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LE COUVERT DE LEURS MAJESTÉS

En sortant de l'église, le cortège remonte solennellement l'escalier rouge et, sous le vestibule sacré, il se sépare; Leurs Majestés, suivies du haut clergé, des grands dignitaires de l'État, des chambellans et des échansons se dirigent à droite vers la salle où le couvert impérial est dressé sous un trône devant lequel

la diplomatie s'incline pour féliciter Leurs Majestés ^ C'est une des plus anciennes salles du palais. Mal^ heureusement les peintures qui couvrent les murs ont subi de désastreuses restaurations. Les quatre voûtes reposent au centre, sur une énorme colonne carrée, autour de laquelle on a établi le dressoir, chargé de magnifiques pièces d'orfèvrerie anciennes. D'étroites banquettes courent le long des murs des trois quarts de la salle. Ici, debout, le clergé .et les ministres attendent qu'un signal de l'Empereur leur permette de s'asseoir et de déguster le dîner, qui est servi sur d'étroites tables, placées devant les banquettes. Il a fallu ménager la place, caria vieille salle., dite de Granit ou des Facettes, n'est pas grande. Le trône sous lequel dînent Leurs Majestés n'est pas au milieu, mais dans l'angle de droite. Un tapis en peluche cramoisie est fixé sur les trois gradins par des cables en or ; les tentures rouges sont doublées d'hermine ; l'aigle russe, entouré des armes des principaux gouvernements de l'Empire, tient tout le fond du trône. Le commandant des chevaliers-gardes, casque en tête et le sabre nu en main, se tient devant Leurs Majestés.

Leurs Majestés prennent place sur deux fauteuils derrière la table; en face d'elles, sous le plafond, une petite fenêtre donnant sur la salle située plus haut où dînent les autres membres de la famille impériale. Au premier rang, debout, les jeunes princes attendent comme le commun des mortels qu'il leur soit

permis de s'asseoir. A droite du trône se tiennent les échansons.

Dans les dîners gala qui suivront le couronnement, les choses ne se passeront pas ainsi. Le couvert sera mis alors dans la salle Saint-Georges, une des plus grandes ; comme ailleurs il y aura une table d'honneur, où se placera la famille impériale, mais le couvert de Leurs Majestés fait aujourd'hui partie du cérémonial même, tel qu'il eut lieu dans les siècles reculés. Le dîner du haut du clergé et des dignitaires de première classe est servi par des officiers de la cour en grande tenue gala, aucun valet de pied n'entre dans cette salle aujourd'hui. Le dîner de Leurs Majestés est servi à part; chaque plat fait une entrée solennelle, il est porté en pompe jusqu'au dressoir par un général, précédé de ministres des cérémonies, accompagné et suivi de chevaliers-gardes, le sabre nu. Ici le grand maréchal du palais prend le plat et le porte aux souverains. Le cérémonial est rigoureusement observé; deux pas en avant, un profond salut, deux autres pas et ainsi de suite. La retraite s'opère de la même façon quand le grand maréchal a déposé e plat sur la table impériale. Les grands chambellans servent Leurs Majestés et les grand échansons leur versent à boire. L'uniforme des dignitaires de la Maison impériale se compose d'une tunique verte surchargée de broderies d'or à ce point qu'on aperçoit à peine le drap, le pantalon gala en drap blanc avec une large bande d'or; les chambellans ordonnateurs,

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c'est-à-dire maîtres des cérémonies, tiennent à la main un long bâton en or, en haut duquel l'aigle russe étend ses ailes. Le tapis entièrement brodé à la main et qui couvre la salle tout entière, a été offert à l'Empereur par un monastère.

Oui, je sais bien, ce sont là des cérémonies en dehors de notre temps, mais cela n'empêcha pas qu'elles soient imposantes de mise en scène, entourées de tous les prestiges des richesses et donnant dans l'ensemble avec les murs couverts de peintures sur fond d'or, les uniformes brodés des dignitaires, le costume pittoresque du clergé, un tableau admirable des fastes des antiques cours monarchiques. Ajoutez à tous les éblouissementsla partie musicale du dîner, les chants des artistes groupés sur une estrade dans l'angle à gauche de la porte d'entrée. La seule chose qu'on ait changée dans le cérémonial, c'est que jadisles princes, le clergé et les ministres repaient debout pendant tout le dîner de Leurs Majestés. Voici comment les choses se passent maintenant. On sert le potage à Leurs Majestés devant l'assemblée debout, aussi bien que les princes qui sont à la fenêtre indiquée plus haut. Leurs Majestés prennent quelques cuillerées de potage, puis le grand échanson verse du Champagne à l'Empereur, qui porte le verre à ses lèvres. C'est le signal; tous les convives peuvent s'asseoir.

Pendant le dîner de Leurs Majestés dans cette salle, et celui de la famille Impériale plus haut, le dîner du corps diplomatique est servi à deux pas de la salle

à manger Impériale dans une des pièces les plus anciennes du palais ; on l'appelle la salle Dorée, car tous les murs ainsi que les voûtes sont en or, et en or passé qui donne une si belle couleur à toutes les choses qui l'entourent. C'est ici que fut couronné Yvan le Grand. C'est haut la main la plus intéressante pièce de tout l'ancien palais du Kremlin. Pas la plus grande assurément, mais tout y est conservé dans une pureté admirable.

Dix dîners sont servis en même temps dans les salles du Kremlin; on a couvert quelques galeries pour en faire des salles à manger supplémentaires. L'ordonnateur de toute cette partie est le camer-fourrier de S. M. M. Inghano, italien de naissance, un homme de génie dans sa partie, et dont on pourra juger l'importance quand j'aurai dit qu'il commande à deux cents cuisiniers et à quinze cents domestiques.

Toute cette magnifique et inoubliable cérémonie s'est terminée au milieu d'un enthousiasme immense, malgré les pluies d'orage qui, par moments, troublaient l'éclat extérieur de la fête.

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