LA PRIÈRE
La famille impériale ayant regagné ses places, le silence se fait de nouveau. Le Tzar dépose le globe et le sceptre et s'agenouille au milieu de l'estrade pour réciter à haute voix la prière d'après le livre que le métropolitain de Novgorod présente à Sa Majesté. Je sais peu de choses aussi poétiques dans leur simplicité que cette prière impériale dont voici le texte exacL
« Seigneur, Dieu de mes pères, Tzar des Tzars dont un mot a créé l'univers et dont la sagesse dirige les destinées humaines. Tu gouvernes le monde par la justice et la sainteté I
« Tu m'as choisi pour le Tzar et le juge de tes créa-
378 MÉMOIRES D'uN PARISIEN
tures. Je crois en Ion infinie bonté pour moi. Je te remercie et je m'incline devant ta toute puissance.
« Toi, mon Seigneur et mon Dieu, guide-moi dans la mission que tu m'as confiée, donne-moi la science du bien; fortifie-moi pour cette grande tache.
« Que la Sagesse qui rayonne de ton trône me pénètre I Qu'elle descende sur moi des lieux où tu règnes î Inspire-moi ce qui est selon tes commandements.
« Que mon cœur soit entre tes mains afin que mon œuvre soit charitable aux hommes qui me sontconfiés, profitable à ta gloire, afin qu'au jour de ton jugement, je puisse répondre sans remords par la grâce et tes bienfaits de ton fils unique dont je bénis le nom ainsi que le tien et celui du très miséricordieux, très vivifiant et très saint Esprit dans tous les siècles des siècles. »
L'Empereur se relève. Devant Sa Majesté le métropolitain tombe à genoux; de même toute la famille Impériale, le clergé tout entier et les fonctionnaires qui $ont actifs dans le couronnement. Tous adressent des prières à Dieu pour l'Empereur qui, seul, au milieu de l'estrade, est debout comme un être de plus haute essence que tout son entourage, comme le chef de la famille, le chef de l'État et même le chef du clergé qui est à ses pieds.
L'Empereur seul debout ; entre Sa Majesté et l'Impératrice, le Métropolitain agenouillé; sur les douze gradins de l'estrade, les prêtres à genoux forment une
haie qui se continue en bas jusqu'à la porte-sainte; dominant toute l'assemblée, le Tzar revêtu de tous les insignes impériaux; près de lui, l'étendard de l'Etat. Je n'essayerai môme pas de donner une idée de la réelle grandeur de ce moment et de l'image de terrifiante puissance qui se dégage de toute la personne de Sa Majesté. Je dis bien que cette puissance terrifie, car à nous autres, hommes d'une autre civilisation et d'institutions plus modernes, ce pouvoir énorme, réuni dans les mains d'un même homme fut-il le Tzar, nous effraye encore plus qu'il ne nous remplit d'étonnement. Il faut dire aussi que Sa Majesté le Tzar est de taille à donner à cette incarnation de la puissance humaine, une raison d'être. Le Tzar est grand, ses épaules sont larges, les traits de son visage rappellent ceux de Tempereur Paul, dont j'ai vu le portrait au palais duKremlin ; l'expression de la figure est énergique sans dureté; la barbe blonde, d'un blond foncé et les yeux bleus donnent beaucoup de douceur à ce visage et atténuent ce qu'il peut y avoir d'épais dans l'apparition générale du souverain qui est, je l'ai dit plus haut, une image delà force. L'Empereur passe pour un des hommes les plus forts de son Empire ; c'est une nature herculéenne qui renouvelle, en se jouant, les expériences des preux de jadis en tordant un fer à cheval dans ses mains robustes ou en cassant entre ses doigts une pièce de cent sous comme il ferait d'un verre. Si ces détails sur la force physique de Sa Majesté n'entrent pas précisément dans le cadre du couronne-
ment, je les donne néanmoins, parce qu'ils complètent Taspect de la scène que je viens de décrire.