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LE COURONNEMENT

L'acte solennel auquel nous assistons maintenant n'est pas seulement la seule manifestation de fastes renouvelés des vieilles monarchies. Ce qui lui donne surtout une si haute et vraiment empoignante signification, c'est que la cérémonie se continue bien au delà des murs de cette cathédrale, au delà du Kremlin et de Moscou ; elle se répand en quelque sorte sur le pays tout entier, qui, en ce jour, de haut en bas, dans les villes- comme dans les villages, se confond en une seule prière. Ce n'est pas là, croyez-le bien, une flatterie envers un souverain à qui je n'ai demandé aucune faveur, de qui je n'espéré rien et qui, je ne le dis pas sans orgueil, malgré sa toute-puissance, ne peut rien l)0ur moi, l'humble. C'est l'expression de la vérité at)soloe, et ceux qui ont vu l'étroit lien qui unit ici le trône et le peuple dans une même et profonde croyance, en attesteront comme moi. Dans ce pays, quand les cloches sonnent, les âmes se recueillent et n'ontiplus d'auti^e pensée que celle de Dieu; Cette dévotion es(r profonde, enracinée, dans les coeurs depuis

le Tzar jusqu'au moujick. Je ne sais pas s'il en sera éternellement ainsi, mais pour le moment cela est, croyez-le bien. Le couronnement est la cérémonie qui, devant TÉglise, affirme la puissance du Tzar ; le fiacre est la solennité qui élève le Tzar plus près de Dieu, lui donne les prérogatives du prêtre, de communier à Tautel, sous les deux espèces, et la façon dont s'accomplit ce double acte est empreinte d'une si réelle grandeur qu'il est impossible de se soustraire à ces impressions.

A leur arrivée au parvis de TAssomption, Leurs Majestés ont été reçues par le clergé. En tête, les trois métropolitains, dans leurs magnifiques habits sacerdotaux, leurs mitres à formes rondes et évasées dans le haut, couvertes de pierreries; derrière eux, le clergé avec la croix, les bannières et les images saintes que les souverains vénèrent. Les admirables chœurs entonnent un chant religieux, tandis que les cloches sonnent et que la cathédrale tout entière s'enveloppe dans des .nuages d'encens, à travers iesquels les cierges luisent comme des feux follets. Précédées du clergé. Leurs Majestés entrent dans la cathédrale, s'inclinent devant les images saintes, montent sur l'estrade et prennent place sur les trônes. Au bruit des cloches, au roulement des tambours, au ^on des musiques militaires, au canon qui tonne depuis une heure succède le silence. L'Empereur est ïin peu pâle, l'Impératrice l'est encore plus que lui. Kt comment en pourrait-il être autrement en Ce mo-

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ment où les* plus hautes pensées religieuses se confondent dans l'esprit de Leurs Majestés avec les plus graves préoccupations terrestres? Peut-on être surpris que TEmpereur sente tressaillir son cœur comme celui d'un humble mortel, à Theure où il va recevoir la suprême consécration, à cette place où l'ont précédé ses ancêtres et où le souvenir de son malheureux père, le défunt Tzar Alexandre II, surgit naturellement, depuis son sacre en 1856, jusqu'à cette mort épouvantable sur le quai d'un canal de Saint-Pétersbourg.

Je ne suis pas dç ceux, il est vrai, qui attribuent sans contrôle toutes les vertus aux puissants de la terre, mais d'autre part il faut se garder de leur disputer les grandes sensations qui envahissent toute créature humaine dans les moments solennels de la vie. Toute la famille impériale est près de Leurs Majestés et notamment le Tzarewitch, âgé de quinze ans, avec les jeunes princes, orgueil des parents comme le sont les enfants des humbles dans les plus modestes demeures. Toutes ces pensées, qui ne s'arrêtent pas sur l'estrade, mais s'envolent mystérieusement à travers la cathédrale et pénètrent dans tous les esprits, donnenl un caractère particulièrement touchant et émouvant à cette grande cérémonie.

Sans doute, en lisant cette analyse, les profanes ne peuvent pas se rendre compte des impressions qui se dégagent de ce milieu où tout enveloppe l'esprit le plus sceptique^et le pousse à la méditation recueillie-

Je n'écris pas seulement ici pour ceux des citoyens de la République française chez qui la pensée politique est dominante, mais aussi pour ceux qui, dégagés de toute autre préoccupation, ont senti palpiter en eux un cœur accessible aux grandes émotions de l'intimité. Quanta la cérémonie même qui pourrait donner matière à des discussions ardentes, elle étonne certainement par les détails, rappelant d'autres âges et les monarchies disparues, elle vous semble toute naturelle une fois qu'on est dans ce milieu entraînant. Il y a un peu plus d'une heure que durent les chants et les prières, quand l'Empereur revêt le manteau impérial d'abord et se fait présenter la couronne par le métropolitain de Novgorod, qui la prend des mains de Tarchigrand maître des cérémonies.

On n'attend pas de moi, je pense, tous les détails de cette cérémonie si compliquée par une étiquette extraordinairement sévère. Le sceptre par exemple, avant de parvenir dans la main de l'Empereur, passe par une demi-douzaine de dignitaires qui figurent dans le couronnement. Et il en est ainsi pour toutes choses ; on remplirait un volume avec tous ces détails. Il me faut donc indiquer seulement les grandes phases du couronnement.

Une heure s'est écoulée depuis l'entrée de Leurs Majestés dans la cathédrale; les chants et les prières n'ont pas cessé, quand l'Empereur, prenant la couronne, la pose d'un geste simple sur sa. tète. Les dignitaires de la cour aident Sa Majesté à revêtir le

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magnifique manteau, le collier et Tétoile de Saint- André en brillants. Toutes les cloches du Kremlin mêlent leur voix aux chants religieux; Téglise tout entière est enveloppée dans une buée d'encens à travers laquelle brillent les cierges et scintillent les ors. L'Empereur, après avoir pris le sceptre et le globe, dépose les insignes un instant après sur la table, riinpératrice s'approche et s'agenouille pour être couronnée par son auguste époux, qui vient de se couronner lui-même. A côté de l'Empereur dont je tracerai tout à l'heure le portrait, l'Impératrice représente la grâce à côté de l'image de la force; Sa Majesté n'est pas très grande ; le Tzarewitch, qui suit cette cérémonie avec une émotion bien naturelle, a les yeux fixés sur ses parents et je remarque combien Son Altesse Impériale ressemble à son auguste mère. L'Impératrice s'est agenouillée et le Tzar, Ôtant sa couronne, en effleure le front de son épouse, comme si, par ce symbole, il voulait faire passer une partie de sa puissance sur la tête de l'Impératrice. Les dame? d'honneur fixent la couronne dans les cheVeax à l'aide d'un peigne y attenant et aident Sa Majesté, qu' vient de se relever, à revêtir les autres insignes impériaux. Maintenant l'Empereur ressaisit le sceptre et le globe que pendant le couronnement il a déposés sur la table, et les deux souverains sont devant nous. avec tous les insignes de leur puissance. Les doihes repartent, le canon tonne de nouveau, le m'étropol't-ain entonne le Domine saïvum fac Imperatorem et

domine salvam fac Imperatricem. Les chœurs répèent Ad multos annosi Les chantres entonnent une lyiïine religieuse, admirable de mélodie et d'exécuion, et, au milieu de Témotion générale, la famille mpériale, lentement et solennellement, gravit les pradias pour présenter ses félicitations à Leurs Majestés, un spectacle qui devient tout à fait touchant luand l'Empereur embrasse le Tzarewitch, Tespoir de son trône, Tavenir de la Russie, et qui doit remplir le cœur du Tzar de bien des joies paternelles, auxquelles se mêlent sans doute, même en ce moment d'une si intense grandeur, les amertumes des crises que la cour de Russie traverse.

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