L'air de la maison et de tout ce qui l'entourait ne me fit point regretter mon désastre.

C'était une jolie ferme entourée d'un beau clos de vigne. Il y avait d'un côté un pouger rempli de tout ce qui pouvait entretenir l'abondance dans la maison d'un paysan, et de l'autre un petit bois qui pouvait fournir du chauffage...

Je laissai au postillon le soin de s'arranger, et j'entrai tout droit dans la maison.

La famille était composée d'un vieillard à cheveux blancs, de sa femme, de leurs fils, de leurs gendres, de leurs femmes et de leurs enfants.

Ils allaient se mettre à table pour manger leur soupe aux lentilles. Un gros pain de froment occupait le milieu de la uble, et une bouteille de vin à chaque bout promettait de la joie pendant le repas :

c'était un festin d'amour et d'amitié.

Le vieillard se lève aussitôt pour venir à ma rencontre, et m'invite, avec une cordialité respectueuse, à me mettre à table. Mon cœur s'y était mis dès le moment que j'étais entré. Je m'assis tout de suite comme un des enfants de la famille : et, pour en prendre plus tôt le caractère, j'empruntai le couteau du vieillard, et je me coupai un gros morceau de pain. Tous les yeux, en me voyant faire, semblaient me dire que j'étais le bien venu, et qu'on me remerciait de la liberté que j'avais prise.

Était-ce là, dis-le-moi, nature, était-ce autre chose qui me faisait paraître ce morceau si friand? A quelle magie étais-je redevable des délices que je goûtais en buvant un verre de vin de cette bouteille et qui semble encore m'affecter le palais ?

Le souper était de mon goût : les grâces qui le suivirent en furent encore plus.

Le souper fini, le vieillard donne un coup sur la table avec le manche de son couteau. C'était le signal de se lever de table, et de se préparer à danser. Dans l'instant, les femmes et les filles courent

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dans une chambre à côté pour arranger leurs cheveux, et les hommes et les garçons vont à la porte pour se laver le visage, et quitter leurs sabots pour prendre des souliers. En trois minutes, toute la troupe est prête à commencer le bal sur une petite esplanade de gazon qui était devant la cour. Le vieillard et sa femme sortent les derniers. Je les accompagne, et me place entre eux sur un petit sofa de verdure.

Le vieillard, dans sa jeunesse, avait su jouer assez bien de la vielle, et il en jouait encore passablement. La femme l'accompagnait de la voix; et les enfants et les petits-enfants dansaient... Je dansais moi-même, quoique assis.

Au milieu de la seconde danse, et à quelques pauses dans les mouvements où ils semblaient tous lever les yeux, je crus entrevoir que cette élévation était TefTet d'une autre cause que celle de la simple joie... Il me sembla, en un mot, que la religion était mêlée pour quelque chose dans la danse... Je ne l'avais jamais vue s'engager dans ce plaisir, et je commençais à croire que c'était l'illusion d'une

imagination qui me trompe continuellement, lorsque, la danse finie, le vieillard me dit :

« Monsieur, c'est là ma coutume.

Dans toute ma vie, j'ai toujours eu pour régie, après souper, de faire sortir ma famille pour danser et se réjouir. Je m'imagine que le contentement et la gaieté de l'esprit sont les meilleures espèces de grâces qu'un homme comme moi, qui n'est point instruit, pouvait rendre au ciel.

— Ce seraient peut-être même aussi les meilleures des plus savants prélats, » lui dis-je.

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